Sommaire général du site

 

Page d’accueil des «études» réalisées

De « calomnies » en « réhabilitations » :

LE CARDINAL-MINISTRE

GUILLAUME DUBOIS,

Une « Légende » écrite en rouge et noir…

et même parfois en… rose !

 

 

 

SOMMAIRE DES SECTIONS

 

UN LIEN DIRECT D’ALLIANCE ETABLI ENTRE LES DUFAURE ET LES DUBOIS

 

LA NECESSITE D’UN PLAIDOYER CONVAINCANT DE LA PART DE LA DEFENSE …

 

LA « LEGENDE NOIRE »  : AVARICE, DEBAUCHE, PERFIDIE, FLATTERIE, IMPIETE…

 

LA « LEGENDE ROUGE »  «  LA POURPRE A PRIX D’OR » POUR UN MECREANT…

 

LA « LEGENDE ROSE »  : PLAISIRS SECRETS ET NOCTURNES D’UN MAQUEREAU !

 

DES « LEGENDES » RAVIVEES, SCENARISEES ET MEME…CINEMATOGRAPHIEES !

 

LA LITTERATURE S’EN MÊLE AUSSI… OU «  LE GRAND LIVRE INFAME » !

 

UNE REPUTATION ECORNEE PAR NOMBRE D’AUTEURS ET DE VULGARISATEURS !

 

DES PARTISANS D’UNE REHABILITATION, AU MOINS PARTIELLE, DU CARDINAL !

 

D’EXTRACTION MODESTE… ET POURTANT PARMI L’ELITE DU ROYAUME !!!

 

L’ENQUETE D’ELIE DUFAURE SUR LES ORIGINES SOCIALES DU CARDINAL…

 

UNE DIFFICILE REMONTEE AUX SOURCES…   OU L’ENQUETE IMPOSSIBLE ! …

 

DU PETIT BRIVISTE…  … AU PROTEGE DU PERE…  FAURE !!!

 

DE L’OFFICE AU SALON…  DU SALON A LA SALLE DU TRONE…  UN FIGARO ?

 

UN PRECEPTEUR DE QUALITE… POUR UN ENSEIGNEMENT FORT COMPLET !

 

PRECEPTEUR DE TALENT… OU ALORS « VIL DEBAUCHEUR ET CORRUPTEUR » ?

 

DES INTERETS, PAS DESINTERESSES, A COMPTABILISER…

 

GUERRES ET MALVEILLANCES…  BOULETS ET MAUVAISES LANGUES…

 

MARIAGE « BATARD » MAIS « ROYAL » D’UN PRINCE : DUBOIS ENTREMETTEUR ?

 

DE DECEPTIONS EN SCANDALES ET EN DISGRACE : DUBOIS RESTE PRESENT !

 

ENCORE DES « FREDAINES »… EN L’ATTENTE D’UN DESTIN HYPOTHETIQUE…

 

DES «  RÊVES D’ESPAGNE » …  MAIS DUBOIS ŒUVRE EN… ANGLETERRE !

 

LA GUERRE DE SUCCESSION : DUBOIS EN ITALIE… MAIS PRIVE D’ESPAGNE !

 

EN DISGRACE :  « DURE VIE - SINON « VIT DUR » - MONASTIQUE » POUR DUBOIS ?

 

AU POUVOIR, QUASIMENT ! …  L’HEURE DES « EMPOISONNEURS » A SONNE !!!

 

ARTISAN DE LA TRIPLE ALLIANCE…  VERS « L’ENTENTE CORDIALE » !

 

SAINT-ALBIN, ALIAS DUBOIS… OU UNE COMEDIE A LA MOLIERE !

 

UN GRAND SUCCES DIPLOMATIQUE…  ET PERSONNEL POUR DUBOIS !

 

DES OPPOSANTS INTERIEURS…  POUR LES AFFAIRES EXTERIEURES !

 

LA QUADRUPLE ALLIANCE…  SUCCES ET MEDISANCES !

 

« ANGLOPHILIE AIGÜE » : MALADIE SUSPECTE ET « HONTEUSE » DE DUBOIS ?

 

S’AFFIRMER EN FRANCE COMME LE PREMIER DES POLITIQUES…

 

LA « MAIN AU PANIER »…  DUBOIS ET LE « HOOP-PETTICOAT » !

 

REALITE LICENCIEUSE… BACCHANALES… OU FANTASMES ORGIAQUES…

 

L’EGERIE DE DUBOIS : L’EX ABBESSE, SI TANT FRIPONNE, MADAME DE TENCIN !

 

LAW ET DUBOIS : DEUX TRES « CHERS » AMIS DE « LA » TENCIN AUX AFFAIRES !

 

LA BANQUEROUTE : CATASTROPHE OU… BIENFAIT NATIONAL ?

 

DUBOIS AU TRAVAIL ! … « UN PEU VIF MAIS DE BON CONSEIL » !

 

SPECIALISTE D’UNE POLITIQUE ETRANGERE « SUBTILEMENT ANTI-ESPAGNOLE »

 

« PACIFICATEUR » DE L’EGLISE…  DE L’UNIGENITUS AU CORPS DE DOCTRINE !

 

L’ARCHEVEQUE DE CAMBRAI… OU « LES HOMMES ONT BIEN PEU CHANGE » !

 

L’IMPOPULARITE GRANDISSANTE DU REGENT ET DU REGIME…

 

PORTER LE CHAPEAU… ET DEVENIR « LE CARDINAL », TOUT COURT !

 

POLITIQUE EXTERIEURE : ENCORE BIEN DES RESULTATS AU CREDIT DE DUBOIS !

 

LA CONQUETE DU POUVOIR OU LA PREMIERE PLACE EN POLITIQUE INTERIEURE

 

DEVENIR PREMIER MINISTRE… UNE URGENCE !!!

 

ENFIN PREMIER MINISTRE ! … OU LE TRIOMPHE D’UN « VIL » BOURGEOIS…

 

L’ACADEMICIEN OU LES DERNIER HONNEURS ! … ET DUBOIS DEVINT IMMORTEL !

 

LA CONFIRMATION DES POUVOIRS DE PREMIER MINISTRE …

 

LE POUVOIR ABSOLU… OU « LE REGNE DE LA BETE » !!!

 

CALOMNIEZ, CALOMNIEZ… !  «  REDIME ME, DOMINE, A CALUMNIIS HOMINUM  » !

 

CE MALADE QUI GOUVERNAIT LA FRANCE … OU « PAS DE POT » POUR DUBOIS !!!

 

CONSIDERATIONS INDISCRETES SUR LES CHAISES PERCEES DES FAVORITES…

 

LA DOULOUREUSE AGONIE DE DUBOIS…

 

« CROIS-TU QU’IL Y AIT UN DIEU ? »…

 

LE « MECREANT » DUBOIS…  MYTHE OU REALITE ?

 

DUBOIS, VU PAR BERNIS…  OU « UN OUTRAGE A LA VERTU » !!!

 

UN DIX-HUITIEME SIECLE « A LA FRANCAISE »… OU LA FEMME ET LES SALONS !

 

AMOUR RIME AVEC… POMPADOUR !!!

 

LES DE TENCIN : « MENTORS » OU « BUTORS » ? … OU DE… DUBOIS A BERNIS…

 

VENISE , CASANOVA, M. M. ET C. C. : BERNIS PLUS LIBERTIN QUE DUBOIS ?

 

AMBITIONS POLITIQUES…  BERNIS « MOINS PERFORMANT » QUE DUBOIS !!!

 

UNE FIN DE CARRIERE DANS LE LUXE… ET LA VOLUPTE…

 

BERNIS ET LE JUGEMENT DES HISTORIENS : MIEUX CONSIDERE QUE DUBOIS  !!!

 

« DUBOIS-BERNIS » DU VINGTIEME SIECLE : ROLAND DUMAS ? COINCIDENCES !

 

LE VERDICT FINAL… OU L’ACQUITTEMENT DE DUBOIS !!!

 

BIBLIOGRAPHIE ET SOURCES

 

 

 

UN LIEN DIRECT D’ALLIANCE ETABLI ENTRE LES DUFAURE ET LES DUBOIS

 

« Jean du BOYS, fils d’autre jean, épousa, le 24 octobre 1797, «  damoyselle Catherine de LAROZE », ma grand’mère maternelle », expose Maître Elie DUFAURE, dans la « Notice sur les Familles du FAURE et de GIMEL (…) » qu’il a rédigée, et en conclusion d’une partie qu’il a spécialement consacrée aux « Familles DUBOIS (…) à BRIVES, à ALLASSAC, à VARS »… Ses recherches lui ont permis de pouvoir établir un lien direct d’alliance entre les Familles « DUFAURE » et « DUBOIS », en Bas-LIMOUSIN…

Le lien direct d’alliance établi découle concrètement du mariage, « suivant contrat du 18 Décembre 1817 », entre Jeanne DU BOYS et Pierre DUFAURE, une union matrimoniale dont Elie sera issu en 1824, troisième enfant né parmi les sept que comptera au total le couple « DUFAURE-DU BOYS »…

Outre le « simple » plaisir intellectuel que Maître DUFAURE a pu éprouver en étant en mesure d’établir formellement ses origines au sein d’une branche généalogique donnée relative à son ascendance maternelle, en l’occurrence la branche des « DUBOIS », il a eu aussi la satisfaction de s’estimer fondé, dans le même temps, à pouvoir « grouper » dans sa « Notice… » [ « dans un post-scriptum, que j’intitulerais Chapitre des Ministres », se laissera-t-il aller à écrire non sans fierté ], parmi « les noms de tous les Ministres (…) que ma famille (…) compte dans son ascendance directe ou ses alliances (…) » le nom du « Cardinal DUBOIS, Premier Ministre »…

Ainsi, Elie DUFAURE est-il convaincu de l’appartenance de sa branche familiale maternelle « DUBOIS » à la même souche généalogique que celle dont était issu le Cardinal Guillaume DUBOIS, et ce même si son grand’père « du BOYS » faisait partie selon l’avocat des « Du BOYS, de VARS » qui, écrit-il encore, «  semblent tombés dans ce bourg du BAS-LIMOUSIN, arrondissement de BRIVE, et à une lieue et demie d’ALLASSAC, comme un aréolite ! [ sic ! ] »… puis de conclure : « Il est impossible de savoir d’une manière précise et sûre d’où ils viennent  » ! …

N’y aurait-il donc pas un peu de place pour le doute ? « Les DUBOIS étaient une famille Limousine, originaire de JUILLAC et d'ALLASSAC, à quelques lieues de BRIVE-la-Gaillarde. Vers 1650, un Jean DUBOIS, docteur en médecine et apothicaire, installé à BRIVE, épousait Marie JOYET de CHAUMONT », indique Jean-Christian PETITFILS, à propos du Cardinal DUBOIS, dans un ouvrage qu’il a consacré au Régent… [ 1 ].

La localité de VARS, le berceau des « du BOYS, de VARS », étant sise dans le même « périmètre » géographique du Sud-Ouest Corrézien que les bourgades de JUILLAC et d’ALLASSAC, et se situant quasiment à équidistance de ces deux localités, la grande probabilité de l’exactitude des affirmations de Maître DUFAURE, déjà solidement étayées par ses recherches, ne peut que sortir renforcée de ce constat objectif !

 

LA NECESSITE D’UN PLAIDOYER CONVAINCANT DE LA PART DE LA DEFENSE …

 

Revendiquer, avec une fierté clairement affichée, une « parenté » avec le Cardinal Guillaume DUBOIS, ( celle-ci ne fut-elle seulement qu’indirecte, et même probablement assez éloignée… ), au beau milieu du dix-neuvième siècle, tel que le fait Elie DUFAURE, n’était assurément pas la position la plus aisée à tenir pour ce jeune avocat… Dès lors cette revendication publiquement affirmée ne pouvait se passer de la nécessaire plaidoirie que Maître DUFAURE se devait de développer, tant le souvenir du Cardinal DUBOIS était alors encore particulièrement « épouvantable » dans les esprits, même parmi les plus historiquement « avertis », des élites du temps !!!

Fort heureusement, « plaider pour son parent », même si c’était devant le solennel Tribunal de l’Histoire qu’il fallait se résoudre à le faire, c’était une « hardiesse » à laquelle Elie DUFAURE était en mesure de pouvoir s'assujettir, autant avec de l’enthousiasme et du panache que par une aisance brillante. C’était une démarche qu’il n’allait bien entendu pas manquer d’accomplir… en la transcrivant par écrit dans le cadre de la publication de sa « Notice » !

« Tout le XVIIIème siècle, de l'altier Duc de SAINT-SIMON au famélique MONGEZ et au-delà, communia dans le souvenir d'un prélat impie, d'un ministre aux mœurs dissolues, d'une créature inavouable dont l'opprobre assombrissait l'histoire de notre Pays. Malgré quelques rares tentatives de réhabilitation, le XIXème siècle l'accabla et les ténors l'emportèrent. MICHELET, tout en reconnaissant son talent, le voua au mépris. BOURGEOIS lui fit une réputation d'ambitieux sans scrupule » rappelle Guy CHAUSSINAND-NOGARET, résumant à grands traits les principales lignes de « l’acte d’accusation », en introduction de la biographie qu’il a consacrée, en 2000, au si tant controversé Cardinal Briviste DUBOIS [ 2 ]…

Aussi reportons nous, d’ores et déjà, au début de la « plaidoirie » de Maître DUFAURE qui entend réfuter point par point toutes les charges « injustes » accablant le Cardinal, son parent, et qui écrit vers 1854 :  « (…) car j’ai à relever bien des erreurs et bien des injustices relatives à la famille DUBOIS, de BRIVES, par laquelle je dois commencer. « Redime me, Domine, à calumniis hominum. » ( Psal. 118. ). « Délivrez-moi, Seigneur, des calomnies des hommes ! » s’écriait souvent le Cardinal DUBOIS, Premier Ministre, Archevêque de CAMBRAI et membre de l’Académie ( où il fut reçu le premier avec le titre de Monseigneur ), quand on lui faisait le matin, à la première heure avant son départ pour le Conseil des Ministres, le compte rendu de toutes les infamies et des mauvais propos dont il était l’objet. Il aurait dû spécifier ces hommes, ce me semble, et prier Dieu de le délivrer des envieux, des ignorants, des imbéciles et des méchants. Son élévation réveilla l’envie et l’anima à un point qui passe tout ce qu’on saurait en dire. Quand on parcourt les brochures du temps ou les livres postérieurs qui s’y rapportent, on est effrayé de toutes les horreurs qui y sont consignées »…

De quelle nature sont donc toutes ces horreurs effrayantes qu’il convient de réfuter ?

 

LA « LEGENDE NOIRE »  : AVARICE, DEBAUCHE, PERFIDIE, FLATTERIE, IMPIETE…

 

Guy CHAUSSINAND-NOGARET embrasse en quelques lignes les principaux vices, ou travers indignes, relevés par les nombreux détracteurs du Cardinal DUBOIS , qu’ils soient en premier lieu ses contemporains, ou en second lieu des Historiens, souvent réputés, de temps ultérieurs : « Abondante en scandales, riche en polissonneries et en figures de mascarade, la Régence eut aussi son coquin, polichinelle grotesque, odieux faquin doté de toutes les tares que l'Enfer réunit jamais sur la tête d'un seul homme. A sa lubricité, à son hypocrisie, à sa nullité et à son avarice, ce rufian joignait la circonstance la plus accablante : par son seul mérite, il s'était hissé aux plus hautes dignités de l’Etat et de l’Eglise, et à son chapeau de Cardinal ajoutait l'autorité du Premier Ministre de LOUIS XV  » ! [ 2 ]… Lubricité, Hypocrisie, Nullité, Avarice  !!! Quelques « péchés capitaux » relevés… dont le Duc de SAINT-SIMON ne manquera point de compléter la liste en parachevant un portrait sans indulgence aucune « du dit » DUBOIS : « L'abbé DUBOIS était un petit homme maigre, effilé, chafouin, à perruque blonde, à la mine de farine, à physionomie d'esprit, qui était en plein ce qu'un mauvais français appelle un sacre, mais qui ne se peut guère exprimer autrement. Tous les vices combattaient en lui à qui en demeurerait le maître. L'avarice, la débauche, l'ambition étaient ses dieux ; la perfidie, la flatterie, les servages, ses moyens ; l'impiété parfaite son repos, et l'opinion que la probité et l'honnêteté sont des chimères dont on se pare et qui n'ont de réalité dans personne son principe, en conséquence duquel tous les moyens lui étaient bons. »… Avarice, Débauche, Ambition, Perfidie, Impiété… ! Mais ne fermez pas le ban ! Car SAINT-SIMON de poursuivre dans son élan : « Il excellait en basses intrigues ; il en vivait... Le mensonge le plus hardi lui était tourné en nature… Méchant d'ailleurs avec réflexion , et par nature et par raisonnement, traître et ingrat, maître expert aux compositions des plus grandes noirceurs, effronté à faire peur. »… En outre « intéressé, débauché, inconséquent, ignorant en toute affaire, blasphémateur, fou », méprisant son maître et l'Etat » [ 2 ]… C’est donc un portrait « au vitriol » qu’a ainsi brossé le fameux Duc avec toute la luxuriance de son langage débotté !!! De fait SAINT-SIMON n’est pas du tout étranger à la constitution d’une « Légende Noire » autour du Cardinal dont il a fait en outre : « un fourbe corrompu jusqu’à la moelle, pis encore, un monstre possédé par les légions de SATAN » ! [ 1 ]… Mais SAINT-SIMON ne fut pas le seul « diffamateur » ! Charles PINOT DUCLOS accusait DUBOIS, dans un ouvrage de 1791, d’avoir trahi son Roi et son Pays contre une « pension de quarante mille livres sterling valant près d’un million, preuve évidente du sacrifice qu’il faisait de la FRANCE aux Anglais » [ 2 ], VOLTAIRE, puis MICHELET, ont répété que le futur Cardinal avait gâté l’éducation morale du Duc de CHARTRES l’élevant, à son image, en débauché… [ 1 ]…. Au total toute une série d’attaques convergentes blâmant le comportement moral fort douteux qui aurait été celui de Guillaume DUBOIS… Une véritable légende noire !

 

LA « LEGENDE ROUGE »  «  LA POURPRE A PRIX D’OR » POUR UN MECREANT…

 

La pourpre cardinalice obtenue par Guillaume DUBOIS n’est pas nature à effacer les piètres appréciations portées sur le Briviste, bien au contraire ! Lorsque l’Abbé DUBOIS, déjà Archevêque de CAMBRAI, devient Cardinal ne murmure-t-on pas alors un peu partout dans l’EUROPE entière que «  le Pape est le meilleur des cuisiniers du monde puisque d’un maquereau il a su faire un rouget » ? [ 3 ]…

Comment en fait DUBOIS ne prêterait-il pas aisément le flanc à la critique lorsque ayant pris « le petit collet » ( état qui faisait de lui un homme d’église sans lui conférer la prêtrise ) en Juin 1683, le Briviste ne sera finalement ordonné prêtre que… trente sept années plus tard, en Avril 1720, et « la veille seulement de son élévation comme Archevêque de CAMBRAI », souligne Le « QUID » [ 4 ]. Simple « tonsuré » l’Abbé n’était donc pas… encore prêtre, et il avait du recevoir, à la va-vite, tous les ordres, mineurs et majeurs !!! Les mauvaises langues s’offusquèrent du privilège ainsi accordé à celui qu’ils qualifiaient déjà de mécréant. Les « ordres » furent imposés à DUBOIS en quelques jours par TRESSAN, Aumônier du Régent, de la fin Février au début Mars 1720. « Aussitôt des rumeurs, ragots de jaloux exaspérés, coururent sur l’indignité du nouvel apôtre », écrit CHAUSSINAND-NOGARET, « les fâcheux qui prétendaient qu’il n’était même pas baptisé se livrèrent à des facéties scurriques et le Duc de MAZARIN le complimenta même «  de faire sa première communion » !!!

« On n’en finirait pas de rappeler les anecdotes truculentes ou disgracieuses rapportées par les petits grimauds de mémorialistes. En voici une seule. Alors qu’il répétait pour apprendre le canon de la messe, il se serait emporté au point de jurer comme un charretier.« Mordieu » aurait-il lancé devant l’autel, « je n’apprendrai jamais ce bordel de verset là »… et on le soupçonnait de sacrer Dieu tous les jours » [ 2 ]…

Il reste malgré tout que le nouvel Archevêque est « sacré » le Dimanche 9 Juillet 1720 dans la Chapelle du Val-de-Grâce, cérémonie qui est suivie d’un… fastueux banquet au Palais-Royal ! Le tout nouvel Archevêque, de CAMBRAI, deviendra, enfin, Cardinal, à peine un an plus tard, en Juillet 1721, lorsque le Pape INNOCENT XIII lui accordera la barrette qu’il avait si longtemps convoitée…

Emmanuel LE ROY LADURIE estime que «  DUBOIS n’est point personnellement l’honnêteté faite homme [ pas davantage que ne le fut COLBERT, précise-t-il ]. Son chapeau de Cardinal coûte au Trésor la bagatelle de huit millions de livres tournois, déversés dans l’entourage du Souverain Pontife ».[ 5 ]. Jean-Christophe PETITFILS juge qu’il s’agit là de « la pourpre à prix d’or » !!!  L’Avocat BARBIER pensait déjà que la FRANCE avait dépensé, pour « cette coquetterie », la bagatelle de quatre millions ! L’Historien LEMONTEY, au XIXème Siècle, doubla le devis… mais sans citer ses sources…[ 1 ]. PETITFILS relève lui, par exemple, 1.500 écus Romains perçus par Monseigneur SCAGLIONE pendant le Conclave, et 4.000 à la nomination de DUBOIS. Le Duc de POLI, neveu du PAPE aurait eu lui aussi une belle gratification et le reste de sa famille quelques sacs d’écus encore ! « Si cela ne représentait que quelques centaines de milliers de livres, c’était déjà trop ! » en arrive à conclure PETITFILS [ 1 ].

 

LA « LEGENDE ROSE »  : PLAISIRS SECRETS ET NOCTURNES D’UN MAQUEREAU !

 

Le nouveau Cardinal est l’objet de railleries immédiates ! Et bientôt, sur le Pont-Neuf de PARIS, on en vient à chantonner :

                        «  Or, écoutez, petits et grands,

                            Un admirable événement,

                            Car l’autre jour notre Saint-Père,

                            Après une courte prière,

                           A, par un miracle nouveau,

                           Fait un rouget d’un maquereau » !  [ 1 ]

 

L’Abbé DUBOIS, ( devenu désormais : le Cardinal DUBOIS ! ) est considéré comme un « maquereau » ! Pour CHAUSSINAND-NOGARET il semble que pour ses détracteurs « Le portrait du scélérat serait incomplet sans l'évocation de ses débordements sexuels, de sa luxure, que la pourpre cardinalice n'effaça jamais. Non seulement il était dépourvu de tout talent et de nulle capacité, selon SAINT-SIMON, mais ses mœurs étaient sans mesure et publiques, et sa débauche avait gâté le beau tempérament de son pupille [ Le Régent ], qu'il avait nourri des principes de libertinage . Au faîte des honneurs, malade, prêtre et Prince de l’Eglise, il n'avait renoncé ni à ses facéties ni à sa lubricité »… [ 2 ]

« Le Premier Ministre, écrira Mathieu MARAIS, n'est pas toujours occupé aux affaires, il a des plaisirs secrets et nocturnes. On lui mène des Vénus, qu'il contente le moins mal qu'il peut et les renvoie le matin. C'est un rare prélat qui aura un jour la milliade comme le Cardinal de RICHELIEU .»… [ 2 ]

« Vice ou excès de conscience ? Il essayait, dit-on, les femmes qu'il procurait à son élève ! » poursuit Guy CHAUSSINAND-NOGARET, «  et il fallait encore trouver à cet ecclésiastique dépravé des antécédents dignes de ses exploits, et les anecdotes licencieuses sur son enfance et son adolescence couraient ingénument dans le public et à la Cour, vivier de rumeurs scandaleuses, où il était la cible des envieux, des frustrés, des laissés-pour-compte de la gloire et des faveurs. N'avait-il pas, pervers à dix ans, pris la place de son apothicaire de père et, le clystère à la main, forcé la porte d'une jolie femme pour admirer les charmes qu'il convoitait et que son jeune âge lui interdisait ? N'avait-il pas, un peu plus tard, fait un enfant à une servante, qu'il avait épousée avant de s'enfuir à PARIS où il attendait la fortune de son esprit délié et des séductions de son épouse ? Et les langues allaient bon train, transformant des espiègleries de jeune homme, vraies ou supposées, en crimes contre la morale et l'honnêteté »…

[ 2 ]

On n'en finirait pas d'énoncer les aventures galantes et les ignominies que l'on prêtait généreusement à ce prélat dévoyé qui se roulait voluptueusement dans les turpitudes du corps et de l'esprit !!!… Et c’est au tour de DUCLOS d’assurer maintenant que, le soir, DUBOIS faisait entrer en catimini, par une petite porte du Palais-Royal donnant Rue de RICHELIEU, les jeunes dentellières, ravaudeuses ou blanchisseuses du quartier qu’il glissait dans le lit de son élève, Philippe de CHARTRES ! [ 1 ]…

« Sans avoir les mœurs déplorables qu’on lui a prêtées, il est certain que l’Abbé DUBOIS ne s’embarrassa guère de scrupules. L’âge venant, il deviendra fameux coureur de jupons, courtisant la belle et galante Madame de TENCIN, une ancienne religieuse relevée de ses vœux, et ne dédaignant pas de fréquenter à l’occasion les entremetteuses et les filles de joie », analyse Jean-Christian PETITFILS [ 1 ]… Après le noir et le rouge, le « scandale DUBOIS » se teinte donc aussi de … rose !!!

 

DES « LEGENDES » RAVIVEES, SCENARISEES ET MEME…CINEMATOGRAPHIEES !

 

Cet « Abbé-Cardinal-Ministre » Guillaume DUBOIS qui avait tant été décrié, calomnié, diffamé, par la plupart des Historiens du XIXème siècle sur la base des « légendes » noires, rouges ou roses, abondamment ressassées et répétées, Guy CHAUSSINAND-NOGARET affirme que « le XXème siècle l'oublia » et qu’il « fallut attendre l’œuvre d'un cinéaste pour le sortir de l'oubli »…[ 2 ]. Le Directeur d’Etudes à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, spécialiste reconnu du XVIIIème Siècle, fait référence au film « Que la Fête Commence ! », réalisé par Bertrand TAVERNIER, qui en a aussi signé le scénario avec Jean AURENCHE, un long métrage qui a été distribué sur les écrans cinématographiques Français en 1975-1976, et qui a depuis été rediffusé à plusieurs reprise par les chaînes de télévision hertziennes… [ 6 ]

Avant que je n’en vienne à me pencher plus avant sur la biographie du Cardinal DUBOIS, à l’occasion des présents travaux, j’avoue que mes connaissances sur le Cardinal-Ministre DUBOIS et la perception « historique » que je pouvais avoir du personnage, se limitaient, peu ou prou, aux seules quelques cent vingt minutes de la bande cinématographique du film de TAVERNIER !

Guy CHAUSSINAND-NOGARET relève que de DUBOIS « Bertrand TAVERNIER, bien servi par Jean ROCHEFORT, comédien précis et d'une joyeuse intuition, en brossa un portrait éloquent et subtil qui ne pèche que par un point, il est vrai essentiel : sa dépendance naïve à l'égard d'une tradition péjorative. Le DUBOIS de TAVERNIER reste celui de SAINT-SIMON, de BARBIER, de DUCLOS, de MONGEZ et des faux mémoires parus au début du XIXème siècle. Un DUBOIS forniquant, tenant des propos scandaleux, déguisé en satyre, compère des maquerelles, confortant le Régent [ rôle interprété par Philippe NOIRET ] dans ses excès et lui fournissant des filles, jurant, traité comme un laquais, sautant sur les tables et laissant la plus célèbre putain de PARIS le couronner du titre de maquereau. Personnage servile, il verse constamment dans l'ignominie. Les répliques, toujours fangeuses ou drolatiques, sont directement inspirées des calomnies des mémorialistes. Lorsqu'il sollicite du Régent l'Archevêché de CAMBRAI, siège illustré par FENELON, il révèle sa sordide ambition en même temps que son impiété : « Ça m'ennuiera de dire la messe ; je suis naturellement païen et difficilement chrétien, mais je pense à l'avenir. Un jour je peux n'être plus Ministre, mais Archevêque je le serai toujours. ». Un peu plus tard, il est en joyeuse compagnie avec la FILLON [ incarnée par l’actrice Nicole GARCIA ], qui tenait la plus chic maison de prostitution de PARIS. La drôlesse est enjouée et le presse de la nommer Abbesse de MONTMARTRE dès qu'il sera Archevêque. Devant son hilarité, elle s'exclame : « Si un maquereau peut devenir archevêque, une putain peut bien devenir Abbesse ! ». Pour achever le tableau, il fallait en faire un mécréant. La Cour faisait courir le bruit de ses indignités, au premier rang desquelles son paganisme. Le jour de son ordination tardive, le Régent, qui y assistait, aurait persiflé : « Profite de l'occasion pour te faire baptiser ! »… Mais laissons le cinéma » propose CHAUSSINAND-NOGARET [ 2 ]…

Dépendance « naïve » de Bertrand TAVERNIER vis à vis d'une tradition péjorative ? Probablement un peu ! Il ne paraît guère étonnant, dès lors, que Jean-Luc DOUIN, présente, dans le magazine « Télérama » à propos de « Que la Fête Commence  », Guillaume DUBOIS comme «  un ecclésiastique athée, débauché et cupide. Ce dernier profite de la famine qui ronge les populations et d’une révolution de séparatistes bretons pour tisser de sournoises intrigues afin d’être nommé Archevêque »(…)« L’Abbé DUBOIS, ce grand coquin cynique arbore parfois le visage d’un homme pitoyable (…). TAVERNIER brosse une fresque cocasse, pleine de verve, d’humour et de mots irrespectueux, dont la vérité historique est attestée par les études de MICHELET ou de Philippe ERLANGER » [ 6 ]… Vérité historique ? … Oui, peut-être, mais laquelle ? Celle de qui ? … Jean MEYER écrira : « il y a des régences (…) mais il n’existe qu’une Régence ( singulier majuscule ), de sens quasi éternel… et pourtant les versions n’en sont guère flatteuses. Stupre, lucre : TAVERNIER, dans son film, plus révélateur encore de notre époque que de celle qu’il évoque, en résume, dans un cortège d’images éblouissantes, l’idée qu’on s’en fait. Débauche qui s’affiche sans vergogne avec un cynisme parfait, Régent en tête qui associe maîtresses de sang bleu et prostituées (…) » [ 7 ].

 

LA LITTERATURE S’EN MÊLE AUSSI… OU «  LE GRAND LIVRE INFAME » !

 

L’écrivain Pierre BERGOUNIOUX a disserté, sobrement, sur son enfance Briviste dans un roman récent intitulé « La Mort de BRUNE »…

Parmi les personnages célèbres de la Cité Gaillarde qu’il évoque à cette occasion il n’omet pas de consacrer quelques lignes à « Guillaume DUBOIS, Premier Ministre du Régent Philippe d’ORLEANS, et au dire de SAINT-SIMON, «  le plus grand coquin du monde et le plus insigne fripon qu’il y eût au monde » [ 8 ] …

« Le Collège des Doctrinaires se trouvait à moins de deux cents mètres de LABENCHE. Il avait été d’emblée conçu comme un établissement scolaire. Le petit BRUNE y avait étudié le latin et le grec avec Pierre-André LATREILLE, son aîné de trois mois. Et Guillaume DUBOIS, avant eux, y avait préparé les « grandes noirceurs » de la politique qu’il mena sous la Régence » rappelle alors BERGOUNIOUX [ 8 ]… [ Le jeune Elie DUFAURE ira, en son temps au Petit Séminaire  qui était installé… à l’hôtel de LABENCHE, hôtel qui est devenu aujourd’hui le Musée de la Ville de BRIVE et dont une salle est baptisée : « Salle Guillaume DUBOIS ».... ].

BERGOUNIOUX évoque ensuite dans ses souvenirs « un érudit [ qui ] travaillait au Service du Contentieux des Contributions Directes » qui « s’était taillé une réputation de férocité froide, vétilleuse, achevée (…). Le plus souvent il menait des recherches au rez-de-chaussée, dans la bibliothèque particulière de la Société Archéologique (…). Il travaillait à exhumer les vestiges de l’âge de pierre qui traînaient dans les environs (…) mais une autre figure partageait, avec les crânes obtus des vieilles brutes, son inquiétante attention : celle du Cardinal DUBOIS. On avait donné son nom, paraît-il, à une ruelle. Mais comme personne, presque, n’y passait, c’était comme s’il n’avait été écrit nulle part, que le personnage qui l’avait porté n’eût jamais existé. C’était un peu comme les filles perdues. Ça revenait au même. Nul ne disait qu’elles étaient le reflet réel des créatures de papier qui poussaient au désespoir, dans les livres, les âmes romanesques (…). [ Le Maréchal ] BRUNE était partout, en bronze et en pied, sur un socle de marbre, devant le théâtre, expirant en deux dimensions au Musée (…), et encore au portail de la caserne du 126ème d’Infanterie où son nom s’étalait en lettres de fer forgé d’un mètre de haut ; DUBOIS, nulle part, explicitement, du moins. Comme si ces frasques avec Philippe d’ORLEANS et les roués à deux siècles et plus de distance, avaient encore empêché de l’avouer pour ce que, d’abord, il avait été, petit garçon dans le quartier de la halle puis régent de collège aux Doctrinaires avant que sa destinée ne l’emporte vers la Capitale »…[ 8 ].

Ainsi DUBOIS est nulle part à BRIVE !!! Et BERGOUNIOUX de poursuivre : « mais les doctes reconnaissaient partout son fantôme dans les métonymes grossiers sous les allusions transparentes partout répandus. Ainsi le principal ouvrage jeté en travers de la rivière, dans l’axe Nord-Sud, s’appelait « le Pont Cardinal ». On trouvait une Rue du Chapeau-Rouge et lorsque, vers le milieu des années soixante, une boîte ouvrit qui draina la jeunesse des samedis soir, ce fut naturellement à l’enseigne du « Cardinal » ! [[ Je note ici que les rares fois où je me rendis au « Cardinal », à la fin des années soixante-dix, lorsque la jeunesse « s’éclatait » sur la piste de danse de la boîte de nuit sur des rythmes Disco ou les derniers « tubes » à succès du groupe « BONNEY M », les soirées qui s’y déroulaient n’avaient rien des « petits soupers » ni des orgies de la Régence tels qu’on se les représente ! …Mais rendons la parole à BERGOUNIOUX… ]]. « Je ne sais si un reste de vergogne nous retenait d’avouer ce Prince de l’Eglise qui, quinze années durant, avait arbitré les affaires de l’EUROPE ou si l’oubli dans lequel était tombé son nom participait de l’absence globale des mots assortis aux choses de ce temps (…) [ l’érudit ] me fourrait sous le nez une lettre autographe de DUBOIS, ou d’EFFIAT, ou du Duc de NOAILLES, dont le château se trouvait à quelques kilomètres de là et que SAINT-SIMON avait haï plus encore que DUBOIS puisqu’il fera de lui « la copie la plus exacte, la plus fidèle, la plus parfaite du chef des anges précipités du ciel (…). J’ai lu distraitement deux ou trois articles qu’il écrivit sur la famille DUBOIS et qui parurent dans la Revue Trimestrielle de la Société Archéologique. Ce devaient être les pierres d’attente du travail qui aurait rendu proches, très précis, présents, avec la figure du Cardinal, les temps et les mœurs vers quoi l’autre penchait au point de n’avoir plus d’yeux ni d’égards pour les vivants, les fraudeurs et les filles perdues exceptés (…). L’homme du fisc passa ses jours parmi les ossements et les vieux grimoires. Et malgré cela, ou par cela même, il survécut, pareil à quelque parchemin égaré auquel- c’était sa lèvre- une goutte de sang ou un reflet de la pourpre cardinalice restait attaché. Il avait largement atteint l’âge où n’importe qui est sujet à perdre la tête quand se rompirent les fragiles amarres qui le reliaient à la réalité, quelle qu’elle fût. Il rejoignit Philippe d’ORLEANS et son grand fripon d’Abbé, le Duc de NOAILLES, les catins, les roués, les anges précipités, laissant à l’état d’ébauche, par bonheur, le grand livre infâme qui les aurait ressuscités ». [ 8 ]. Le grand livre infâme ? Oui, BERGOUNIOUX emploie l’adjectif qualificatif : « infâme » ! Texto !!!

Les quelques allusions de Pierre BERGOUNIOUX, qui ont trait au Cardinal DUBOIS dans «  La Mort de BRUNE », ne donnent guère une image flatteuse du personnage… mais, « plus grave » encore peut être, également de … ceux qui s’y intéressent !!! Fort heureusement pour nous et pour Maître DUFAURE, ne s’agit-il pas ici que de littérature ???

Alexandre DUMAS qui s’y entendait particulièrement « en littérature », mais encore aussi pour noircir des réputations de Cardinaux, d’un RICHELIEU ou d’un MAZARIN, aura été finalement, somme toute, plutôt plus indulgent que bien d’autres auteurs avec DUBOIS, auquel il consacrera quelques lignes particulières, dans le Chapitre 23 de l’un de ses multiples roman-feuilletons, « Le Chevalier d’HARMENTAL », publié en 1841, dont l’intrigue se situe en 1718 sous la Régence ! [ 9 ].

Le jugement d’Alexandre DUMAS se situe finalement « quelque part » entre les appréciations négatives portées par l’Accusation et celles plus favorables soutenues par la Défense !!! DUMAS ( Alexandre ! ) semble ici témoigner d’une certaine mesure… alors que le romancier aurait pu se laisser aisément aller à noircir plus encore la réputation de « l’infortuné » Cardinal ! « DUBOIS n’a point été calomnié : c’était chose impossible ; seulement on a dit de lui tout le mal qu’il méritait, et l’on n’a pas dit tout le bien qu’on pouvait en dire. Le Régent appréciait dans DUBOIS les qualités qu’il avait et n’osait blâmer trop fort quelques vices dont il n’était exempt », écrit ainsi Alexandre DUMAS, qui ne peut s’empêcher de décocher quand même quelques blessants coups de griffes : « cependant, il y avait entre le Régent et DUBOIS un abîme ; les vices et les vertus du Régent étaient ceux d’un grand seigneur, les qualités et les défauts de DUBOIS étaient ceux d’un laquais. (…)» [ 9 ]…

…« Aussi le Régent avait beau lui dire, à chaque faveur nouvelle qu’il lui accordait :

- DUBOIS, DUBOIS, fais-y bien attention : ce n’est qu’un habit de livrée que je te mets sur le dos !

DUBOIS, qui s’inquiétait du don et non point de la manière dont il était fait, lui répondait avec cette grimace de singe et ce bredouillement de cuistre qui n’appartenait qu’à lui :

- Je suis votre valet, Monseigneur ; habillez-moi toujours de même »  [ 9 ] !!!

 

UNE REPUTATION ECORNEE PAR NOMBRE D’AUTEURS ET DE VULGARISATEURS !

 

Guy CHAUSSINAND-NOGARET relève que les qualités de DUBOIS « échappèrent à VOLTAIRE, pour l'occasion piètre historien, qui passa à côté de cet esprit singulier. Il en fit une marionnette dont le Régent s'amusa. « Si ce Cardinal Premier Ministre », écrit celui-ci dans son « Précis du règne de Louis XV », « avait été un homme grave, sa fortune aurait suscité l'indignation, mais elle ne fut qu'un ridicule. Le Duc d'ORLEANS se jouait de son Premier Ministre et ressemblait à ce Pape qui fit son porte-singe Cardinal » !!! « Singulière erreur de jugement de la part du pénétrant écrivain, victime des rumeurs et inventeur de fables nouvelles. Ce qui ne me surprend pas. Ce phénix des lettres françaises excellait dans le sublime, mais à l'occasion déshonorait son talent dans des polémiques et de basses personnalités. Il justifiait ainsi le jugement de Charles BAUDELAIRE dans «  Curiosités Esthétiques » : « On sait que les grands génies ne se trompent jamais à demi et qu'ils ont le privilège de l'énormité dans tous les sens. » commente CHAUSSINAND-NOGARET ! [ 2 ].

Quand les frères GONCOURT évoquent dans leur « Journal », DUBOIS, en date du 12 Novembre 1861, on retrouve aussi le nom de VOLTAIRE, cité en même temps que des propos sur l’Art : «  Il est permis de scandaliser en Histoire : on peut écrire que DUBOIS est un saint homme. Mais en art et en littérature, les opinions consacrées sont sacrées. Il vaudrait mieux, au XIXème siècle, pour un homme, marcher sur un crucifix que sur une page de VOLTAIRE » !!! [ 10 ]… Donc, écrire de DUBOIS que c’était un saint homme : là se situerait le Scandale pour les GONCOURT  !!! …

« DUBOIS était digne (…) par l’esprit, le savoir, la puissance laborieuse, il ne l’était ni par le caractère, ni par les mœurs. On a sali avec tant de frénésie la mémoire du personnage que ces réquisitoires sans mesure ont suscité des plaidoiries également passionnées. En vérité l’Abbé ne fut ni un monstre ( aucun juge impartial ne le pensa ), ni un génie ( il ne le crut pas lui même ). Ce fut un homme ambitieux, adroit, intelligent surtout, au point que cette intelligence dévora chez lui jusqu’au sens moral », estimera bien plus tard l’historien Philippe ERLANGER [ 11 ]…

Extrêmement décrié et fort déconsidéré par la plupart des Historiens et des auteurs de la fin de son Siècle, puis de ceux du Siècle suivant, les « vulgarisateurs » ne pouvaient délivrer au grand public du Cardinal DUBOIS qu’une image défavorable ce qui contribua à le discréditer plus encore dans la « mémoire collective » nationale …

Ainsi Adolphe JOANNE, en 1875, dans sa « Géographie du Département de la CORREZE » achève sa présentation des « Personnages Célèbres » du Département par ces lignes : « Un homme d’une triste célébrité, le Cardinal DUBOIS, naquit à BRIVE le 6 Septembre 1656 et mourut à VERSAILLES le 10 Août 1723. Devenu Premier Ministre sous la Régence (…) il fut nommé, grâce à son crédit, Archevêque de CAMBRAI, et ne rougit pas de profaner par sa présence le siège consacré par les vertus de FENELON ». [ 12 ]. Profanateur demeuré d’une triste célébrité : rien moins !!! RATEAU, en 1866, dans son « Etude sur le Département de la CORREZE », se montrait déjà à peine moins critique : « DUBOIS (…) fut précepteur du Duc d’ORLEANS, Régent de FRANCE dont il sut captiver la confiance. Son esprit vif, pénétrant et adroit le fit employer dans la diplomatie où il se fit une place au premier rang (…) bientôt après son esprit d’intrigue lui fit obtenir l’Archevêché de CAMBRAI, puis le chapeau de Cardinal, et enfin le poste de premier ministre en 1722. (…) » … [ 13 ].

…« L’histoire impartiale lui reprochera toujours sa conduite scandaleuse et le rôle qu’il a joué dans la dépravation des mœurs de son époque ; mais elle ne saurait lui contester de grands talents politiques, beaucoup d’habileté, et les services qu’il rendit à la FRANCE en plusieurs circonstances…» [ 13 ]. Si RATEAU ne passe pas sous silence des vices, il reconnaît quelque talent au Briviste… Tout de même !!!

En 1904, les auteurs de « L’Ecolier Corrézien – Livre de lecture morales et littéraires » retiennent le Cardinal DUBOIS au nombre des « Grands Hommes de la CORREZE » mais non sans omettre de placer un certain bémol : « (…) Intelligent, ambitieux, dépourvu de scrupules et bien servi par les circonstances, il devint Cardinal et Ministre. Parvenu à la fortune, il songea à demander des lettres de bourgeoisie à sa ville d’origine qui les lui refusa. Outré de dépit, il en conçut une haine violente et on raconte qu’il alla jusqu’à faire murer les fenêtres de sa maison de PARIS qui étaient tournées du côté de BRIVE. (…). Quand il sut que les descendants des hauts Barons l’appelaient entre eux « L’Abbé Friponneau », il ne manqua pas de se venger (…). L’Histoire est sévère pour le Cardinal DUBOIS ; elle le juge un peu trop d’après ce qu’en a dit SAINT-SIMON, une des pires langues qui aient existé. Comme MAZARIN, il a rendu des services à son pays, mais comme lui il a eu le tort de se payer lui-même et un peu cher ». [ 14 ]

En 1913, COISSAC, dans « Mon LIMOUSIN », se contente juste de citer DUBOIS, certes honorablement, « c’est surtout comme homme d’Etat, aujourd’hui fort réhabilité, que s’illustre le Cardinal DUBOIS », mais son portrait ne figure tout de même pas sur l’illustration collective, insérée dans l’ouvrage, et intitulée « Les Gloires du LIMOUSIN »… [ … Alors que le Maréchal d’Empire Briviste BRUNE y est représenté, par exemple, entre autres … ] [ 15 ].

CHAUSSINAND-NOGARET relève que « La CORREZE s’honore aujourd’hui d’avoir produit un grand homme et lui rend justice, mais il n’en fut pas toujours ainsi… En l’An IV, le Citoyen La VALLEE, recensant les Gloires de son Département, lui consacrait une notice malveillante, épitomé de toutes les calomnies que le siècle avait déversées sur sa mémoire. « Ce fut », écrivait-il, « l’homme le plus dépravé, le Ministre le plus corrompu dont l’Histoire ait conservé le souvenir depuis TIGELLIN et rien ne se peut comparer à son audacieuse impudence que l’avilissement effronté du Prince dont il fut le favori » ! [ 2] … Corruption et Dépravation !!! Bigre !!!

 

DES PARTISANS D’UNE REHABILITATION, AU MOINS PARTIELLE, DU CARDINAL !

 

Pour plaider aujourd’hui devant le très virtuel « Tribunal de l’Histoire » et faire fi de toutes les « légendes » écrites, en noir, en rouge ou même en… rose, sur le compte de l’Abbé-Cardinal DUBOIS par autant de détracteurs, Maître Elie DUFAURE se sentirait certainement moins seul de nos jours qu’il ne pouvait l’être à son époque et il saurait maintenant sans doute pouvoir compter sur le soutien d’Historiens de première réputation, « experts éminents »… Mais il mesurerait cependant aussi combien devoir dans le même temps se passer de l’attention de l’opinion publique contemporaine bien plus intéressée par le sort réservé à tous les « coquins de la politique » défrayant quotidiennement la chronique médiatique de la fin des années 1990 et du début des années 2000 au travers de nombres d’« Affaires » à caractère « politico-sexuello-financier » tellement plus récentes que celles qui eurent cours lors d’un immémorial début de XVIIIème siècle rejeté désormais dans les limbes d’un passé bien enfoui !!!

« L’Histoire de la Régence fut écrite pendant longtemps d’un point de vue moraliste et anglophobe qui fausse étrangement nos perspectives », estime Emmanuel Le ROY LADURIE, ainsi «  on reproche à l’Abbé DUBOIS avec une sévérité irréfléchie d’avoir trahi les intérêts nationaux en raison de l’alliance Britannique. On attaque les mœurs dissolues du Régent ; à vrai dire, elles n’étaient ni meilleures ni pires que celles de quantité d’autres gouvernants en diverses époques. (…) Un bilan de la Régence doit donc s’efforcer d’éviter les images d’EPINAL seraient-elles en demi-teinte ! » [ 5 ] …

« Entre les calomnies d'esprits aigris et chagrins comme SAINT-SIMON, les inventions diffamatoires de délateurs intéressés comme MONGEZ ou l'auteur satirique des faux mémoires de DUBOIS, témoignages vains et suspects a priori, et les appréciations favorables portées par les plus beaux caractères de l'époque, il reste peu de place pour le doute. Les méchants ont menti, parfois de bonne foi (…); pour d'autres le propos était délibéré, il s'agissait de nuire et d’en tirer profit » analyse quant à lui Guy CHAUSSINAND-NOGARET [ 2 ] qui poursuit : « mais on peut hésiter. Seuls les documents irréfutables, ceux qui échappent à la malignité et aux inventeurs de fables et de fictions, peuvent révéler le secret de DUBOIS, sa personnalité et, s'il en eut comme je le soupçonne, son génie politique. Les faits d'abord, les témoignages des justes ensuite, sont têtus. Ils permettent de réfuter la légende, la légende noire qui, depuis près de trois siècles, poursuit DUBOIS, grand homme méconnu, Européen des Lumières naissantes, précurseur dont les intentions et la lucidité échappaient aux nostalgiques attachés aux folies belliqueuses et inopportunes du règne de LOUIS XIV et à ses obsessions orthodoxes »… [ 2 ].

« Comme il arrive souvent en Histoire, on est passé d’un excès à l’autre. Deux de ses principaux biographes, Monsieur de SEILHAC et le Père BLIARD, ont soutenu contre toute vraisemblance la thèse de la pure innocence. La vérité se situe sans doute entre les deux. Sans avoir les mœurs déplorables qu’on lui a prêtées, il est certain que l’Abbé DUBOIS ne s’embarrassa guère de scrupules » estime pour sa part Jean-Christian PETITFILS [ 1 ] …

« Quand on parcourt les brochures du temps ou les livres postérieurs qui s’y rapportent , on est effrayé de toutes les horreurs qui y sont consignées », écrivait déjà Elie DUFAURE lui-même, dès 1854, « Heureusement qu’en les comparant aux faits de l’histoire sérieuse, connue sous le titre de « La Vie du Régent », on reste convaincu de la vérité de cet axiôme : « Qui dit trop ne dit rien. » ! …

En examinant maintenant un peu plus dans le détail le dossier que nous « versons » à l’Instruction, et qui concerne le personnage du Cardinal DUBOIS accusé, nous nous efforcerons donc, sur les « conseils avisés » du défenseur Elie DUFAURE, de « ne pas trop en dire »… mais il ne serait pas concevable pour autant de « ne rien dire » !!!

La plus honnête des attitudes consistera donc à tenter d’instruire « à charge et à décharge » les divers éléments de fait qui seront rapportés ici, en appréciant parfois des approches ou des thèses différentes qui ont pu jadis être élaborées… Mais nous essaierons toujours, dans la mesure du possible, comme le veut la tradition, de laisser le dernier mot à son dernier défenseur « moral » : Maître Elie DUFAURE !

 

D’EXTRACTION MODESTE… ET POURTANT PARMI L’ELITE DU ROYAUME !!!

 

Tout procès « équitable » commence par la vérification de l’identité du prévenu avant même que ne débute « l’enquête de personnalité » ! Ne commettons donc pas d’erreur de procédure !!! … Les détracteurs de DUBOIS ont avant tout insisté sur ses « origines familiales modestes » et sa « basse extraction », au premier rang desquels SAINT-SIMON, que « nul ne s'étonnera de voir avant tout préoccupé par les origines de DUBOIS. A ses yeux, une origine médiocre pour qui tout réussit est une infamie. Dans sa conception hiérarchique de la société, personne ne doit s'élever à des dignités qui ne correspondent pas à son rang de naissance. Ce qui bouleverse l'ordre établi par l'hérédité est nécessairement scandaleux, et celui qui bénéficie d'une promotion trop spectaculaire ne peut être qu'un monstre. Le mérite ne doit mettre en compétition que des égaux, et la réussite d'un sujet de petite extraction ne se peut expliquer que par sa scélératesse et des vices inouïs. Sans considération pour l'exactitude multipliera-t-il aussi les images vengeresses pour dénoncer « l'infâme bassesse » de « cet homme de néant ». Ce « fripon » aurait commencé sa carrière en qualité de valet et ce « sacre » ( scélérat et sacré baiseur ) méritait donc un portrait au vitriol  »… celui qu’il en brossa bien entendu ! [ 2 ] …

Pour le rédacteur de sa notice généalogique dans « Le QUID », Guillaume DUBOIS était fils d’un « apothicaire pauvre de BRIVE La GAILLARDE » [ 4 ], le site « Web » « Catholic Encyclopedia » retient «  his humble birth » [ 16 ], DUBOIS est donné pour « fils d’apothicaire » par RATEAU [ 13 ] et les auteurs de « L’écolier Corrézien » [ 14 ] ou PETITFILS le disent fils de «  docteur en médecine et apothicaire  » [ 1 ], et Joseph NOUAILLAC comme étant « issu d’une bonne famille bourgeoise de BRIVE, fils d’un docteur en médecine qui vendait aussi des remèdes, ce qui a pu le faire traiter dédaigneusement de «  fils d’apothicaire » ! [ 17 ] …

Guy CHAUSSINAND-NOGARET est un peu plus loquace en voyant naître Guillaume DUBOIS dans «  une modeste maison », d’un père «  Mi-médecin mi-apothicaire » qui « distribuait indifféremment ordonnances, onguents et clystères » mais qui « était estimé dans la petite cité Limousine dont il fut Consul à trois reprises comme son père, avocat au présidial de BRIVE » et l’auteur en déduit que Guillaume était «  né de parents honnêtes, sans fortune, mais voués depuis plusieurs générations aux emplois honorables et aux distinctions édilitaires d’une petite ville de province » [ 2 ] … Il n’empêche, comme le souligne Philippe ERLANGER, que DUBOIS était « né dans une condition qui semblait lui interdire la carrière à laquelle ses qualités lui donnaient droit » [ 11 ]… Ce point m’apparaît essentiel pour expliquer, si cela est possible, « l’énigmatique figure, ô combien discutée  » de DUBOIS, selon les termes employés par Jean MEYER [ 7 ]… Face à sa condition modeste, DUBOIS « avait refusé de s’incliner, étant parti à la conquête du monde sans s’alourdir de scrupules. Cheminant d’obstacles en obstacles, il ne devait négliger aucun chance, aucune proie. Tous les contemporains ont dénoncé son aspect de bête chasseresse. Observons-le, sous la perruque blonde, avec son regard trop aigu, sa bouche sarcastique, son visage dévasté de mouvements nerveux. Il garde un continuel affût. Nulle occasion ne lui échappera, fût-ce celle d’un beau geste ou d’une mauvaise action » écrit ERLANGER qui décrirait, presque, un « prévenu » dans un box des accusés !!! [ 11 ]. Accusé de quoi au juste ? Peut-être, dans la société« bloquée » de Cour d’Ancien régime, surtout d’être parvenu à s’élever au dessus de sa condition et de pouvoir alors figurer « parmi l’élite du Royaume » mais sans que ce « privilège » ne parvienne de son sang !

 

L’ENQUETE D’ELIE DUFAURE SUR LES ORIGINES SOCIALES DU CARDINAL…

 

Notre expert et défenseur Elie DUFAURE, à la manière de ce qui est autorisé par certaines procédures judiciaires de type anglo-saxon a décidé de mener sa propre « contre-enquête », et surtout à propos des origines familiales du Cardinal DUBOIS… Par l’apport de moult détails qu’il est allé rechercher et puiser aux sources mêmes, Elie DUFAURE nous permet d’avoir confirmation de la justesse des affirmations qui ont été développées par Guy CHAUSSINAND-NOGARET…

A propos de la mère du Cardinal, Elie DUFAURE écrit :

« Le Cardinal DUBOIS naquit à BRIVES, le 6 septembre 1656. Il reçut dans son acte de baptême , dressé le 24 du même mois, le prénom de Guillaume. Il fut déclaré fils de Jean DUBOIS, docteur en médecine, et de Marie de JOYET de CHAUMONT. Celà ne peut être contesté. Sa mère appartenait à une des familles les plus honorables du Bas-LIMOUSIN , car à la même époque elle était divisée en deux branches à JUILLAC, d’où elle était originaire . La branche aînée était représentée par Messire Jean de JOYET Conseiller du Roi et son Lieutenant-Criminel au siège d’UZERCHE (…), La branche cadette était représentée par messire CHAUMONT de JOYET, Contrôleur à JUILLAC ». A propos du père de Guillaume DUBOIS, Elie affirme maintenant :

« Voyons maintenant ce qu’était son père : LEYMONERIE, dans son histoire de BRIVE, p. 197, affirme qu’il était médecin. Cette affirmation, donnée par un homme qui avait entendu les contemporains du Cardinal, est justifiée par grand nombre d’actes publics, notamment par le suivant, reçu par Me LASTEYRIE, notaire à ALLASSAC, le 28 décembre 1652  »…

« Comme soit ainsi que haut et puissant seigneur noble Jean de SAINT-VIANCE, seigneur baron dudit lieu , de la BASTIDE et vicomte d’OBJAT et autres places , dès le 28 décembre 1652 , aye affiermé, à M. Jehan DUBOYS, DOCTEUR EN MEDECINE , autre Jehan DUBOYS, habitant de la ville de BRIVE, et à M. Guilhaume DUFOUR, notaire royal, du village du MOND, paroisse d’ESTIVAUX, et à Pierre DUBOYS, appothicaire de la ville d’ALLASSAC et M. Pierre AGUIRE, juge de ROFFIGNAC, et aussi habitant dudit ALLASSAC, scavoir, etc. »… Suit l’énumération des droits seigneuriaux, affermés moyennant somme totale de 9,000 fr., sur diverses communes, dans lesquelles était comprise celle d’ALLASSAC »

[[ On ne pourra que souligner ici, en ce simple aparté, l’intérêt incontestable qu’il y a pour nous de retrouver, cité à cette occasion, et en particulier à propos de la famille du Ministre DUBOIS, une certain « M. Guilhaume DUFOUR, notaire royal, du village du MOND, Paroisse d’ESTIVAUX » !!! Il s’agit de notre plus ancien parent direct de la branche « DUFOUR » identifié à ce jour ! ]] …

A propos du grand père de Guillaume DUBOIS, Elie note :

« Dans un autre acte, reçu par le même notaire, à ALLASSAC, le 20 février 1655, il est dit que : « Jehan DUBOYS, Bourgeois, de la ville de BRIVE, subroge en son lieu et place, pour la ferme ci-dessus, Me Jehan d’ALBY, de la ville d’ALLASSAC ». Et dans cet acte de subrogation il parle de Jehan DUBOYS, chanoine, son frère, pour lequel il fait des réserves, et déclare s’exonérer de ce que ledit Jean DUBOYS, chanoine, peut devoir comme héritier bénéficiaire de feu Joseph DUBOYS, audit seigneur de la Bastide »… Elie DUFAURE inscrit alors en note pour notre information : «  Ce Joseph était conseiller du Roi au présidial de BRIVE. Ses titres de noblesse ont été vérifiés », puis il analyse que « Ces deux actes sont d’accord avec la note générale donnée par d‘ALEMBERT, pour servir de supplément à l’article du Cardinal DUBOIS, où l’on lit, al.2 : « que l’abbé DUBOIS était fils d’un médecin qui avait deux frères. ». Voilà bien Jean DUBOIS, médecin, frère de Jehan du BOYS, Chanoine. Il s’agit de savoir quel était leur père ? » s’interroge alors Elie qui « fait la question »… pour mieux nous apporter ensuite « la réponse »… Vieil effet de rhétorique !

« Je réponds encore avec un acte constitutif de rente passé à BRIVE, le 4 juillet 1665, dans lequel on lit ceci : « Dans la ville de BRIVE, Bas-LIMOUSIN, et maison de Jehan DUBOYS, bourgeois, Fils a Feu M. Joseph ( DUBOYS ), Advocat en la Cour, le quatriesme jour du moys de juillet mil six cent septante un , avant midi, régnant LOUIS Roy, pardevant moi notaire royal, etc., » s’est personnellement établi M. Jean d’ALBY, advocat en parlement et habitant de la ville d’ALLASSAC , lequel de son bon gré, etc., a vendu une rente constituée et annuelle à «  M. Jehan DUBOYS, chanoine de l’église collégiale de Saint-MARTIN de BRIVE et y habitant, présent et acceptant, scavoir  » etc. Cet acte est signé : du BOYS, acceptant. DALBY, contractant; L.TREILHARD, présent; MALPEYRE, présent; et RIVIERE, notaire. Le grand-père du Cardinal était donc un avocat ? c’est incontestable  »… « Incontestable » : en vient à conclure Maître DUFAURE qui, une fois de plus, a « fait » la question et la réponse !!! « Continuons » nous enjoint-il maintenant de manière comminatoire : « Dans un testament d'un nommé CHARBONNEL du village de FEYRIE, paroisse de SAINT-VIANCE, reçu par AGUIRE, notaire, le 12 août 1635, à ALLASSAC, dans la maison de Pierre DUBOYS, apothicaire, il est dit que ce testament est fait en présence de « Me Jean de MOLIN, notaire royal, et dudit Me Pierre DUBOYS, et aultre Pierre du BOYS, CYRUGIEN DE LA VILLE DE BRIVES, et Me Dominique DALBY, lieutenant de SADRO..... » etc. - et il est signé ainsi : DALBY-DUBOYS, présent. - DUBOYS, fils, présent. »…

Dans une obligation passée devant Me RIVIERE, notaire, le 19 juin 1659, à ALLASSAC, par Jean DUMONT, lieutenant de la jurisdiction d'ALLASSAC, en faveur d'Estienne du FAURE, juge de la salle de ladite ville; de Pierre DUBOYS, apothicaire, et autres, pour les couvrir d'un cautionnement donné par eux en sa faveur à André, sieur de BRONS, Pierre DUBOYS, indique sa qualité de fils, et renouvelle cette indication dans nombre d'actes. »…

« Ce Pierre DUBOYS, d'ALLASSAC, était donc fils de cet autre DUBOYS, chirurgien, de BRIVES, témoin au testament de CHARBONNEL. Nous avons vu par les actes baptistaires ci-dessus qu'il avait une sœur appelée Catherine, et épouse d'ALBY, laquelle avait une sœur Marguerite, épouse de DUROUX, et un frère Etienne, juge de CASTEL-NOVEL et Lieutenant de DONZENAC et enfin un autre frère marchand à BRIVES.

Il est donc certain que le père du cardinal, Jean DUBOYS, était médecin; que son grand-père, Joseph DUBOYS, était avocat; que son aïeul était ou marchand ou juge, selon qu'on prendra comme père de Joseph DUBOYS, avocat, Pierre ou Estienne DUBOYS; que son bisaïeul était chyrurgien.

Que devient l'absurde supposition de MONGES ? Le cardinal eut plusieurs frères et soeurs, dont je dois parler pour établir jusqu'à la dernière évidence que son père était bien médecin.

Sur les actes de l’état-civil de BRIVES, à la date du 1er mars 1685, on lit ce qui suit : « Mariage de Jeanne de DUBOYS, fille de M. Jean DUBOYS, docteur en médecine, et de demoiselle Marie de JOYET , avec Guillaume de VIELBANS d'AURUSSAC. » (…)… »

Le résultat des investigations rapporté ici est-il primordial et décisif ? On peut toujours rester un peu dubitatif, mais les éléments invoqués semblent tous converger pour estimer que Guillaume DUBOIS était issu d’une « petite bourgeoisie provinciale » ! Néanmoins une chose est certaine, c’est qu’Elie DUFAURE n’avait en tout cas pas ménagé sa peine pour parvenir à accéder à des sources historiques exploitables… que l’on serait sans doute en peine de pouvoir retrouver aujourd’hui !!!

 

UNE DIFFICILE REMONTEE AUX SOURCES…   OU L’ENQUETE IMPOSSIBLE !

 

Ecoutons Elie nous narrer les péripéties pittoresques de sa « quête improbable » :

« Un digne ecclésiastique, M. LEYMONERIE, a entrepris, dans son histoire de BRIVES et de ses environs, de faire justice de tant de calomnies et de rétablir la mémoire du Cardinal DUBOIS; mais il n’a pas su ou n’a pas voulu le faire d’une manière complète, car il n’indique pas de documents puisés à la source, c’est-à-dire à BRIVES, dans les archives et dans les minutes des notaires, riches, de son temps, de précieux renseignements qui n’existent plus aujourd’hui. Car, chose incroyable ! cette ville de BRIVES, si bien administrée maintenant, n’a pas d’archives au greffe civil remontant au-delà de la révolution de 1789, et de registres de l’état civil à la mairie remontant au-delà de la seconde moitié du XVIIème siècle. Que sont devenus tous les registres de l’Élection et du Présidial ? Qu’a-t-on fait des procès-verbaux que rédigeaient ses consuls, si jaloux de la conservation des droits de leur Cité ? Personne n’a pu me répondre à ces questions d’une manière satisfaisante. Sur l’indication d’un de mes excellents parents, que j’affectionne autant que je le respecte, M. CHOUMEILS de SAINT-GERMAIN, j’allai chez une vieille fille, nommée LAROCHE, qui m’exhiba plusieurs registres de l’Election, du Présidial, du grand criminel, selon son expression et qui me réclama pour droit de garde 25 centimes par année !!! Comme ces registres remontent assez haut, je crus devoir la prier de remarquer qu’elle n’avait point fait les recherches elle-même, et qu’il lui était impossible de lire l’écriture du XVIème siècle. Elle comprit, et réduisit sa prétention à la somme de 2 francs, que je lui donnai; mais aussi elle m’enleva brusquement ces documents, et s’opposa même à me laisser prendre copie d’un contrat de mariage de Jean du FAURE, avocat à BRIVES, avec Jeanne de CHABRIGNAC, ainsi que de trois testaments de membres de ma famille. J’eus recours, pour avoir copie de ces trois actes, à l’obligeance de mon ami, M. DELPY, huissier à BRIVES »…

Marcher sur les « traces » du Cardinal et tenter de « suivre sa piste », cela obligerait donc à affronter une… vieille fille qui… exhibe ses… registres… puis à lui payer deux Francs… pour qu’en bout de course qu’un huissier dusse même intervenir : bigre !!! Par quelles arcanes passe la « recherche historique » ? Je vous le demande !!! …

BEARNAIS ? MORDIEU QUE NENNI … UN JE NE SAIS QUOI ET UN JE NE SAIS QUI !

 « On disait sa famille originaire du BEARN », rapporte CHAUSSINAND-NOGARET [ 2 ], qui prudent et avisé ne formule pas d’affirmation définitive… Il « vaut mieux pour lui » et il ne risque pas ainsi d’avoir à subir les foudres d’Elie DUFAURE en se rendant coupable à ses yeux d’une diffamation caractérisée et gratuite … Une de plus sur la personne du Cardinal… en donnant, de manière évidemment infondée, écho à de « pures calomnies » des temps passés !!!

Le jeune Guillaume DUBOIS, affirme Elie DUFAURE, « voulut invoquer quelques titres de naissance, et demanda à sa ville natale des lettres de bourgeoisie, qui lui furent refusées ! Ce refus était une injustice, parce qu’il ne demandait que la constatation d’un droit qui appartenait à sa famille. La preuve irrécusable résulte des actes authentiques dont l’analyse suit »…

Et Elie de mentionner alors les actes relatifs aux origines du père et du grand père du futur Cardinal, que nous avons cités plus haut, puis de poursuivre : « Si d’ALEMBERT les avait connus, il n’aurait pas émis de doutes sur la profession du père du Cardinal. Si un certain MONGEZ… un je ne sais qui et un je ne sais quoi... qui a écrit son histoire, s’était donné la peine de prendre des renseignements, il n’aurait pas consigné dans la première page de ce libelle, la supposition que voici : «  On dit que son GRAND PÈRE était Béarnais; qu’ayant enlevé une somme d’argent , il quitta sa patrie et s’établit à BRIVES, où il fit une petite fortune !!! ». MENSONGE ET INFAMIE QUE TOUT CA. Je le prouve : Voyons s’il était un voleur réfugié du BEARN, comme l’a si imprudemment écrit MONGES quoique à titre de dicton seulement… ». Alors pour démontrer la fausseté des suppositions de MONGEZ, Elie, courroucé, de compulser à nouveau des actes pour finir par « découvrir » que : « Sur les registres de l’état civil de la commune d’ALLASSAC , à la date du 31 janvier 1632, se trouve un acte de baptême ainsi conçu : « Le dernier des dits jour, mois et an, a été baptisé Catherine DUBOYS, fille à M. Pierre DUBOYS, apothicaire de cette ville, et de Françoise DUMOND, Et a été parrin M., Pierre DALBY, juge de SADRO, et mariene Catherine DUBOYS, sœur à son frère Pierre, bourgeois, marchand de la ville de BRIVE, et .... qu’à cause de la contagion ( c’était la fièvre dite putride ) qui est à présent à la dite ville de BRIVE, ledit sieur DUBOYS n’a pu assister audit baptême et Anne DUBOYS, fille audit sieur Pierre et à la dite DUMOND, a porté en son nom. Signés : DALBY, parrin ; FOUCHIER, curé; de MOLIN, présent; DUPUY, présent; FOUCHIER, présent. » « Cet acte est suivi d’un autre, inscrit sur les mêmes registres, à la date du 15 mai 1633 , qui le complète. « Le quinziesme jour du moys de may mil six cent trente trois , a été baptisée Malguerite DALBY, fille à M. Pierre DALBY, juge des jurisdictions de LABASTIDE et de SADRO et de damoyselle Catherine de DUBOYS. A été parrin M. Dominique DALBY, lieutenant de CHANAC et de SADRO, et mariene damoyselle Marguerite de DUROUX , sœur de feu M. B. ESTIENNE DUBOYS,vivant JUGE de CASTEL-NOUVEL et lieutenant de DONZENAC, [[ En note Elie de préciser : «  CASTEL-NOVEL et DONZENAC sont aux environs de BRIVE. - DONZENAC est chef-lieu du canton d’où dépend la commune d’ALLASSAC, qui, avant la nouvelle répartition administrative, était chef-lieu d’un vaste canton » ]]. A été attestée icelle être née le dixhuitième du moys d'apvril dernier Signés : DALBY, parrin ; Du FAURE, présent; CHEYNIALLE; DUBOYS; de RIVIERE; DAVID ; AGUIRE ; DUPIN ; de FREYSSINET ; du SAILLANT et autres »…

« Je le demande à tout homme de bonne foi, les familles dont les noms sont indiqués dans ces deux actes auraient-elles consenti à s'allier avec un voleur, ou même à signer des actes de famille relatifs à ses enfants ? »… Les du FAURE sûrement pas !!! Elie pose encore une fois une nouvelle question, une de plus, en nous prenant volontairement à témoin nous ses lecteurs qu’il suppose attentifs !!! Mais c’est sans aucun doute pour mieux nous suggérer, implicitement, la seule réponse qu’il acceptera de retenir… L’Avocat DUFAURE a, à l’évidence, « du métier » !!! N’est-ce pas ?

 

DU PETIT BRIVISTE…  … AU PROTEGE DU PERE…  FAURE !!!

 

Que furent l’enfance et l’adolescence du jeune Guillaume ?… « Elevé chez les Pères de la Doctrine Chrétienne, Guillaume reçut la tonsure minima, premier degré de la cléricature, à l'âge de 13 ans. Ce n’était certes pas par vocation - ce ne devait jamais l'être - mais, pour un jeune et pauvre provincial, un tel engagement représentait le seul moyen à peu près sûr de poursuivre de brillantes études. Trois ans plus tard, grâce à l'appui du Marquis Jean de POMPADOUR, Lieutenant Général du LIMOUSIN, qui avait été frappé par son exceptionnelle intelligence, Guillaume DUBOIS obtint une bourse au Collège Saint-MICHEL situé à PARIS, dans l'étroite et putride rue de BIEVRE. Certains de ses bâtiments subsistent encore aux n° 10-12, et l’on voit au-dessus d'une porte une statuette à demi mutilée représentant l'archange Saint-MICHEL terrassant le dragon. C’est là que DUBOIS termina ses études classiques avant de suivre des cours de philosophie et de théologie au Collège de NAVARRE »… ainsi PETITFILS résume la jeunesse de l’Abbé [ 1 ]…

Guy CHAUSSINAND-NOGARET [ 2 ] est un peu plus prolixe : « Guillaume passa toutes ses jeunes années à BRIVE et connut la vie des enfants de son âge, ne se faisant remarquer que par ses brillantes dispositions et quelques espiègleries. A six ans il alla à la petite école du Prieuré Saint-MARTIN, dont il semble avoir été chassé trois ans plus tard à la suite d'une farce de collégien : il aurait jeté dans la marmite de la cantine une dose d’antimoine au risque d’indisposer tout l’établissement. Mais l’anecdote, plausible, sent cependant beaucoup la raillerie lancée après coup pour rappeler ses origines de fils d’apothicaire que des esprits futiles et désobligeants lui reprochaient comme une tare. Comment ses calomniateurs, qui brossent le portrait d’un enfant vicieux, menteur, hypocrite, empoisonneur promis à toutes les scélératesses, ne se sont-ils pas avisés de l’invraisemblance de leurs propos ? Il est en effet étrange que ce jeune homme pervers et corrompu ait attiré toutes les sympathies et trouvé des protecteurs qui lui accordèrent leur estime et le comblèrent de bienfaits. Ce fut d’abord un négociant de BRIVE, aisé et généreux, qui fut son mécène, le fit entrer au collège des Pères de la Doctrine Chrétienne et l’y entretint pendant six ans. Il y fut un élève indiscipliné mais il conquit ses maîtres par sa précocité, son esprit et son ardeur à l’étude. Il devint vite excellent latiniste et acquit une parfaite maîtrise de la langue de CICERON, ce qui réduit à néant les contes grotesques qui le dépeignent en ignorant ânonnant les quelques bribes de latin utiles pour réciter la messe »… [ 2 ].

Au collège des Pères de la Doctrine Chrétienne toujours, le jeune Guillaume « prit le goût des sciences, et particulièrement de la chimie – passion qu’il devait léguer plus tard à son illustre disciple [ Philippe d’ORLEANS, Régent de FRANCE ] - mais aussi de l’Histoire et de la Politique qu’il apprit dans MACHIAVEL, ce que la malveillance devait lui imputer à crime. Avec cela, c’était un être plein de malice, de santé, de gaieté, ingénieux et abondant en facéties. Les Pères l'eussent volontiers consacré à l’Eglise ; il résista à leur pression, mais il fit sa première communion et reçut la tonsure le 28 novembre 1669 des mains de l'Evêque de LIMOGES… [ 2 ].

En 1672, ses humanités terminées, un nouveau et puissant protecteur, alerté par la rumeur qui désigna le jeune prodige à son attention, se présenta. Grâce à sa générosité, la carrière de Guillaume devait désormais se poursuivre à PARIS.(…). Le lieutenant général du LIMOUSIN, Marquis de POMPADOUR, disposait d'une dizaine de bourses du collège Saint-MICHEL, situé rue de BIEVRE à PARIS, Collège fondé par son aïeul. Il en plaça une sur la tête du jeune Guillaume qui venait de quitter les Doctrinaires et en prit possession en mai 1672. En novembre 1672, à seize ans, il y était installé (…). Rue de BIEVRES, Guillaume était en pension, mais suivait l'enseignement de philosophie et de théologie du collège de NAVARRE. Il y fut assidu pendant deux ans et y réussit assez brillamment pour que le Principal du Collège Saint-MICHEL [ un nommé FAURE !!! ] le gardât, ses études terminées, et lui confiât des tâches d'enseignement de secrétariat et de recherches… » [ 2 ].

« D’après d’ALEMBERT, DUBOIS aurait diffusé les principes de DESCARTES, alors en grande suspicion. Monsieur FAURE, le Principal, était aussi Vicaire Général de Le TELLIER, Archevêque de REIMS ; il était homme de probité et d’une grande piété, avait ses entrées à la Cour, et il prit Guillaume en grande amitié ; il en avait fait son secrétaire et avait en lui une confiance sans réserve… » expose toujours Guy CHAUSSINAND-NOGARET [ 2 ]…  A dire vrai, à la lecture de ces auteurs qui nous sont contemporains, Elie DUFAURE n’aurait peut-être pas appris aujourd’hui grand chose de plus qu’il ignorât jusqu’alors sur la jeunesse de DUBOIS puisqu’il synthétisait déjà, en 1854, certes peut-être avec quelques approximations : « Il fit ses études à BRIVES dans le Collège des Doctrinaires, jusqu’à la rhétorique exclusivement. Il les termina à PARIS dans le collège de Saint-MICHEL, autrement dit de POMPADOUR, sous la direction du Père Antoine FAURE, né à GRANDMONT, en LIMOUSIN, Docteur en SORBONNE, Archevêque de RHEIMS et Principal dudit Collège »… [ Notons qu’Elie DUFAURE, du Petit Séminaire de BRIVE à la Faculté de Droit de PARIS, avait accompli un parcours de formation présentant quelques similitudes avec celui de l’Abbé, tout du moins s’agissant du parcours… géographique !!! …Mais aussi peut-être quant au « moteur intérieur intime » propulsé par la volonté de s’élever au dessus de son rang social d’origine en croyant à sa propre valeur personnelle… ].

Tout en faisant preuve d’un large esprit de synthèse, Elie DUFAURE nous en dit quand même un peu plus que ce cher Alexandre DUMAS qui se contentait seulement, en 1841, d’avancer : « Tout le monde sait les commencements de l’Abbé DUBOIS ; nous ne nous étendrons donc pas sur la biographie de ses jeunes années, que l’on trouvera dans tous les mémoires du temps et particulièrement dans ceux de l’implacable SAINT-SIMON »… DUMAS évacue ainsi rondement la question ! [ 9 ]

 

DE L’OFFICE AU SALON…  DU SALON A LA SALLE DU TRONE…  UN FIGARO ?

 

« DUBOIS précédait FIGARO, auquel il a peut être servi de type ; mais plus heureux que lui , il était passé de l’office au salon et du salon à la salle du trône » écrit encore Alexandre DUMAS, en persifleur aussi « implacable » finalement que SAINT-SIMON ! Persifleurs et Mauvaises langues réunis sur un même thème : la fable du valet ou du laquais ! « Deux mauvaises langues, SAINT-SIMON et l’avocat BARBIER, assurent que cet homme de rien [ DUBOIS ] servit de valet au Principal [ du Collège de Saint-MICHEL ] le Père FAURE, lui aussi LIMOUSIN, ainsi qu’au Curé de Saint-EUSTACHE, Léonard de LAMET » ne manque pas de relever Jean-Christian PETITFILS [ 1 ].

« Il est plus vraisemblable d’admettre, avec l’un de ses biographes, le Père BLIARD, que le jeune DUBOIS qui portait alors le petit collet, remplaçait à l’occasion le Père FAURE lors des cérémonies religieuses données dans les églises avoisinantes – mariages ou enterrements – et recevait quelques menues gratifications pour ses déplacements  »… [ 1 ].

Le jeune DUBOIS, fils de médecin ou au pire fils d’apothicaire, transformé en valet ? Partant peut-être du principe que « le silence est le plus grand des mépris », Elie DUFAURE n’a apparemment pas jugé utile de combattre cette nouvelle médisance à laquelle CHAUSSINAND-NOGARET coupera court lui aussi très rapidement : « SAINT-SIMON et MONGEZ, dans leur maligne volonté de dévaloriser le jeune abbé, ont préféré substituer à cet emploi honorable [ le Secrétariat du Père FAURE ] celui de valet du curé de Saint-EUSTACHE » [ 2 ]…

Cela n’empêche pas Jean MEYER d’user de l’expression de « précepteur / factotum » à propos de l’Abbé, mais plus tard s’agissant de ses relations avec le Régent [ 7 ]. « Factotum » : homme à tout faire ? Valet ??? Laquais ??? Dans quelles limites le dévouement et la serviabilité s’apparentent ils avec la servilité ? « Simple » question d’appréciation… pour y répondre il faut bien nous imprégner des réalités sociologiques d’alors… Les perspectives de raisonnement sont considérablement faussées si l’on y applique nos références sociales d’aujourd’hui !!!

Dans l’appendice de son ouvrage, où figurent diverses notes et commentaires, Philippe ERLANGER écrit à propos de l’extraction sociale de DUBOIS : «  Nous nous sommes fondés, en ce qui concerne les origines de DUBOIS, sur l’ouvrage du Comte de SEILHAC qui a eu entre les mains des documents authentiques. SAINT SIMON acharné contre la mémoire de l’homme qu’il exécra, en fait un valet. Il cite même une conversation où, vers la fin de la Régence, le Duc d’ORLEANS aurait rappelé cet état ancillaire du Premier Ministre. Tout cela est de la pure imagination » !!! [ 11] ...

« En réalité, tout en rendant des services appréciés au principal de Saint-MICHEL, Guillaume chercha à se faire des relations dans le monde », poursuit CHAUSSIGNAND-NOGARET [ 2 ], « Sur la recommandation de son patron, il entra, en qualité de Précepteur chez un Conseiller à la Cour des Comptes, puis chez le Président de GOURGUES. Celui-ci, à qui l'on attribue des mœurs très libertines, aurait entraîné Guillaume dans des aventures galantes, mais il ne s’agit peut-être ici aussi que de commérages sans fondement. Quoi qu’il en soit, il entra successivement au service de plusieurs familles, et en dernier lieu d'un Marquis de PLUVAULT, Officier de MONSIEUR, frère du roi, et ami du Maréchal de VENDOME. PLUVAULT introduisit le jeune et spirituel abbé non seulement chez MONSIEUR où il se lia avec le Chevalier de LORRAINE, tendre ami du frère de LOUIS XIV, mais encore chez les VENDOME, honnêtes et brillants descendants d'HENRI IV, qui tenaient cour de galanterie et de libertinage érudit où se rencontraient les beaux esprits du temps, ainsi que chez Ninon de LENCLOS, qui n'aurait pas refusé d'accorder ses faveurs à Guillaume ( mais on lui attribue tant d'amants qu'un de plus ne fait pas de différence ! )(…). DUBOIS se fit apprécier par sa verve, son savoir et son éloquence, et se fit d’utiles relations. Etre connu de MONSIEUR et être recommandé par le Maréchal de VENDOME et le Père FAURE, bénéficier en outre de la sympathie du Chevalier de LORRAINE constituaient des atouts précieux pour entrer dans la maison princière, prélude à une carrière qui pouvait un jour se transformer en réussite. MONSIEUR avait un fils, le Duc de CHARTRES, qui, en 1683, avait huit ans. Son précepteur, SAINT-LAURENT, était vieux, fatigué et cherchait un adjoint pour le suppléer. M. FAURE lui recommanda son secrétaire, et SAINT-LAURENT, le plus honnête homme de la Maison de MONSIEUR, l’agréa. Le Roi, semble-t-il, fit faire une enquête qui se révéla positive : DUBOIS, parfait galant homme, pouvait se charger de l’éducation de son neveu. Le 15 juin 1683 il fut nommé Sous-Précepteur, et le resta jusqu'au 3 août 1687, jour où SAINT-LAURENT mourut, après avoir cessé depuis longtemps toute activité auprès du Duc de CHARTRES, alors âgé de treize ans. DUBOIS, devenu Précepteur en titre, fut désormais le seul maître de l'éducation de son élève » [ 2 ] …

« SAINT LAURENT avait besoin d’un répétiteur propre à faire réciter ses leçons à M. de CHARTRES, à corriger ses devoirs, à chercher les mots dans le dictionnaire », écrit ERLANGER, «  Il consulta un ami, M. FAURE, Vicaire de l’Archevêque de REIMS, qui lui recommanda le jeune Guillaume DUBOIS, fils d’un apothicaire de BRIVE la Gaillarde. Naguère boursier du Collège Saint-MICHEL, ce garçon riche de science, mais pauvre d’argent, y était revenu afin de compléter ses connaissances en Histoire et en Théologie » [ 11 ]…

PETITFILS confirme toutes les étapes de cette ascension : « Guillaume DUBOIS fut admis en qualité de Précepteur dans plusieurs familles honorables sur la recommandation du Père FAURE : un marchand appelé MAUROY, le Duc de CHOISEUL, le Président de GOURGUES, le Marquis de PLEUVAULT, Grand-Maître de la Garde-Robe de MONSIEUR…  Et vraisemblablement ce dernier le fit connaître à SAINT-LAURENT (…). Par Brevet du 15 Juin 1683 DUBOIS est agréé Sous-Précepteur du Duc de CHARTRES sur le pied assez modeste de 500 livres par an… (…). Le 2 Août 1687, jour des treize ans du Duc de CHARTRES, SAINT-LAURENT fut emporté par une colique de miserere (…). DUBOIS vit sa pension tripler, passant de 500 livres à 500 écus et le 30 Septembre 1687 il fut nommé par Brevet : Précepteur en titre »… [ 1 ].

A cet instant la remarque de PETITFILS doit être soulignée : «  Pour un homme d’aussi modeste extraction cela parut comme un bâton de Maréchal » !!! [ 1 ]. Alors arrivé ??? Or donc, voilà notre jeune Briviste, à trente et un an seulement, placé sur une « orbite » qu’il ne peut évidemment guère soupçonner en 1687… et dont l’Histoire toujours imprévisible et bien des destinées tierces malheureuses vont décider…

« [ DUBOIS ] sort du Collège de Saint-MICHEL », se contente de nous indiquer seulement Elie DUFAURE, avec un sens certain de l’ellipse, «  pour être Précepteur du Duc d’Orléans, depuis régent du royaume, comprenant dès lors, avec son tact admirable, l’étendue et la justesse de son coup d’œil, à quelle fortune il pourrait arriver… »…

La « fortune » à laquelle « il pourrait arriver », l’Abbé Guillaume DUBOIS en dépit de « son tact admirable » et de « l’étendue et la justesse de son coup d’œil » ne peut pas la percevoir tout de suite, n’en déplaise à Elie… Il la percevra seulement extrêmement progressivement… voire très tardivement !!!

Qui pourrait prédire en effet que dans presque trente années ce « gamin » de treize ans, dont il a maintenant seul la charge, le Duc Philippe de CHARTRES, pas encore « fait Duc d’ORLEANS » ( ce ne sera qu’à la mort de son père ), deviendrait le Régent du Royaume de la prestigieuse « Couronne de FRANCE » à l’extinction du « Roi-Soleil » en 1715… mais également un prétendant à la Couronne d’ESPAGNE… Qui donc pourrait oser prédire une hécatombe imprévisible et incroyable parmi les héritiers de la couronne de FRANCE ? … Personne  !!! …

Le 14 Avril 1711, le Grand Dauphin, héritier du trône de FRANCE, mourait de la petite vérole. Son fils aîné, le Duc de BOURGOGNE, devenait Dauphin à son tour mais le 19 Février 1712, il mourait aussi, cette fois de la rougeole, une semaine après sa femme et quelques jours avant… leur fils aîné, le duc de BRETAGNE ( 8 Mars 1712 ). Deux ans plus tard, le Duc de BERRY, frère du Duc de BOURGOGNE, succombait des suites d'une chute de cheval… Ainsi LOUIS XIV avait perdu en trois ans : son fils, deux petits-fils et un arrière-petit-fils, tous dynastes. Il ne restait qu'un enfant de quatre ans qui avait failli mourir, lui aussi, de la rougeole, comme ses parents et son frère aîné et qui n'avait dû la vie qu’à sa gouvernante, la Duchesse de VENTADOUR qui l'avait enlevé de force aux médecins et à leurs lancettes, pour le soigner elle-même…. [ 18 ].

 

UN PRECEPTEUR DE QUALITE… POUR UN ENSEIGNEMENT FORT COMPLET !

 

« DUBOIS ne négligea rien pour donner à son élève une éducation dont se fut honoré plus d’un fils de Roi, pour en faire un Prince accompli et digne des plus hautes responsabilités de l’Etat », estime CHAUSSINAND-NOGARET, « Le plan d’étude que DUBOIS avait mis au point comportait cinq disciplines principales qu’il considérait comme indispensables (…) : la religion, les langues, l’histoire, les mathématiques et la philosophie » [ 2 ]… En Juillet 1688, DUBOIS jetait sur le papier un plan d’éducation pour son élève… [ 1 ]. Ce manuscrit, aujourd’hui disparu, a été publié en 1862 par Victor de SEILHAC, en appendice de la biographie qu’il a consacrée au Briviste : « L’Abbé DUBOIS, Premier Ministre de LOUIS XV »… Si Elie DUFAURE s’était lui aussi intéressé au Cardinal, dès les années 1850 par le biais de ses recherches généalogiques personnelles, je pense intéressant de souligner ici qu’une de ses relations amicales, qui n’était autre que Victor de SEILHAC consacrera, un peu plus tard, une partie de son travail de recherche historique au même personnage !!! Il est dès lors fort probable d’avancer que les deux hommes aient pu échanger leurs impressions sur « le sujet » !!! Aujourd’hui encore l’ouvrage de de SEILHAC figure parmi les références bibliographiques incontournables pour qui en vient à s’intéresser à DUBOIS car «  les ouvrages sur DUBOIS sont rares et anciens. Le discrédit durable du personnage et de son œuvre explique cette lacune (…) les biographies du Régent sont innombrables et DUBOIS y est rarement bien traité » [ 2 ]… Dans son plan DUBOIS détaillait les connaissances et les sciences nécessaires à son prestigieux élève, parmi lesquelles : le catéchisme, l’Ecriture Sainte, la vie des Saints, l’Histoire ecclésiastique, celle des Conciles et des Hérésies, sans négliger la Morale…

Le jeune Duc de CHARTRES devait également connaître les noms des grandes familles, leur rang, leurs alliances, leurs intérêts, leurs présences et leurs forces… Né pour commander il ne pouvait davantage ignorer les fonctions des officiers, les exercices de la pique et du mousquet, la marche des troupes, l’art des fortifications, ce qui supposait acquis l’arithmétique, les racines carrées, les logarithmes, la géométrie, la trigonométrie… Le précepteur exigeait aussi un minimum de connaissances touchant les différentes catégories de vaisseaux, celles de la course et du combat naval… [ 1 ]

Tenir avec aisance son rang à la Cour, vivre et converser avec les « honnêtes gens » impliquaient d’avoir aussi de solides notions de poésie, de mythologie, d’architecture, d’hydraulique, de décoration, de peinture, de musique… S’ouvrir aux sciences et aux découvertes récentes – miroirs brûlants, lunettes d’approche, microscopes, lanternes magiques – était pareillement une nécessité… Figuraient encore au programme de géographie la description de la terre, les principaux états d’EUROPE et leurs Capitales, la carte du Royaume, ses frontières, principalement celles « qui doivent servir de théâtre à la guerre » ! En Histoire le précepteur imposait de connaître les grands évènements ayant jalonné la vie du pays, la généalogie des Rois et la chronologie des Empires de l’Antiquité… Son élève devait également maîtriser le raisonnement métaphysique, les preuves de l’existence de Dieu et de l’âme, l’astronomie, l’anatomie… Les langues étrangères n’étaient pas oubliées : le latin que presque toute l’EUROPE entendait, l’Italien, l’Espagnol et ausi l’Allemand… [ 1 ] …

Et DUBOIS de fixer un calendrier d’éducation : « pour régler le temps dans lequel on doit montrer chacune de ces choses à un Prince, il faut remarquer qu’il y en a qu’on lui doit montrer pendant tout le temps de son éducation, comme ce qui regarde la religion, les mœurs et sa conduite à l’égard de tout le monde ; le reste, après lui avoir appris à lire et à écrire. Il faut commencer par lui enseigner les choses qui demandent beaucoup de mémoire et peu de raisonnement, comme sont les langues, la géographie, l’histoire universelle, la fable et le blason ; et quand il commencera à faire usage de sa raison, il entrera dans l’histoire particulière, dans les interêts des Princes, dans les mathématiques et dans la physique (…) » [ citation d’après le manuscrit perdu, mais jadis publié par de SEILHAC, amicale connaissance d’Elie DUFAURE ! ]. Œuvre de grande ampleur que de vouloir assurer un enseignement « complet et parfait », surtout à destination d’un pré-adolescent princier, mais œuvre qui commença vite à porter ses fruits… Quand l’élève fut au point sur «  l’Histoire de l’ALLEMAGNE », DUBOIS convia MONSIEUR et MADAME [ la mère de Philippe, la Princesse PALATINE, est une fille du Prince-Electeur du PALATINAT ] à assister à un examen public sur le sujet. Philippe de CHARTRES répondit avec brio à toutes les questions même les plus savantes et les émoluments de DUBOIS en furent doublés ! Au fur et à mesure de ses apparitions le jeune neveu du Roi faisait l’admiration de tous par « son air noble, son esprit vif et son intelligence » [ 1 ]… Et DUBOIS n’y était pas totalement étranger grâce à ses talents de pédagogue qui firent que «  son élève lui voua une admiration et un dévouement sans bornes » [ 2 ] !!! … Il semble bien que DUBOIS jouissait d’un sens aigu de la pédagogie… alors « on estima », écrit ERLANGER, « qu’il meublait trop bien l’esprit d’un Prince auquel on demanderait simplement un grand usage du monde (…), [ et tout le reste ] c’était beaucoup pour une Altesse de la branche cadette. Mais MADAME défendit énergiquement le Précepteur, auquel l’appui du Confesseur Royal [ le Père de La CHAISE ] et celui du Cardinal FENELON permirent d’achever son œuvre de formateur » [ 11 ] …

 

PRECEPTEUR DE TALENT… OU ALORS « VIL DEBAUCHEUR ET CORRUPTEUR » ?

 

C’est au moment où commencent de si longues années de « tutelle », puis de collaboration avec Philippe, que seule la mort interrompra quelque quarante ans plus tard, que se déclenchent et se déversent les premiers ragots  sur le Précepteur… !

« La profonde entente qui régna entre le maître et l’élève, puis entre le Régent et le Ministre, ne peut être un sujet de suspicion que pour ceux qui dans leur esprit de dénigrement systématique font du Précepteur un abominable cynique, un ambitieux diabolique qui s’était emparé de son élève en le pervertissant, en l’invitant à toutes les corruptions, en liant son magistère à la satisfaction de toutes ses débauches » expose CHAUSSINAND-NOGARET [ 2 ]…

Certes ! Il n’empêche les rumeurs fielleuses, de toute nature, vont bon train !!!

Ainsi, murmurait-on par exemple, qu’en 1672, à seize ans, Guillaume DUBOIS aurait été engagé par un Magistrat de BORDEAUX et il aurait séduit une jeune servante de la maison, lui aurait fait un enfant, aurait reçu une dot du Magistrat pour épouser la demoiselle. Dot mangée aussitôt en galanteries dans de mauvais lieux… Et il aurait ensuite gagné PARIS pour y chercher fortune !

DUCLOS en fit un autre roman : devenu prélat et Ministre, DUBOIS redouta qu’on découvrit qu’il était marié et dépêcha BRETEUIL, Intendant du LIMOUSIN, auprès du Curé de BRIVE qui détenait le registre… BRETEUIL enivra le Curé, déchira la page révélatrice pendant son sommeil et il fut récompensé par la suite par la Charge de Ministre de la Guerre !!! [ 2 ] …

« Tout cela sent l’affabulation mais surtout ne résiste pas aux faits ! » estime CHAUSSINAND-NOGARET [ 2 ]… Et ERLANGER d’analyser de même : « on affirma que le misérable possédait une, voire deux épouses vivantes, que les PAYS-BAS cachaient sa postérité, que Monsieur de BRETEUIL, Intendant du LIMOUSIN, avait dû enivrer le Curé de BRIVE afin d’enlever du registre Paroissial la preuve du mariage de Sa Grandeur. Le malheur pour SAINT SIMON et ses disciples est que le prétendu bigame ne retourna jamais au pays natal depuis l’âge de quinze ans…

« Je suis un vieux cheval de trompette. Le bruit ne m’épouvante pas ! » disait paraît-il DUBOIS » [ 11 ]… Cependant, y avait il vraiment des fumées sans feux? Les mœurs du Précepteur étaient-elles totalement irréprochables ? Pas si sur !!!

Dans son « Plan d’éducation », DUBOIS proposait pourtant pour son élève : « on doit lui faire un petit cours d’anatomie, dans lequel on doit lui apprendre le nom des principales parties, comme des os, veines, artères et muscles ; ensuite leurs usages pour la nourriture des parties, la séparation des humeurs, le mouvement des muscles ; mais on ne lui doit parler de la génération qu’avec discrétion »… Il insistait fort, par ailleurs, sur la morale et la religion et réprouvait toute forme de licence ! Sagesse !!! Cependant, de son côté, le Duc de CHARTRES n’attendait pas, semble-t-il, en ces matières, les explications de son « maître »… Il aurait été « instruit » semble-t-il dès l’âge de treize ans «  par une dame de qualité, la Comtesse de C… » qui frisait la cinquantaine…

Peu après il contait fleurette à Léonore , la fille du concierge du garde-meuble du Palais-Royal qui se retrouva « engrossée » d’une fille… Philippe fut alors sévèrement tancé… mais il ne s’amenda point pour autant ! [ 11 ]…

A Léonore succéda une comédienne, la GRANDVAL, intrigue de courte durée car on trouva cette femme trop âgée et trop corrompue pour lui !… Il reste que Le jeune Philippe était, dit-on, « beau et séduisant »… Entré dans l’adolescence, les comédiennes, les aventurières, les femmes faciles, toutes lui étaient bonnes, mais ses préférences, pour des raisons pratiques, allaient aux filles de l’Opéra car l’Académie Royale de Musique occupait une aile du Palais-Royal et les appartements de la famille d’ORLEANS menaient directement aux loges ! [ 1 ]. C’est ainsi qu’il «  suffisait à Philippe de traverser un couloir pour atteindre ce Paradis que peuplait la troupe aérienne des danseuses» ! [ 11 ].

« Des générations ont docilement répété que Philippe fut perverti par son maître. Examinées de près, les pièces de l’accusation ne tiennent pas devant celles de la défense » estime ERLANGER [ 11 ], et à son tour CHAUSSINAND-NOGARET lui emboîte le pas : « Comme on est loin de la mythologie tapageuse décrivant les noirceurs d’une âme diabolique, vouée aux immondices, dévoyant son élève, l’entraînant sur la voie de la débauche, du scepticisme et de l’impiété » [ 2 ]…

Guy CHAUSSINAND-NOGARET ne peut cependant exclure tout à fait que « l’affection de l’élève pour son maître » était peut-être la « reconnaissance du libertin pour le pourvoyeur de ses plaisirs » ! [ 2 ]…

« En réalité, de CHARTRES avait une nature voluptueuse et DUBOIS avait beaucoup de mal à maîtriser le jeune homme qui trouvait dans son entourage et celui de son père des inspirations licencieuses et des compagnons de débauche. Doit-on après cela (…) accorder le moindre crédit à la réputation de maquerellage que lui ont faite, dès cette époque, des ennemis intéressés à le perdre ? Il aurait eu des maîtresses, en aurait procuré à son élève après les avoir dûment testées lui-même et, pour finir, lassé des plaisirs qu’il trouvait chez lui, l’aurait entraîné, à la recherche de voluptés plus épicées, dans les temples d’amour, pour l’initier aux raffinements des prostitués ! (…) On a trop reproché à DUBOIS d’avoir fourni le futur Régent en femmes, femmes du monde, bourgeoises et prostituées, pour qu’on néglige cet aspect de son ministère dont MADAME elle-même ne s’est jamais plainte. Il est même probable qu’elle fut reconnaissante à l'abbé de détourner son fils de l'homosexualité à la mode dans la maison de MONSIEUR. Qu’il aimât les femmes, qu’il leur prodiguât même ses forces, ne pouvait que combler d'aise cette Princesse qui réprouvait ces « messieurs de la manchette » qu’elle voyait partout. « Tous les jeunes gens », écrivait-elle, «  et beaucoup de vieux sont tellement entachés de ce vice que l’on n’entend plus parler d’autre chose ; on tourne en ridicule toute autre galanterie et il n’y a que les gens du commun qui aiment les femmes »… Comment n’aurait-elle pas été reconnaissante à DUBOIS, quelle que fût par ailleurs la réalité de son intervention, de favoriser chez son fils des penchants moins excentriques, même au prix de quelques excès qui, si l’on en croit les mauvaises langues, souillaient le maître en même temps que l’élève ? Que DUBOIS aimât les femmes avec la même passion que son disciple était sans doute compromettant mais n’avait rien de scandaleux : il n’était pas prêtre et n’avait jamais fait vœux de chasteté. Frugal et sobre, il n’était pas l’eunuque commis à la garde du harem de son maître, et les filles ne lui étaient ni inaccessibles ni interdites ! »... [ 2 ]

Qu’en pense donc de son côté Elie DUFAURE ? « Eh ! mon Dieu, en admettant même que le cardinal DUBOIS eût des mœurs légères, s’il se fût appelé HENRI IV, l’on aurait dit qu’il avait des défauts aimables, s’il se fût appelé FRANCOIS Ier, il aurait passé pour galant ! Mais il s’appelait DUBOIS… », convient Elie, non sans sagesse, ne soutenant aucunement la thèse de la « pure innocence » que son ami Victor de SEILHAC lui aurait peut-être suggéré de plaider par seul souci des convenances !!!

 

DES INTERETS, PAS DESINTERESSES, A COMPTABILISER…

 

Quelques mois après sa nomination comme Précepteur, l’Archevêque de PARIS, offrait à DUBOIS un Canonicat Honoraire avec prébende à la Collégiale Saint-HONORE. Cet office ecclésiastique nécessitait une « maîtrise ès arts » et l’Abbé obtint ce grade avec succès en Novembre 1689…

Peu après la mort du Père FAURE, son ancien protecteur, DUBOIS reçut le titre de Supérieur du Collège Saint-MICHEL, une « promotion considérable » pour lui estime Jean-Christian PETITFILS [ 1 ]… Un arrêt du Conseil ( 17 Avril 1690 ) dispensa de plus DUBOIS de résider Rue de BIEVRE afin de pouvoir demeurer auprès de son élève…

Sur les instances du Duc de CHARTRES, le Roi, en Décembre 1690, lui accorda les bénéfices de l’Abbaye d’AIRVAUX… Un an plus tard il obtint du Pape «  le gratis de l’expédition des bulles » d’AIRVAUX…

DUBOIS avait brigué entre temps le Prieuré de BRIVE qui valait de 1.200 à 1.500 livres de rente par an… Il se plaignait que l’Abbaye d’AIRVAUX lui mangeait son revenu, l’épuisait en réparations, impositions et avances… Le Père La CHAISE en parla au Roi qui lui donna en plus l’Abbaye de Saint-JUST, de l’ordre des Prémontrés, en meilleur état et qui rapportait à son titulaire un revenu net de 5.050 livres…

En 1705 DUBOIS obtenait encore l’Abbaye bénédictine de NOGENT-sous-COUCY [ 1 ].

Pour PETITFILS : « les lettres de DUBOIS à FENELON ou au père La CHAISE témoignent d’une rare avidité, d’une soif inépuisable d’argent et d’honneurs… ». Il explique celle-ci par le fait que « l’ancien boursier du Collège Saint-MICHEL côtoyait un monde pour lequel tout cela paraissait naturel, presque sans valeur. Ebloui par les fastes de VERSAILLES, le petit Abbé au museau de fouine regardait avec convoitise les beaux écus scintillants rouler sur les tables de jeu, admirait les costumes soutachés d’or et d’argent des Seigneurs insouciants, jaugeait d’un regard furtif leurs bourses de broderie et de dentelle. La tristesse et l’envie partageaient son cœur. Pour lui, il le savait, ce serait seulement pas à pas qu’il pourrait édifier sa fortune et s’intégrer à ce monde qu’il enviait et méprisait à la fois » [ 1 ]…

S’agissait il d’une réaction normale et banale ? Je relève qu’environ un demi-siècle plus tard un protecteur du jeune Abbé BERNIS, qui deviendra plus tard lui aussi Cardinal, l’Evêque de LUCON, BUSSY-RABUTIN, lâchait à son protégé alors fort désargenté : «  Tant que vous êtes jeune, vous supporterez aisément la situation où vous êtes (…) mais souvenez vous que rien n’est plus triste ni plus humiliant à PARIS que l’état d’un vieil Abbé qui n’est pas riche » [ 19 ] …

Homme de grand culture désormais placé en position de rencontrer nombre des célébrités de son temps, DUBOIS sut aussi se faire des relations ce qui constituait également pour lui une forme d’investissement dont il pourrait tirer profit à l’occasion. DUBOIS était l’ami de beaux génies et savants, FONTENELLE et LAMOTHE-HOUDAR, DACIER et l’Abbé de Saint-PIERRE, BALUZE et MASSILLON, dont l’estime et les protections pouvaient à toute occasion constituer pour lui un atout appréciable dans la « jungle » quasi-inextricable d’une Cour aux intrigues multiples… DUBOIS convia ses amis très régulièrement aux repas de son élève Philippe de CHARTRES afin que ce dernier formât son intelligence en se frottant à des gens d’esprit… [ 2 ].

 

GUERRES ET MALVEILLANCES…  BOULETS ET MAUVAISES LANGUES…

 

Au printemps de 1691, CHARTRES avait dix-sept ans et LOUIS XIV l’envoya à l’Armée de FLANDRES sous le commandement du Maréchal de LUXEMBOURG… DUBOIS l’accompagna devant surveiller son élève et rendre compte de sa conduite… Celle-ci fut tout à fait prometteuse et même très satisfaisante, sinon héroïque en particulier lors d’une charge de cavalerie à LEUZE, près de TOURNAI, le 19 Septembre 1691 [ 1 ]. Ce fut un « combat homérique » d’où « chaque cavalier », écrivit RACINE, « est revenu avec son épée rouge jusqu’à la garde » [ 11 ].

Mais peut-être plus redoutable encore que « l’épreuve du feu », que subirent, en 1691 puis en 1693, DUBOIS et son élève Philippe, la bataille contre la calomnie s’avéra être pour eux dès 1691 un âpre combat de tous les instants à mener sans faillir…

Cette première campagne de 1691, où CHARTRES se conduisit à la satisfaction générale, fut l'occasion en effet d'une cabale destinée à pousser DUBOIS à la démission. MONSIEUR, toujours très attaché au cérémonial, se plaignait de la familiarité dans laquelle vivait son fils : on le traitait sans respect, on s'asseyait avec désinvolture sur son lit, on déjeunait en le servant. Le Roi, par deux fois, s'informa s’il avait fait ses dévotions à la Pentecôte. Des jaloux s’inquiétaient de l’ascendant grandissant de l’abbé DUBOIS qu’ils rêvaient de contraindre à se retirer dans son LIMOUSIN natal. Pour cela, les mignons du Palais-Royal se déchaînaient contre lui et ses méthodes éducatives [ 1 ]. La vie du camp avait paradoxalement rapproché DUBOIS de son élève qui s’attachait chaque jour davantage à son professeur. Cette intimité ne faisait pas l’affaire des envieux. La Cour fut informée que DUBOIS et CHARTRES vivaient dans une familiarité qui « compromettait la dignité du jeune prince » [ 2 ]. MONSIEUR, alerté, poussa les hauts cris et semonça DUBOIS qui, aussitôt tancé, répliqua que c’était là pure calomnie… Depuis qu’il était à l'armée, le Duc de CHARTRES n’avait pas lu une seule page et, s’il s'enfermait une heure ou deux dans la journée, c’était pour se reposer des fatigues du matin »… [ 2 ].

Comme le « petit Abbé » savait se défendre, il ameuta MADAME et ses protecteurs à la Cour, principalement le père de La CHAISE et FENELON, les implorant d’éclairer le Roi. MADAME aussi s’indigna des rumeurs qui couraient et le fit savoir. Elle rassura DUBOIS et lui renouvela sa confiance en termes chaleureux, traitant de « sottises » et « d’impertinences » les propos malveillants qui l’accablaient ; elle le suppliait de garder son sang-froid et de poursuivre sa tâche sans se laisser entamer par des rumeurs injustes et diffamatoires : « avec la vertu et le bon esprit que vous avez, vous n’avez guère à vous effrayer de la calomnie, Monsieur l’Abbé, et avec le temps, tout le monde vous rendra justice aussi bien que moi »…

De son côté FENELON n’était pas en reste et faisait l’éloge de DUBOIS à LOUIS XIV et à Madame de MAINTENON. Il en informait l’Abbé en termes gracieux : « Je ne manquerai pas, Monsieur, de chercher les occasions de faire savoir l’injustice qu’on vous a faite et vos bonnes intentions » ! [ 2 ].

La « bataille » contre la médisance était donc provisoirement gagnée ! Et DUBOIS fit, par la suite, jusqu'en 1693, en qualité de secrétaire, toutes les campagnes de FLANDRES où de CHARTRES et lui-même se conduisirent… en héros !!!

La bataille de STEINKERQUE ( 4 Août 1693 ) mit le jeune Prince en vedette en raison de sa bravoure car il fut blessé au bras dans la mêlée, l’épée à la main, en conduisant la contre-attaque qui força la victoire, mais plus encore par l’acte de générosité que lui inspira DUBOIS : celui-ci lui suggéra de recueillir morts et blessés que l'ennemi, dans sa déroute, avait dû abandonner [ 2 ] et de les soigner à ses frais [ 11 ], ce qui leur valut à tous deux les éloges de la PALATINE et la jalousie avivée des envieux, surtout dans l’entourage du Dauphin… Le maréchal de LUXEMBOURG chanta les louanges de DUBOIS, partout présent sur le champ de bataille : «  Voilà un Abbé dont je ferais volontiers un mousquetaire » aurait-il lâché ! [11 ]… [ A moins que ce ne soit : « un Abbé dont on ferait sans peine un vaillant mousquetaire » ! [ 2 ].

De fait DUBOIS suivit de CHARTRES comme son ombre. Il est à la bataille de NEERWINDEN ( 27 juillet 1693 ) [ « la plus sanglante bataille du siècle » selon ERLANGER [ 11 ] ] comme il est à la prise de CHARLEROI ( 15 septembre 1693 )…

 

MARIAGE « BATARD » MAIS « ROYAL » D’UN PRINCE : DUBOIS ENTREMETTEUR ?

 

Sans cesse harcelé par Madame de MAINTENON, qui avait éduqué les bâtards royaux nés de Madame de MONTESPAN et qui les aimait comme s’ils étaient ses propres enfants, LOUIS XIV projeta de marier le Duc du MAINE et sa sœur Françoise-Marie de BOURBON, seconde Mademoiselle de BLOIS, légitimée en 1681, non pas à de lointains rejetons de la famille des CONDE ou des CONTI, mais aux enfants de… son propre frère, MONSIEUR, c’est à dire à Elisabeth-Charlotte et à Philippe de CHARTRES [ 1 ].

Il semble que le projet ait germé dans son esprit dès le printemps de 1688. MADAME, qui abhorrait la MONTESPAN et ses bâtards - issus d'un double adultère -, s’y était pourtant déjà opposée. Elle désirait pour son fils une Princesse Allemande dont la naissance ne fût pas entachée par une tare qu'elle assimilait à une indignité : la bâtardise adultérine. Seul préjugé qu'elle eût jamais peut-être, mais il était si fort qu'elle était prête à résister sur ce point au Roi lui-même !!! [ 2 ]

Dans cette affaire, LOUIS XIV, pourtant accoutumé à l'obéissance, ne voulait pas user de contrainte. Il se résolut donc à recourir à la diplomatie, et Madame de MAINTENON, se servit habilement de l’homme qui jouissait du plus grand capital de confiance, tant auprès de la mère que du fils… l’Abbé DUBOIS !!! [ 1 ]. Elle se chargea de le circonvenir, le fit appeler, vanta les mérites de la Princesse, lui fit sentir son intérêt, l’avantage de servir agréablement le Roi, le risque de disgrâce que courait son disciple en cas de refus et les faveurs qui s’abattraient sur lui s’il consentait à une alliance devant faire le bonheur de son oncle et resserrer les liens qui les unissaient. Il serait désormais le gendre du roi… [ 2 ]

A la fin de 1691, le Père de La CHAISE ménagea une entrevue secrète entre l’épouse morganatique du Roi et le Précepteur du Prince. Le « petit clerc tonsuré » comprit vite qu’il tenait avec cette affaire la clé de sa fortune. Pour bien faire sentir le poids de son intervention, il fit mine d’hésiter, feignit des scrupules, consulta sagement son allié FENELON et finalement accepta de parler en premier à son élève… [ 1 ].DUBOIS « devait-il en conscience amener un petit-fils d’HENRI IV à une telle mésalliance ? Les vertueux augures ne manquèrent point de lui fournir les meilleures raisons de complaire au maître. Ainsi l’Abbé goûta la gloire de faire entendre à Madame de MAINTENON qu’ils étaient désormais complices ! » [ 11 ]…

« DUBOIS sut faire goûter à son élève la force de ces arguments et remplit sa mission avec discrétion et succès. MONSIEUR, à son habitude, prit la chose avec légèreté. Seule MADAME gronda. Mais elle était trop honnête pour imputer à DUBOIS une décision qui venait de si haut. Non seulement elle ne lui tint pas rigueur de son rôle, mais sa confiance en lui redoubla. Elle ne fut d'ailleurs pas si fâchée de ce mariage que l’a prétendu SAINT-SIMON, qui lui prête ses propres préjugés, et elle se plaignit surtout de l’extrême jeunesse de son fils que l’on unissait un peu contre son gré », estime CHAUSSINAND-NOGARET…[ 2 ]

MADAME pas plus affligée que cela de ce mariage ??? … On peut en douter !

En date du 10 Janvier 1692 depuis VERSAILLES elle écrit, et je lis : « J’ai été assez sotte pour pleurer toute la nuit et à trois heures et demie MONSIEUR entra chez moi et me dit: « MADAME, j’ai une commission pour vous de la part du Roi qui ne vous sera pas trop agréable et vous devez luy rendre réponse à ce soir vous mesme, c’est que le Roi vous mande que luy et moy et mon fils estant d'accord du mariage de Mademoiselle de BLOIS avec mon fils que vous ne serez pas la seule qui vous y opposerez ». Votre Dilection se figurera sans peine ma consternation et ma tristesse. Le soir à huit heures le Roi me fit venir dans son cabinet et me demanda si MONSIEUR m’avait fait la proposition et ce que j’en pensais. « Quand V. M. [ Votre Majesté ] et MONSIEUR me parlerez en maistre, comme vous faites, je ne puis qu'obéir », répondis-je... Le Roi et toute la Cour sont venus dans ma chambre me féliciter de ce bel événement... la tête m’en fait mal » [20 ]. Une défaite amère pour elle ? En tout cas le germe d’une mésentente éternelle avec sa bru ! Mademoiselle de BLOIS, vue par MADAME, sa belle-mère, c’est un portrait assassin, au vitriol : « son arrogance et sa mauvaise humeur sont insupportables et sa figure est parfaitement déplaisante. Elle ressemble, sauf votre respect, à un cul comme deux gouttes d'eau : elle est toute bistournée ; avec cela une affreuse prononciation comme si elle avait toujours la bouche pleine de bouillie, et une tête qui branle sans cesse. Voilà le beau cadeau que la vieille ordure [ Madame de MAINTENON ] nous a fait.» !!! [ 1 ].

Quid maintenant de l’intérêt de l’Abbé DUBOIS, qui était parvenu à décider son élève? Selon Jean-Christian PETITFILS : «  Le Roi le visita secrètement et lui demanda ce qu’il désirait en récompense. « Sire », répondit-il avec audace, «  dans des occasions importantes on ne doit demander à d’aussi grands Rois que Votre Majesté que des grâces proportionnées à un tel maître. je vous demande d'être Cardinal ! »… Le Roi lui tourna le dos dédaigneusement, puis revint et insista. Ne voulait-il pas quelque Abbaye ou bénéfice ? L'autre tint bon, persuadé qu’il obtiendrait gain de cause : le Chapeau ou rien… Il n'eut rien » ! [ 1 ]

Une version qui apparaît guère plausible, surtout ainsi narrée… Et qui ne saurait convaincre Guy CHAUSSINAND-NOGARET : « Quant à DUBOIS, il eut droit à la reconnaissance du Roi et reçut en récompense l'Abbaye de Saint-JUST. L’anecdote invraisemblable selon laquelle, le roi lui ayant demandé ce qu’il pouvait faire pour reconnaître ses services, DUBOIS aurait répliqué : « Votre Majesté peut me faire Cardinal ! » est trop évidemment controuvée pour qu’on y ajoute foi. Une telle impertinence, de la part d'un petit Abbé, à un souverain qui, de l’aveu unanime de ses contemporains, inspirait la terreur à qui l’approchait, appartient au dictionnaire des fables dont DUBOIS fut la constante victime et le héros malheureux »… [ 2 ]

Mais qui donc a raison sur le sujet ??? ERLANGER, qui pense que DUBOIS doit surtout l’Abbaye de Saint-JUST à son attitude militaire après NEERWINDEN, donne lui aussi sa version des faits. Selon lui, le Roi-Soleil appela DUBOIS « et lui demanda ce qu’il désirait en récompense de ses bons offices. Pour la seule fois de son existence, DUBOIS perdit la tête. Ebloui, fasciné, il se crut MAZARIN, sollicita sans broncher le Chapeau de Cardinal. Un silence redoutable tomba. Sa Majesté avait pris son visage des mauvais jours, ce visage d’idole courroucée devant lequel tremblaient les plus audacieux, et l’impudent enfin dégrisé comprit qu’il ne lui restait qu’à s’effacer dans l’ombre »… Puis ERLANGER de noter : « Quant aux ambitions cardinalices de l’Abbé en 1692, nous nous séparons de Monsieur de SEILHAC qui écarte a priori « cette malveillante invention », il nous paraît au contraire très croyable que la singulière exaltation à laquelle DUBOIS était sujet lorsqu’il s’agissait de sa fortune, l’ait entraîné jusqu’à cet excès d’outrecuidance »… [ 11 ]. Sur ce point particulier ERLANGER et CHAUSSINAND-NOGARET sont en désaccord total ; en revanche s’agissant du changement marqué d’attitude, de l’aversion même, qu’aura ultérieurement MADAME pour DUBOIS, ils l’estiment sans relation aucune avec le rôle d’entremetteur de DUBOIS dans le cadre de l’union de son fils que La PALATINE n’aurait découvert que bien plus tard : « SAINT-SIMON affirme que La PALATINE ne pardonna jamais à DUBOIS son rôle dans le mariage. Ici encore la correspondance de la Princesse inflige un démenti au mémorialiste. MADAME ne cessa, pendant des années, de témoigner à l’Abbé une confiance absolue » [ 11 ].

 

DE DECEPTIONS EN SCANDALES ET EN DISGRACE : DUBOIS RESTE PRESENT !

 

Le mariage imposé par le Roi a lieu le 18 Février 1692, le Régent a dix sept ans et demi… Sa femme quinze… A sa timidité insurmontable elle joint un orgueil démesuré ne voulant pas se souvenir qu’elle est la fille de Madame de MONTESPAN mais qu’elle est seulement née du Grand Roi…  Et selon le mot fameux du toujours aimable SAINT-SIMON elle reste « petite-fille de FRANCE jusque sur sa chaise percée » ! Elle, qui pour sa belle-mère « ressemble à un cul comme deux gouttes d’eau » ! Images !!!

Sa vie n’est qu’une longue paresse… Elle vit d’ordinaire allongée sur son canapé, lisant jusqu’au repas, dînant le plus souvent en tête à tête avec la Duchesse de SFORZA. Fort gourmande, elle compose de délicieux petits goûters ce qui fait dire à MADAME que sa belle fille s’enivre comme un sonneur de cloches trois ou quatre fois par semaine… Vers cinq heures elle accueille sans grande affabilité ses visiteurs qui ne trouvent chez elle « ni amusement ni liberté parce qu’elle ne sait mettre personne à son aise »… Le soir ses femmes de chambre lui font la lecture pour l’endormir ! [ 21 ]. Pour se dédommager de cette union, tant « les premières années du mariage furent placées sous le signe de la rancune et de l’aigreur », Philippe semble se plaire à scandaliser le Souverain et la Cour par l’éclat de ses fredaines… Il boit et s’encanaille avec des filles de l’Opéra… surtout avec une danseuse de l’Académie Royale, de quinze ans son aînée, Florence PELLERIN, dite « Mademoiselle Florence »… Le 5 Avril 1698 elle donnera naissance à un fils déclaré à Saint-EUSTACHE… qui prendra le nom d’Abbé Charles de SAINT-ALBIN [ lequel succèdera… bien plus tard à… DUBOIS, à l’Archevêché de CAMBRAI ! LOUIS XIV refusera toujours que son neveu le légitimât alléguant qu’avec une mère aussi légère il n’était pas sur d’en être le père ! ]. Pour narguer la bonne société, en 1698, au Palais-Royal, le Duc de CHARTRES introduisit Florence, déguisée en homme, au bal costumé offert par MONSIEUR. « L’impudent-e » aura même la hardiesse de danser avec la femme de son amant … avant que MONSIEUR ne cherche « à la faire jeter par la fenêtre »… [ 1 ]

En campagnes militaires, le nouveau gendre du Roi, tel beaucoup d’Officiers Généraux, passe son temps à boire, à jouer, à ripailler, à courir le jupon… Il n’est pas en reste en matière de vie dissolue  !!! Ses pertes au jeu passent pour considérables et embarrassantes… DUBOIS se désespère ouvertement de ces « folies de jeunesse ». DUBOIS le laisse clairement entendre à MADAME… qui lui répond : « vous me faites quasi peur de dire qu’on fait la même vie à MAUBEUGE qu’à PARIS » !

Lors de la campagne militaire de 1694 plus particulièrement, Philippe se signale dans ces galants exploits avec frénésie… « Un soldat de dix-huit ans se croirait déshonoré s’il ne rivalisait de cynisme et de paillardise avec ses compagnons », explique ERLANGER, « on vit le Duc de CHARTRES s’enivrer à crever, faire esclandre dans les mauvais lieux, traîner parmi ses bagages force gotons dépoitraillées. Chaque soir, il emportait chez lui, comme un trophée, une de ces fraîches gaillardes parfumées à la bière et leurs rires résonnaient longtemps à travers les tentes »… ! [ 11 ].

A COURTRAI Philippe poursuit ses fredaines, fréquente les cabarets et les filles… « Voilà ce que c’est que de marier un homme à dix-sept ans (…) car il n’y a plus rien qui le tienne en bride. Je l’avais prévu, vous le savez, Monsieur l’Abbé. Vous ne me dites pas si son divertissement est donné à tout, ou bien si ce n’est que pour des femmes (…). Dieu veuille qu’il n’attrape pas quelque bonne maladie » se désole à nouveau la PALATINE ! [ 1 ]… Elle écrit encore à DUBOIS : « ce que j’y trouve de pis est que s’étant accoutumé à cette vilaine vie, il la poursuivra partout » ! [ 11 ]. En FLANDRE, en campagne, toujours flanqué de la compagnie de DUBOIS, en 1695, Philippe est frappé d’un accès de « fièvre pourpre » et sa mère en profite immédiatement pour obtenir du Roi l’ordre de son rappel des armées

Las, si le jeune homme revient à PARIS, son nom se trouve bientôt mêlé à une mystérieuse « affaire de poison » qui déclenche la colère royale et avive les inquiétudes de sa mère. Elle écrit à DUBOIS : «  Je ne vois que trop que mon fils va le grand chemin à se perdre à jamais, et cela me fait une peine inconcevable. (…) Cette affaire a fait un furieux bruit à PARIS et, comme on ajoute toujours, on dit que mon fils a voulu apprendre à être sorcier » [ 1 ]. Selon PETITFILS « quant à l’affaire elle même on n’a malheureusement aucune certitude. Dans sa biographie de DUBOIS, SEILHAC à retenu le cas d’une dame BESSON (…) dont les révélations auraient permis de découvrir un complot contre le Roi qui devait mourir à FONTAINEBLEAU, empoisonné par une poudre « infaillible » répandue sur ses habits. Mais on voit mal de CHARTRES compromis dans cette tentative de crime ! (…) Si l’on en croit SAINT-SIMON, de CHARTRES aurait travaillé avec « toutes sortes de gens obscurs » pour essayer de voir le diable et de lui parler (…). Il passa même plusieurs nuits dans les carrières à faire des invocations magiques » [ 1 ]… Privé désormais de tout commandement militaires sur décision du Roi, Philippe « résolut de concilier ses plaisirs et sa vengeance » ! [ 11 ]… Mais quelle position DUBOIS pouvait il tenir désormais ?

«  Bien qu’on ne pût retenir contre le Prince aucune accusation précise, hormis sa curiosité pour tout ce qui touchait au mystère et à la magie, il tomba dans une profonde disgrâce et en 1697 n’obtint pas de commandement. DUBOIS fut alors confronté à un douloureux dilemme où s’affrontèrent son attachement pour CHARTRES et sa propre ambition. Devait-il continuer à servir un prince en disgrâce, au risque de voir sa carrière interrompue, ou parier sur l’avenir ? (…). Le Duc de CHARTRES (…) n'ayant plus besoin d’être exactement soutenu et guidé, son mentor devenait inutile. Mais DUBOIS appartenait maintenant à la Maison d’ORLEANS, leur destin était lié, et il s’attachait à son pupille avec d’autant plus de complaisance que celui-ci éprouvait pour son maître un réel attachement et que son ambition ne trouvait guère ailleurs l’occasion de se manifester. Certes, il n’était pas un inconnu pour LOUIS XIV qui lui savait gré d’avoir convaincu son élève d’épouser sa bâtarde et qui admirait son entregent et ses talents de négociateur. Mais DUBOIS pressentait que son avenir se jouerait au Palais-Royal, et il entendait bien ne pas laisser passer sa chance. Il méditait pour le Duc de CHARTRES une carrière exceptionnelle qui lui vaudrait, à lui petit Abbé obscur, une grande réussite et des fonctions où ses talents pourraient donner toute leur mesure. CHARTRES était en disgrâce, mais DUBOIS prévoyait que la fâcheuse situation où il s’était placé ne durerait pas toujours ; il espérait même pour lui de grandes compensations et il était bien décidé à agir pour lui donner cette satisfaction dont il entendait tirer les bénéfices avec intérêts »… [ 2 ]

 

ENCORE DES « FREDAINES »… EN L’ATTENTE D’UN DESTIN HYPOTHETIQUE…

 

Le Duc de CHARTRES doit donc se résoudre à patienter en l’attente d’un destin improbable… Et DUBOIS avec lui… qui demeure toujours le mentor du jeune Duc !.

L’ouverture d’esprit et la culture que lui a inculquées son Précepteur Corrézien sont de nature à faire patienter Philippe… Mais son goût inlassablement prononcé pour la « noce » également ! …

Philippe sait jouer de la flûte, de la guitare et du clavecin. Ses recherches musicologiques dépassent celles d’un simple amateur [ 1 ]. « Rien n’est tant à la mode présentement que la musique. Je dis souvent à mon fils qu’il en deviendra fou, quand je l’entends parler sans cesse de bemol, becar, béfa, bémi, et autres choses de ce genre auxquelles je n’entends rien, mais Monsieur le Dauphin, mon fils et la Princesse de CONTI en parlent durant des heures entières... Il n’y a que les comédiens italiens capables de bien parodier les opéras ; ici ils ont fait également de ces parodies... » témoigne par exemple la PALATINE… [ 20 ].

Philippe ne dédaigne pas non plus de « monter sur les planches » pour chanter l’opéra, « Alceste » de LULLI, par exemple, ou jouer tel rôle dans une comédie de MOLIERE ! Ses talents picturaux sont également reconnus… Au dire de SAINT-SIMON il installe souvent son chevalet dans les jardins de VERSAILLES ou ceux de FONTAINEBLEAU [ 1 ].

« Mon fils a beaucoup d'esprit et je suis convaincue que sa conversation ne vous déplairait pas ; il sait beaucoup de choses, il a bonne mémoire et ce qu’il sait, il le dit sans pédanterie aucune ; il ne se sert que d’expressions nobles, mais ses sentiments ne sont pas assez élevés : il préfère la société de gens du commun, de peintres, de musiciens, à celle des gens de qualité... En ce moment il travaille beaucoup pour vous, il vous peint un tableau dont le sujet est emprunté à la Fable, car tout ce qu’il fait est forcément historique. Cela lui sert de prétexte pour aller de très bonne heure peindre à PARIS ; mais, entre nous soit dit, il y a une jeune fille de seize ans très gentille, une comédienne, qu’il fait venir chez lui, à ce que je crois. Si ce minois lui sert de modèle pour son ANTIGONE, elle sera certes jolie… », écrit la PALATINE à la Duchesse de HANOVRE au mois de Juillet 1699 … [ 20 ].

Cette « ANTIGONE », cette « beauté », c’est Charlotte DESMARES, qui est la fille de l’acteur de la Comédie Française Nicolas DESMARES qui lui fit jouer d’abord des rôles d’enfant sous le nom de « Mademoiselle Lolotte », puis dès 1699, « en jeune première » des rôles de soubrette ou d’amoureuse [ 1 ]…

« Mademoiselle Lolotte » était de mœurs très libres, ne se refusait à personne, pas même, disait-on à son porteur d’eau, « de peur de désobliger » ! [ 1 ]. Elle était aussi la maîtresse du Comédien BARON [ 11 ]… En 1700 elle accouche d’une fille de Philippe, Angélique-Philippe de FROISSY [ qui sera retirée à sa mère, élevée au Palais-Royal, puis au Couvent, mariée au Comte de SEGUR par le Régent en 1718, elle sera la mère du futur Maréchal de SEGUR ! ]. « La DESMARES » aurait bien voulu attribuer à de CHARTRES la paternité d’un autre enfant mais il répondit : « Non, celui-ci est trop arlequin. Il est fait de trop de pièces différentes ! »… [ 1 ]. [ La PALATINE a écrit très exactement : «  mon fils a eu de la DESMARETZ une petite fille ; elle aurait bien voulu lui mettre sur le corps un autre enfant, mais il a répondu : non celui-ci est trop arlequin. Elle lui demanda ce qu’il voulait bien dire par là ; il répondit : il est de trop de pièces différentes. Je ne sais pas si elle ne l’a pas donné à l’Electeur de BAVIERE, qui y avait aussi travaillé de son côté et auquel cela a coûté la plus belle et la plus magnifique tabatière qu’on puisse voir : elle était garnie de gros diamants » [ 7 ] ]…

[ La comédienne DESMARES sera aussi l’un des modèles du grand peintre WATTEAU et elle habitera un temps l’Hôtel de VILLEROY, construit en 1724, sis au numéro 78 de l’actuelle Rue de VARENNE [ 7 ], qui abrite aujourd’hui le Cabinet du Ministre de l’Agriculture et de la Pêche, et dont je « hante », de temps à autre, les abords et le grand jardin… non sans avoir une pensée « émue » pour « Mademoiselle Lolotte » !]. « Mon fils est allé hier à PARIS, rendre visite à ses accouchées ; sa comédienne a mieux fait son affaire que Madame de CHARTRES : elle a un garçon. C’est malheureux que tous les bâtards de mon fils soient des garçons et ses enfants légitimes des filles... » écrit la PALATINE en date du 3 Novembre 1700 [ 20 ]. De fait Philippe d’ORLEANS aura au total huit enfants légitimes… parmi lesquels sept filles… et un seul garçon, Louis… l’arrière-grand-père du monarque constitutionnel Louis-Philippe ! « Lolotte » n’était pas l’unique favorite du moment… Presque toujours des actrices : de « la petite QUINAULT » à « Mademoiselle d’UZEE », sans oublier « la vieille Mademoiselle Florence », toujours en grâce… mais également Mademoiselle de SERY, fille de Marquis, et fille d’honneur au service de la Princesse PALATINE, qui la chassera en 1702 alors qu’elle sera enceinte de Philippe [ un garçon naîtra, le futur abbé d’HAUTVILLIERS qui achèvera sa vie comme « Grand d’ESPAGNE » ! ]. [ 1 ]

« Chez mon fils et chez ses maîtresses », écrivait la PALATINE, « tout va tambour battant, sans la moindre galanterie. Cela me rappelle les vieux patriarches qui avaient beaucoup de femmes. Mon fils a beaucoup du Roi DAVID ; il a du courage et de l’esprit, il est musicien, petit, brave, et il couche volontiers avec toutes les femmes. Il n’est pas difficile à cet égard ; pourvu qu’elles soient de bonne humeur, bien effrontées et qu’elles boivent et mangent bien, il s’inquiète peu de leur figure» [ 20 ]. Sa mère lui soutenait qu'il n’avait jamais été amoureux de sa vie et que ses amours ne consistaient qu’en débauches. « Il est vrai » répondait-il « que je ne saurais être un héros de roman ou passionné comme CELADON, mais j’aime à ma mode ». A quoi la PALATINE, au langage souvent sans détours, répliquait : « Votre mode est d'aller comme à votre chaise percée. »… Lui reprochait-on de passer des nuits entières en beuveries ou en coucheries avec des filles, il rétorquait insolemment, par allusion à son père, MONSIEUR, homosexuel notoire, que lui, au moins, n’avait pas de mœurs contre nature ! [ 1 ]…« Mon fils est un vrai fou à l’égard des femmes », écrivait encore La Princesse PALATINE, qui se serait entendue un jour répliquer par son fils : « Bah ! La nuit tous les chats sont gris ! »… [ 11 ]

Pour choquer son ami SAINT-SIMON, Philippe lui contait aussi qu’il admirait le Grand Prieur de VENDOME qui ne s’était pas couché depuis vingt ou trente ans sans être ivre mort ! [ 1 ].

MADAME se prenait à regretter que son fils n’allât pas plus souvent chez Ninon de LENCLOS, cette ancienne libertine qui avait banni toute galanterie, et chez qui se retrouvaient tous les beaux esprits de l’époque : COULANGES, DANGEAU, l'Abbé DUBOIS, BOILEAU, Mme de La FAYETTE… [ 1 ]… « Depuis que Mademoiselle de LENCLOS est vieille, elle mène une vie fort honnête : elle dit, à ce qu'on prétend, que jamais elle ne se serait corrigée, si elle n’avait pas trouvé elle-même la chose ridicule (…). Mon fils surtout est de ses amis, elle l’aime beaucoup. Je voudrais qu'il l’allât voir plus souvent et la fréquentât de préférence à ses bons amis. Elle lui inspirerait de meilleurs sentiments et plus nobles que ceux-ci ne font : elle s’y entend, paraît-il, car ceux qui sont de ses amis la vantent et ont coutume de dire : « Il n'y a point de plus honneste homme que Mlle de LENCLOS ». On prétend qu’elle est fort modeste dans ses manières et ses discours, ce que mon fils n’est pas le moins du monde... » [ 20 ]… L’inconduite constante de de CHARTRES le rendait dorénavant encore plus spécialement odieux au Roi qui avait oublié jusqu’aux débordements de sa propre jeunesse. A VERSAILLES, mais surtout à MARLY, où la compagnie était plus restreinte, le Monarque s’apercevait des absences de son gendre et ne le voyant pas au jeu ou à table, il savait qu’il était encore parti courir !!! [ 1 ].

 

DES «  RÊVES D’ESPAGNE » …  MAIS DUBOIS ŒUVRE EN… ANGLETERRE !

 

1698 : Le Roi CHARLES II d’ESPAGNE, sans descendance, est au bord du tombeau !!!

Compte tenu de liens d’alliances très étroits, plusieurs familles Royales d’EUROPE peuvent prétendre à bon droit à la Couronne d’ESPAGNE qui va devenir « vacante »… Si au Traité de RYSWICK LOUIS XIV a renoncé à cet héritage, le Duc d’ORLEANS, MONSIEUR, son frère, peut aussi se mettre sur les rangs ! On peut même envisager un partage… Le jeune Duc de CHARTRES y songe et « DUBOIS en fait son affaire » ! [ 2 ]. Une occasion pour lui de « rebondir »… LOUIS XIV envoie en ANGLETERRE le Maréchal de TALLARD pour négocier une position d’équilibre et veut, selon CHAUSSINAND-NOGARET, lui adjoindre un « habile homme » en la personne de DUBOIS ! [ 2 ]. C’est ce que pensait aussi de SEILHAC, PETITFILS étant pour sa part plus incrédule face à l’absence de tout document diplomatique [ 1 ]. ERLANGER voit en tout cas DUBOIS « réussir à se glisser parmi les négociateurs » [ 11 ]… Guillaume DUBOIS n’était ni un Diplomate en titre… ni un vulgaire espion… Mais c’était certainement un homme curieux de… l’ANGLETERRE !

Or donc DUBOIS arrive à LONDRES en Avril 1698 et prend possession de l’Ambassade… non en subalterne mais en égal !!! [ 2 ]. Il est d’emblée introduit dans la société britannique la plus brillante… Le poète épicurien SAINT-EVREMOND l’attend sur la recommandation de Ninon de l’ENCLOS, qui lui avait écrit : « c’est un petit homme délié qui vous plaira » ! [[ SAINT-EVREMOND est en exil outre MANCHE depuis trente-sept ans pour avoir osé critiquer le Traité des PYRENEES… ]].

STANHOPE, l’un des chefs les plus brillants du parti whig, ouvre à DUBOIS les salons anglais [ 11 ] et « DUBOIS y fait figure de « star » Parisienne (…). Bon vivant, élégamment libertin, il partage sans réticences les plaisirs, voire les orgies, des Lords les plus coquins, en compagnie de force vin et d’accortes demoiselles » [ 2 ]… On s’arrache ce petit Abbé, « so french » ! Les Ducs d’YORK et d’ORMOND s’en entichent ; la Duchesse de MAZARIN [ Hortense MANCINI, réfugiée à LONDRES après de tapageuses aventures ] et la Comtesse de SANDWICH le trouvent plaisant… «  Les ladies raffolèrent de ce Français pétillant, galant, disert, un peu moqueur, et elles en firent le héros de la saison ! » … [ 11 ]

Mais DUBOIS est bientôt rappelé par TORCY, le Secrétaire d’Etat aux Affaires Etrangères, qui écrit à TALLARD : «  L’Abbé DUBOIS fait beaucoup de bruit en ANGLETERRE. On croit qu’il y est avec des ordres et de grands desseins. Le Roi sait que la curiosité seule l’y a mené. Cependant, Monsieur, vous lui rendrez un grand service de lui conseiller de revenir » !!! [ 2 ]. Il semble que DUBOIS serait parvenu jusqu’à rencontrer le Roi d’ANGLETERRE et à lui rappeler les droits des ORLEANS sur la Couronne d’ESPAGNE ! [ 11 ]… DUBOIS repasse donc le « Channel »… Il a quarante deux ans et il ramène de LONDRES des idées positives sur un régime politique nouveau qu’il a découvert ! L’Abbé sait maintenant qu’il existe un « étrange Royaume où le souverain ne peut lever d’impôts sans un vote du Parlement, où les lettres de cachet sont ignorées, ou Monsieur LOCKE oppose impunément un « droit naturel » au « droit divin » des dynasties » et c’est à partir de ce moment là que « Philippe prendra l’habitude de vanter avec affectation les « libertés anglaises » au grand scandale de SAINT-SIMON » ! [ 11 ]. DUBOIS revient d’ANGLETERRE de plus avec aussi de très solides amitiés qui lui serviront considérablement… ultérieurement !

 

LA GUERRE DE SUCCESSION : DUBOIS EN ITALIE… MAIS PRIVE D’ESPAGNE !

 

Le Duc d’ANJOU, petit-fils de LOUIS XIV, devient finalement «  PHILIPPE V d’ESPAGNE » en Novembre 1700. La Maison d’ORLEANS n’obtient rien dans la péninsule Ibérique ! Ni pour MONSIEUR, qui décède le 9 Juin 1701, ni pour son fils Philippe, qui devient alors Duc d’ORLEANS…

DUBOIS conseille alors au tout nouveau Duc d’ORLEANS de se rendre en ESPAGNE pour se voir reconnaître des droits à l’éventuelle succession de PHILIPPE V… mais LOUIS XIV lui interdit cette démarche… Alors DUBOIS s’en charge seul et il part à MADRID en Décembre 1701 où il aboutit à une reconnaissance discrète des droits des ORLEANS à la succession d’ESPAGNE !!! Ce seraient ces services qui lui vaudraient d’avoir été doté peu après de l’Abbaye de NOGENT-Sous-COUCY…

En Mai 1702, La FRANCE entre en guerre contre l’ANGLETERRE, la HOLLANDE et contre l’Empereur LEOPOLD 1er… qui a encore des vues sur le trône d’ESPAGNE… C’est le début de la Guerre dite de la « Succession d’ESPAGNE »… elle verra la coalition de l’ANGLETERRE, l’AUTRICHE, la PRUSSE, la HOLLANDE et le PORTUGAL, des puissances inquiètes de la puissance de LOUIS XIV et de sa famille [ 22 ]. A son grand regret Philippe d’ORLEANS, malgré ses mérites militaires passés, n’obtient aucun commandement pour ce conflit ! … Or la guerre se solde par des revers importants que n’effacent pas quelques succès… Dès 1703 le PORTUGAL abandonne la FRANCE, le Duc de SAVOIE s’allie avec LEOPOLD 1er … En 1704 les Anglais prennent GIBRALTAR, en 1705 BARCELONE tombe… En 1706 VILLEROY est défait à RAMILLIES et le 28 Juin 1706 l’Archiduc CHARLES s’empare de MADRID ! Ce n’est que six jours avant la chute de MADRID, et après tant et tant de désastres, le 22 Juin 1706, que le Duc d’ORLEANS obtient enfin un commandement… en ITALIE ! … Il quitte PARIS le 1er Juillet avec… DUBOIS !

Ils sont à CHAMBERY le 5 Juillet et passent en ITALIE le 8 Juillet 1706… Mais le 7 Septembre 1706 d’ORLEANS est défait devant TURIN et grièvement blessé au bras après avoir montré à nouveau son courage au feu ! Sans l’armure spéciale que DUBOIS avait faite forger pour lui à MILAN son corps aurait été percé de toute part ! On releva sur l’armure la trace de pas moins de six impacts ! [ 1 ]. « Blessé d’abord légèrement vers la hanche, ensuite près du poignet, dangereusement et douloureusement, il fut inébranlable » rapporte son ami SAINT-SIMON  [ 11 ]…

Cependant c’était moins par un retour en grâce que par pénurie de généraux compétents que le Duc d'ORLEANS avait été appelé à un commandement en ITALIE. Si DUBOIS l’accompagnait, il semble qu’il n’avait pas officiellement été agréé pour ce faire par le Roi et par le Ministère, qui redoutaient sans doute que ses conseils n’accrussent les ambitions, réelles ou supposées, du jeune Prince… DUBOIS n’en tint pas moins auprès de lui à nouveau le rôle de secrétaire et d’Aide de camp… à la grande satisfaction de MADAME, toujours convaincue que la présence de ce mentor auprès de son fils était le plus grand bonheur qui pût lui arriver !  [ 2 ]…

Mais à VERSAILLES on se défiait de plus en plus de l’Abbé, et la méfiance était encore plus forte à MADRID où PHILIPPE V, sous l’emprise de la princesse des URSINS et de ses intrigues, redoutait que son cousin ne songeât à lui ravir le trône. DUBOIS, dont l’influence sur ORLEANS ne se démentait pas, était soupçonné d'encourager ce dernier à des démarches que LOUIS XIV ne pouvait approuver et qui alarmaient le Roi d'ESPAGNE. Aussi, lorsque Philippe d'ORLEANS, en 1707, se vit confier la tâche de « sauver l'ESPAGNE », ce fut à la condition expresse qu’il laissât l’Abbé à PARIS, se contentât de mener les opérations militaires, et ne se mêlât aucunement de politique ! Les deux hommes étaient « suspects », et les séparer avait paru le meilleur moyen de leur rogner les griffes et de les rendre inoffensifs… Ne pensaient-ils pas surtout à DUBOIS lorsque des conseillers avertissaient LOUIS XIV du danger que représentait à leurs yeux le Prince d’ORLEANS ? « Bien des gens poussent le Duc à jouer un rôle considérable en ESPAGNE » [ 2 ]… « Combien DUBOIS eût été précieux dans un tel labyrinthe si le Roi ne lui avait interdit d’accompagner son maître ! [ A ce moment « l’élève » d’ORLEANS est devenu socialement le maître de son ancien précepteur ! ]... Malheureusement, le voyage à LONDRES du trop subtil Abbé effarouchait encore les gardien soupçonneux de Sa Majesté Catholique » note Philippe ERLANGER [ 11 ]. De PARIS, DUBOIS informait régulièrement son maître, en particuliers sur les rumeurs qui couraient sur son compte, et il lui prodiguait des conseils : « il faut jeûner dans l’ordre des grands aussi bien que dans celui des mendiants » écrivait-il, à propos d’excès de table qui avaient rendus, une fois de plus, Philippe d’ORLEANS malade ! [ 1 ] …

STANHOPE, qui commandait les troupes Anglaises en Espagne, avait reporté une partie de son amitié, liée avec DUBOIS en ANGLETERRE en 1698, sur d’ORLEANS et il négociait en secret avec lui en vue de lui obtenir « une principauté en MURCIE, CATALOGNE et VALENCE » [ 2 ]. La noblesse Espagnole semblait d’ailleurs disposée en cas d’abandon de la FRANCE « à mettre à [ sa ] tête M. le Duc d’ORLEANS » [ 11 ]… Mais cette « conspiration » ne resta pas longtemps secrète et elle se transforma rapidement en un nouveau fiasco ! Pour d’ORLEANS et son « conseiller » DUBOIS un retour réitéré en disgrâce s’avérait dès lors certain et inéluctable !

 

EN DISGRACE :  « DURE VIE - SINON « VIT DUR » - MONASTIQUE » POUR DUBOIS ?

 

« Pour DUBOIS, sa fortune était si étroitement liée à celle de son maître que toutes ses espérances de carrière s’effondraient. Il se retrouvait dans le vide et contraint de songer à une retraite anticipée. Il se réfugia dans ses Abbayes où, si l’on en croit les rumeurs malveillantes, il ne se contenta pas d’une existence ascétique. Il aurait mené joyeuse vie, troussant aimablement les demoiselles et prouvant que sa conception de la vie monastique était optimiste, ludique et un peu licencieuse. Les mauvaises langues s’attachèrent particulièrement à une jeune et jolie paysanne qu’il aurait séduite durant son séjour à l’Abbaye de SAINT-JUST. Il se livrait sur elle à des plaisirs délicats, la baignant lui-même, la savonnant, la parfumant d'eau de rose et la savourant de toutes les manières. Il aurait fait endosser la paternité de l'enfant qui naquit à un de ses domestiques et aurait pris par la suite soin de la mère et de l’enfant. Mais on lui prête tant de rejetons et tant de demoiselles égarées par ses agaceries qu’une de plus ou de moins ne fait pas différence. Tout ce que l’on peut dire c’est que la fréquentation de la Maison d'ORLEANS n’induisait pas à la chasteté, qu’il n’est pas impossible que DUBOIS se soit laissé contaminer par l’atmosphère voluptueuse dans laquelle il vivait, et qu’il ait poussé la fidélité jusqu’à suivre l’exemple de son maître », analyse lucidement une fois encore, Guy CHAUSSINAND-NOGARET [ 2 ]…

Pour Elie DUFAURE ces frasques supposées ne sauraient attenter à la réputation et aux qualités de l’Abbé… qui demeurait très estimé… « C’est que les évêques les plus intelligents, les plus recommandables par leurs vertus et leurs talents , reconnaissaient en l’abbé DUBOIS de grandes qualités » affirme-t-il et il poursuit : « Une lettre résume toutes ces opinions favorables. - Je la transcris, parce qu’elle émane d’une des gloires de la FRANCE et de l’Eglise, de FENELON, Archevêque de CAMBRAI, qui avait eu l’occasion de lier connaissance avec M. de RONGEAUT, intendant de MAUBEUGE, au diocèse de CAMBRAI, et avec madame de RONGEAUT, à laquelle il écrivit en ces termes-: « Il me semble, Madame, que je reconnaîtrais mal vos bontés pour moi, si j’en doutais après tant d’expériences que j’en ai faites. Souffrez donc, s’il vous plait, que je vous montre une pleine confiance pour une grâce que je dois vous demander. Monsieur l’abbé DUBOIS, autrefois précepteur de monseigneur le duc d’ORLEANS, est mon ami depuis un grand nombre d’années. J’en ai reçu des marques solides et touchantes dans l’occasion. Ses intérêts me sont sincèrement chers. Je compterai, Madame, comme des grâces faites à moi-même, toutes celles que vous lui accorderez. S’IL ETAIT PLUS CONNU DE VOUS, IL N’AURAIT PAS BESOIN DE RECOMMANDATION, ET SON MERITE FERAIT BIEN PLUS QUE MES PAROLES, etc. » « Signé F, Archevêque de CAMBRAI. A CAMBRAI, le 14 Octobre 1711 » [ Les passages « en majuscules » figurent ainsi typographiés dans la Notice rédigée par Maître DUFAURE ]. Guy CHAUSSINAND-NOGARET m’a indiqué regretter de ne pas avoir connue cette correspondance avant la parution de son ouvrage, après que je lui eu communiqué la teneur non exhaustive des écrits d’Elie DUFAURE sur DUBOIS…

Quant à Philippe, à en croire ERLANGER, il « chercha son refuge ordinaire et ne voulut connaître du monde que le corps de sa chère maîtresse » !!! [ 11 ]

 

AU POUVOIR, QUASIMENT ! …  L’HEURE DES « EMPOISONNEURS » A SONNE !!!

 

DUBOIS allait-il finir sa vie, certes en demeurant estimé, dans la relégation voluptueuse de ses Abbayes ? C'est ce qu’il était fondé à penser… lorsque survinrent des événements inattendus propres à ranimer son courage et son ambition !!!

Le Roi perdait en effet successivement tous ses héritiers… et le Duc d'ORLEANS voyait dès lors s’ouvrir, de plus en plus chaque mois qui passaient, toutes grandes les portes d’une « Régence » prochaine !!! [ 2 ]. C’était l’époque, après de terribles années de 1708 à 1712, où les Promesses de la paix suscitaient un besoin de dissipation et de jouissance effréné ! La Capitale était prête à satisfaire ce besoin. Et « si les courtisans n’osaient pas se déclarer si ouvertement à VERSAILLES ou dans les endroits où le roi demeurait », écrit le curé HEBERT, « ils couraient à PARIS, où il n’y avait point d'excès quelque abominables qu’ils fussent qu'ils n’y commissent ». « Le Duc d'ORLEANS, et ses roués du Palais-Royal, Madame la Duchesse et Monsieur de LASSAY, son amant, prennent alors la tête de joyeux cortèges avides de plaisirs. Entre les deux villes de PARIS et VERSAILLES, la route est encombrée au petit matin de carrosses reconduisant au palais de Sa Majesté les corps fatigués des nuits parisiennes. Bientôt les mœurs dissolues de la Régence généraliseront tous ces dérèglements » [ 23 ]. Et de la « petite mort » à la mort… la marge est parfois étroite ! L’enchaînement subit des décès « royaux » fait planer sur d’ORLEANS une venimeuse campagne de rumeurs le qualifiant d’empoisonneur ! Il était de notoriété que Philippe était passionné de chimie et d’alchimie… mais aussi que DUBOIS avait joué un rôle essentiel dans l’éveil de sa passion scientifique ! [ 1 ] … Ces calomnies sur le Régent : « un nombre infini des contemporains y a cru et les plus bienveillants parmi les autres ne se sont pas toujours défendus d’un doute » ! [ 11 ]… « Le Marquis d’ARGENSON, inspiré par on ne sait quelle chimère, a transformé DUBOIS en un serial killer, et son texte mérite d’être cité comme modèle des fantasmagories que peut susciter dans un esprit brillant mais déséquilibré le désir de nuire » écrit CHAUSSINAND-NOGARET [ 2 ]. puis de citer : « Quant aux poisons affreux dont a été accusé le Régent, voici ce que j’en pense : on a cru que Monseigneur, Monsieur le Dauphin son fils, Madame la Dauphine, leur fils aîné ensuite, Monsieur le Duc de BERRY, et le Roi aujourd’hui, avaient été tous les six empoisonnés ; que Madame de VENTADOUR sauva le Roi en lui donnant du contre-poison. Mais il est impossible que Monsieur le Régent ait été l’auteur de ces crimes, vu son caractère qui était plutôt celui d’un bonhomme que d’un scélérat. Malheureusement il aimait trop peu les honnêtes gens, et trop les fripons. Aussi sa Maison était-elle farcie de scélérats. Tous les soupçons portent sur le Cardinal DUBOIS qui a joui de ses crimes. Celui-ci ayant travaillé dans le laboratoire d’IMBERT avec Monsieur le Duc d’ORLEANS, y avait pu apprendre la recette de ces poisons subtils qui, pris en tabac ou biscuit, donnaient à un malade un air de rougeole ou de petite vérole dont on mourait bientôt. Ainsi ce vilain Abbé DUBOIS aurait médité et exécuté ses crimes, par zèle pour l’ambition du Prince, ou plutôt pour la sienne propre. Mais admirons la Providence : il est mort malheureusement au milieu de sa grandeur ; et Madame de VENTADOUR, qui a sauvé le Roi, a joui d’une belle vieillesse. Je suis donc certain que le Régent n’a pas trempé, même par confidence, dans ces crimes, et que, le monstre de DUBOIS étant mort, la vie de notre Roi [ LOUIS XV ] a été sauvée » !!! [ 2 ]. Consternant ! Non ? DUBOIS : « serial killer » !!!

A la mort du Duc de BERRY ( 4 Mai 1714 ), d’ORLEANS rappelle DUBOIS à ses côtés pour le conseiller… « l’Abbé DUBOIS reprit modestement sa place au Palais-Royal », nous dit ERLANGER, « huma l’atmosphère, rendit de discrètes visites, se faufila dans les salons parlementaires et des cabinets diplomatiques, se plaignit de la bulle aux jansénistes, des impôts aux financiers, du rigorisme de la vieille Cour aux gentilshommes avides de plaisirs » [ 11 ]… Puis d’ORLEANS charge DUBOIS de retourner en ANGLETERRE indiquer au Roi GEORGES 1er qu’il s’engagerait à abandonner les STUART dès lors qu’il parviendrait au pouvoir… [ 2 ]. Le 7 Janvier 1715, avec la mort de FENELON, DUBOIS perdait l’un de ses protecteurs de toujours et C’est quelques semaines plus tard, le 1er Septembre 1715, que le « Soleil » cessa de luire ! Si LOUIS XIV avait prévu un « Conseil de Régence », avec à sa tête le Duc d’ORLEANS, ayant la qualité de «  Chef du Conseil », il ne lui reconnaissait pas pour autant « testamentairement » la qualité de « Régent » ! … Le 2 Septembre le Parlement annula cette disposition du testament Royal et conféra la Régence au… Régent !!!

D’une certaine manière, à ce moment là, DUBOIS parvenait, lui aussi, au pouvoir suprême ! DUBOIS était donc maintenant en passe d’accéder à de hautes fonctions… même si La PALATINE jura à son fils de ne jamais rien lui demander, sauf une seule promesse : celle de tenir l’Abbé DUBOIS à l’écart de toutes les affaires ! ... Selon Philippe ERLANGER : «  nul n’a encore découvert la raison mystérieuse pour laquelle Liselotte, qui avait si longtemps prodigué à l’ancien Précepteur des louanges et des marques d’estime, le regardait en 1715 comme «  le plus insigne fripon qu’il y eût au monde ». Philippe ne jura que du bout des lèvres ! » … [ 11 ].

En 1715, DUBOIS était âgé de cinquante-neuf ans et « dans son esprit commençait à germer le grand projet qui fait aujourd'hui sa gloire : rompre avec les traditions séculaires qui avaient ravagé le Continent et laissé la FRANCE exsangue ; organiser une EUROPE pacifique, unie dans un même désir de paix, et nouer des alliances positives qui banniraient à jamais les conflits que les ambitions de l’ANGLETERRE, de l’ESPAGNE ou de l’AUTRICHE menaçaient de faire renaître et dont il ne voulait plus entendre parler. L’EUROPE devait être une famille unie que ni les concessions, ni les désirs d’hégémonie ou de conquêtes territoriales ne devaient troubler désormais  », expose CHAUSSINAND-NOGARET, qui s’évertue à faire de DUBOIS véritablement « un pionnier de l’entente Européenne » ! [ 2 ] …

 

ARTISAN DE LA TRIPLE ALLIANCE…  VERS « L’ENTENTE CORDIALE » !

 

Il est vrai qu’en Septembre 1715, « jamais l’EUROPE n’avait paru plus instable et plus menaçante qu’après les bouleversements dont elle sortait hagarde, exsangue et métamorphosée » comme l’écrit Philippe ERLANGER  [ 22 ] …

Alliances incertaines, ambitions contradictoires… A la mort de LOUIS XIV, la FRANCE est en paix, certes, mais c’est une FRANCE « pro-STUART » qui reste en fort mauvais termes avec l'ANGLETERRE et la HOLLANDE. L'ESPAGNE dévote de PHILIPPE V est la seule vraie alliée du Royaume, cependant les prétentions du « BOURBON de MADRID » sur le trône de FRANCE et sur l’ITALIE, ou celles de l’Empereur sur la Couronne d'ESPAGNE, peuvent mettre à chaque instant la fragile paix Européenne en très grand danger ! [ 5 ].

Dès « Janvier 1716, DUBOIS, malgré ses origines modestes, est nommé Conseiller d’Etat ; il devient de la sorte membre officiel de l’élite au pouvoir. Maintenant il a suffisamment de pouvoir pour pousser dans les bras intéressés de l’ANGLETERRE son maître Philippe qui ne demande pas mieux » explique, en ces termes mêmes, Emmanuel Le ROY LADURIE, « l’alliance égoïste mais prometteuse entre deux Familles marginales, celles des ORLEANS, suspecte aux traditionalistes français de la vieille Cour, et celle des Hanovriens, si longtemps étrangers à l’ANGLETERRE, va pouvoir prendre corps. Ainsi sont jetées les bases d’un règlement Européen : entente cordiale avec l’ANGLETERRE, grâce à d’insignifiantes concessions françaises que des historiens obtus reprocheront pendant deux siècles à DUBOIS ; préparatifs pour une renonciation définitive de l’ESPAGNE au trône de FRANCE, et de l’Empire au trône d’ESPAGNE ; coexistence pacifique, et bientôt possible, entre les cinq grandes puissances du moment ( ANGLETERRE, FRANCE, HOLLANDE, Empire GERMANIQUE, ESPAGNE ) » … [ 5 ]

DUBOIS en était intimement persuadé, il n’y avait d’autre choix pour la FRANCE qu’une alliance sans réticence avec l'ANGLETERRE. Comme il devait l’écrire au Régent, le salut était là, et là seulement : « il est clair que cette alliance déterminera le système de l’EUROPE pour longtemps, et donnera à la FRANCE une supériorité qu’elle ne pourra pas acquérir autrement. Cela posé, elle me parait sans prix, et, si j’étais le maître, j’aimerais mieux donner trente millions que de la manquer. »… Et DUBOIS sut convaincre efficacement d’ORLEANS, lequel écrivit en marge de cette missive : «  je pense comme vous sur tout ceci » [ 2 ] …

Dans des conditions difficiles des négociations s’engagèrent alors… Mais les Anglais méfiants exigeaient des concessions préalables, en recourant même à l’ultimatum… or un ultimatum ne pouvait être considéré par les Français que comme particulièrement humiliant et par suite totalement inacceptable…

Les seules correspondances de DUBOIS à son ami STANHOPE, Secrétaire d’Etat, au printemps 1716, ne permirent pas de débloquer la situation !

C’est alors que les négociations furent placées sous le signe de la comédie, et « les formes diplomatiques furent bien mal respectées, à la grande satisfaction de DUBOIS très à l'aise dans les rôles de composition, les déguisements et les aventures picaresques. »… [ 2 ].

« Réduit à inventer ce Secret diplomatique qui, jusqu’à NAPOLEON III, devait avoir de si étranges conséquences, le Régent se tourna vers son seul fidèle, vers le seul homme capable de le servir aveuglément. L’heure de DUBOIS avait sonné », écrit Philippe ERLANGER [ 22 ]. « La mission de l’Abbé était des plus confidentielles, et il devait surtout passer par-dessus la tête des ministres et des diplomates, qu’ils soient Français ou Britanniques, user de subterfuges, se faufiler comme un agent secret, rien qui fût au-dessus de ses talents d'acteur et de son désir de réussir »… [ 2 ].

En Juin 1716, Le Roi GEORGES avait obtenu de son Parlement l’autorisation de se rendre à HANOVRE, accompagné par STANHOPE, et il devait passer par la HOLLANDE… C’était l’occasion inespérée pour renouer le fil du dialogue, discrètement, « en terrain neutre », et surtout hors la présence de l’intransigeant cabinet Whig

 

SAINT-ALBIN, ALIAS DUBOIS… OU UNE COMEDIE A LA MOLIERE !

 

Il fut convenu entre le Régent et DUBOIS que ce dernier se rendrait à La HAYE, sous un déguisement et un nom d'emprunt, afin que sa mission restât secrète…

Comme dans une « comédie de MOLIERE », l'Abbé prit le nom de son secrétaire et un habit de cavalier, muni pour tout viatique d’argent et d’une lettre pour STANHOPE [ 2 ]. Le 2 Juillet, DUBOIS, le visage grimé, coiffé d’une immense perruque, quittait PARIS en chaise de poste en emportant dans ses bagages 20 000 livres en or ! [ 1 ].

Le 5 juillet 1716, un nommé SAINT-ALBIN [ Tiens ! Le nom porté par l’un des jeunes bâtards du Régent ! ], un amateur de curiosités, de bibliothèques et de tableaux, arrivait à La HAYE, et ne se faisait connaître sous le nom de DUBOIS que de l’Ambassadeur CHATEAUNEUF, descendant à l’auberge « Aux Armes de NASSAU ». Aussitôt il joua les antiquaires, acquit des livres et des oeuvres d’art, [ en particulier la célèbre série de POUSSIN : « les Sept Sacrements »[ 1 ] ], se faisant passer pour un curiste, mais en espion consommé il guetta le débarquement du Roi d’ANGLETERRE qui arriva en HOLLANDE le 20 juillet… DUBOIS contacta aussitôt STANHOPE qui vint le voir dans l’auberge même où il était logé, le 21 au soir, et qui trouva son hôte transformé en collectionneur, entouré de ses acquisitions, et parlant avec désinvolture d’érudition et de peinture ! [ 2 ]… La conversation toucha ensuite les sujets les plus divers y compris, bien entendu, politiques, même le problème financier… DUBOIS, ironisant sur la dette anglaise, lança une saillie restée fameuse : «  Vous ne connaissez pas la force d'un gouvernement qui fait banqueroute quand il veut ! »… Une vieille sympathie, une estime réciproque rapprochaient les deux jouteurs. STANHOPE sentit fondre sa méfiance. Il dit que la question essentielle était de rassurer le roi d’ANGLETERRE au sujet de l’écluse de MARDYCK [ GEORGES 1er exigeait entre autres conditions de la FRANCE la destruction des ouvrages du Port de MARDYCK élevés en remplacement de ceux de DUNKERQUE, malgré les stipulations de la paix d’UTRECHT ]… « Si des sots », dit LEMONTEY, « ont quelquefois décidé du sort du monde, on ne fera pas ce reproche à cette rencontre dans une taverne hollandaise qui changea pour trente années la face politique de l'Europe. »… [ 20 ]

DUBOIS, plein d’espérance, envoya, à l’issue, à Philippe un rapport optimiste de cent soixante-dix-sept pages !!! Puis il s’empressa de rentrer à PARIS à bride abattue pour le commenter avec le Régent. [ 1 ]… DUBOIS revint donc à la hâte à PARIS… pour être de retour à La HAYE à peine huit jours plus tard, muni cette fois des pleins pouvoirs en vue de poursuivre la négociation et de signer l’Alliance… mais toujours affublé de sa perruque et toujours sous l’identité de SAINT-ALBIN…

Comme GEORGE 1er repartait pour HANOVRE, DUBOIS s’insinua dans sa suite… Désormais dans la place, il ne lui restait qu’à renforcer les bonnes dispositions de STANHOPE en attendant que le Roi se déclare. Il ne négligea rien, ni les promesses ni les cajoleries, pas même la corruption… Plus tard dans sa hargne, SAINT-SIMON l’a accusé de s’être vendu à l’ANGLETERRE… Injure gratuite que sa mauvaise foi puisa dans une inversion des rôles ! DUBOIS proposa en effet six cent mille livres à STANHOPE, avec le consentement du Régent qui en avait fait la suggestion, comme le prouve à l'évidence une lettre que DUBOIS lui fit parvenir au cours de la négociation… « Dans le temps le plus obscur et le plus incertain de la négociation de HANOVRE je trouvai une occasion naturelle de faire à Monsieur STANHOPE l’offre que vous m’aviez ordonné de lui faire, que je hasardai le compliment, et je n’ai jamais eu plus de joie que de voir qu’il me laissait tout dire, jusqu’à la somme que je fixai à 600 000 livres, ce qu’il écouta gracieusement et sans se gendarmer. Ma satisfaction fut encore plus grande lorsqu’il me répondit que Votre Altesse Royale était un si grand Prince que personne ne devait rougir de recevoir ses grâces et d’être l'objet de sa générosité »… Enfin, loin de se scandaliser de la proposition, qu’il refusa cependant finalement, STANHOPE se répandit en marques de reconnaissance… « Comment pouvait-on imaginer, sauf si l’on est, comme SAINT-SIMON, guidé par une rancune aussi vaine que calomniatrice, que les rôles aient pu être inversés : le solliciteur, c’était DUBOIS, le corrupteur c’était donc encore lui… Finalement, personne ne fut corrompu, et le Régent se borna à envoyer à STANHOPE les meilleurs vins de sa cave ! » [ 2 ].

 

UN GRAND SUCCES DIPLOMATIQUE…  ET PERSONNEL POUR DUBOIS !

 

Le 24 Août 1716 DUBOIS et STANHOPE signaient une première Convention, puis une Convention spéciale le 9 Octobre… Le Traité Franco-Anglais était signé avec Lord CADOGAN le 28 Novembre… alors que le 24 Novembre les Etats de HOLLANDE avaient autorisé leurs députés à entrer en conférence avec DUBOIS !!! « Votre voyage a sauvé bien du sang humain et il y a bien des peuples qui vous auront obligation de leur tranquillité sans s’en douter » déclara lyriquement STANHOPE à l’Abbé ! [ 1 ]

Maître Elie DUFAURE est également fort admiratif de ce succès d’importance sur la « scène internationale » : « autant que personne, le cardinal DUBOIS avait le génie des affaires de l’État. N’y eût-il dans sa vie politique qu’un fait, l’alliance anglaise qu’il chercha à créer dans la prévision de l’avenir, qu’il suffirait à lui seul pour lui mériter le titre d’Homme d’Etat supérieur. Mais ses succès à LONDRES sous M. de TALARD, ses liaisons surtout avec M. STANHOPE, son ambassade en HOLLANDE ; (…) seront toujours ses titres de gloire et la honte de ses détracteurs »…

En Décembre 1716 s’ouvraient des négociations « Franco-Prussiennes » alors que la Triple-Alliance ( FRANCE, ANGLETERRE, HOLLANDE ) était signée le 4 Janvier 1717 ! Une alliance défensive du Roi Très Chrétien, de Sa Majesté Britannique et des Etats Généraux de HOLLANDE… Le lendemain DUBOIS écrivit à d’ORLEANS : « j’ai signé à minuit. Vous voilà hors de page et moi hors de mes frayeurs que Votre Altesse canonisera lorsque j’aurai l’honneur de lui rendre compte de tout » [ 11 ]…

Pour consolider cette fragile et nouvelle amitié, DUBOIS enverra des bouteilles de Champagne à GEORGE 1er , et quelques pièces rares de vin de BOURGOGNE à Lord STANHOPE, bientôt promu premier Lord de la Trésorerie et principal ministre en remplacement de Charles TOWNSHEND… [ 1 ]

La pension soi-disant versée à DUBOIS par l’ANGLETERRE est-elle un mythe ? Si SAINT-SIMON l’estime à 960.000 livres, d’ARGENSON la ramène à cent mille écus. Selon « ce » d’ARGENSON, [ le même qui imputait, par ailleurs, à DUBOIS l’intention d’empoisonner LOUIS XV… ], cette pension fut transférée à Madame de PRIE après la mort du Cardinal. LEMONTEY parle de 50.000 écus… « Le plus curieux est que ce fut DUBOIS qui, en réalité, essaya de corrompre STANHOPE pendant les négociations de 1716 » ! [ 11 ]… Philippe d'ORLEANS pour apaiser les scrupules d’un ardent député whig, Thomas PITT, beau-père de STANHOPE, lui achètera, pour deux millions et demi de livres, le diamant de 136 carats que PITT avait acquis aux INDES à la suite de transactions commerciales… Cette acquisition aidera à la ratification du Traité par le Parlement Anglais ! En Juin 1717, un Officier, accompagné de sept grenadiers puissamment armés, ira chercher à LONDRES ce qui demeure encore aujourd'hui le plus beau joyau du patrimoine français : « le Régent » . [ 1 ] … Ainsi le « brillant du Grand Mongol » était devenu « le Régent » … à prix d’or mais pour la Paix !!!

« Insensible au tintement des guinées anglaises, DUBOIS espérait bien, cependant, ne pas être récompensé par « de la guenille », comme il l’écrivait à NOCE. Une fois de plus, on lui donna de quoi satisfaire son avidité. Il reçut la commende de l'Abbaye de Saint-RIQUIER ( au diocèse d'AMIENS ), qui rapportait 25 000 livres par an, et il succéda à CALLIERES comme Secrétaire du Cabinet du Roi, ce qui lui faisait une rente supplémentaire de 60 000 livres. Enfin, le 26 mars 1717, il entra au Conseil des Affaires Etrangères, « au grand dégoût de la Cour » [ 11 ], se posant déjà en rival sinon en successeur du maréchal d'HUXELLES… SAINT-SIMON écrira : « il songea à se fourrer dans le Conseil des Affaires Etrangères comme ces plantes qui s’introduisent dans les murailles et à la fin les renversent » [ 2 ]. La ligne politique qu'il avait su imposer par son intuition et sa persévérance, plus que par son génie, allait dominer les relations Européennes pendant un quart de siècle… [ 1 ]. « Il n’était plus le petit Abbé sans titre qui devait agir secrètement mais un personnage avec qui il faudrait compter » [ 2 ] … A ce moment là DUBOIS est déjà âgé de 61 ans !

 

DES OPPOSANTS INTERIEURS…  POUR LES AFFAIRES EXTERIEURES !

 

Nombre de Pairs et de Maréchaux de FRANCE ont du mal à admettre la place de plus en plus prépondérante qu’à tendance à prendre « ce » DUBOIS… « un pied plat, fils de médecin ou d’apothicaire, bref sorti de la lie du peuple » [ « ( comme ils disent, en fait DUBOIS est né dans la bonne bourgeoisie de BRIVE ) », note Le ROY LADURIE [ 5 ] ]… Bien qu’il eût le soutien du Régent, DUBOIS dans ses activités diplomatiques doit faire face au Maréchal d’HUXELLES, Président du Conseil des Affaires Etrangères, hostile à ses initiatives qui lui paraissent trop futuristes et trop contraires aux intérêts des BOURBON… [ 2 ] Car par bien des aspects, par delà le bouleversement des alliances, persiste, au moins à l’état latent, la politique familiale traditionnelle des BOURBONS et DUBOIS s’effraie sans cesse à l’idée d’indisposer son ami STANHOPE lorsque la FRANCE se fait par trop souvent l’avocate des intérêts Espagnols…

Le Régent est pris entre une opinion hostile et la conviction passionnée de son ami DUBOIS… Il est écartelé même entre ses engagements vis-à-vis de l'ANGLETERRE et son attachement presque nostalgique à la monarchie Espagnole, qu'il veut presque sauver malgré elle…

Le parti de la « vieille Cour », complaisant envers le Cardinal ALBERONI, devenu Ministre tout puissant en ESPAGNE, a pris sur Le Régent d'autant plus d'influence que DUBOIS se retrouve à LONDRES appelé par STANHOPE…

Le Maréchal d'HUXELLES et ses amis, le Maréchal de TALLARD, le Marquis de BERINGHEN ou le Duc d’AUMONT, croient tenir enfin leur revanche sur le « petit abbé crotté » qui veut insolemment leur ravir le pouvoir. ils redoutent cependant de voir le Roi GEORGE 1er se ranger au côté de l'Empereur, envoyer sa flotte combattre l'ESPAGNE et entraîner la FRANCE à sa perte dans son sillage…

Conçue pour promouvoir une paix juste, la Triple Alliance ne risque-t-elle pas de devenir une machine de guerre se retournant diaboliquement contre ses auteurs ? Le flottement du gouvernement français est alors évident…

Pendant ce temps, au palais d'HAMPTON-COURT, DUBOIS, fiévreux, goutteux, atteint d’un violent rhumatisme à la hanche, se laisse encore traîner par son ami STANHOPE de dîners en concerts, de chasses en courses de chevaux…

Les lettres de PARIS lui annoncent clairement un revirement politique : certes le Régent est toujours d’accord pour une entente avec l’Empereur, mais, s’empresse-t-il d’ajouter, si ce dernier élève des « prétentions inacceptables » il faudra bien avoir recours à des voies nouvelles. En conséquence, le Régent donne l’ordre de suspendre au moins provisoirement toutes discussions avec les Anglais… d’autant que le Roi d’ESPAGNE est tombé malade et que Philippe envisage sérieusement d’assumer l’éventuelle régence des deux Royaumes… projetant dans ce cas de chasser ALBERONI et le « clan Italien » d’ESPAGNE ! [ 1 ]

GEORGE 1er voit de son côté l’alliance avec la FRANCE comme une ancre de salut et DUBOIS comme l’unique garant de cette alliance. D’humble quémandeur en 1716, l’Abbé est devenu en Janvier 1718, le véritable chef de la Triplice. Selon ERLANGER, tous les Souverains de l’EUROPE entière, y compris le Pape, se trouvent rangés « en deux groupes rivaux conduits, l’un par le fils du jardinier Parmesan [ ALBERONI ], l’autre par le fils de l’apothicaire Limousin [ alias DUBOIS, bien entendu ! ] » !!! [ 11 ].

Lorsque PHILIPPE V voit sa santé s’améliorer, le Régent est obligé, une fois encore, de « renoncer à construire un château chimérique en ESPAGNE ! »…

Il rappelle DUBOIS de LONDRES et… le 8 Décembre 1717, après deux heures de tête à tête, le Régent a reconnu la vanité de ses tentatives « Espagnoles », tout l’intérêt de l’alliance Anglaise et de la poursuite des négociations avec l’Empereur…

« Cent lettres ne feraient pas autant qu’une demi-heure de conversation », aurait dit à propos de ce revirement DUBOIS à NANCRE !

Le jour de Nöel 1717, DUBOIS quitte PARIS et retourne à LONDRES… et NANCRE, qu’il a fait nommer en ESPAGNE gagne MADRID… Le premier doit négocier l’adhésion de l’empereur à l’Alliance, le second y rallier PHILIPPE V d’ESPAGNE !

 

LA QUADRUPLE ALLIANCE…  SUCCES ET MEDISANCES !

 

Les bases négociées du Traité entre l’ANGLETERRE, la FRANCE et l’Empereur stipulent que ce dernier renonce à toute revendication sur la monarchie Espagnole et qu’en échange il reçoit la SICILE. Il doit promettre la TOSCANE au fils d’Elisabeth FARNESE [ La Reine d’ESPAGNE ], mais PISE et LIVOURNE en seront détachés pour former une république vassale de l’Empire. En outre la TOSCANE et PARME seront déclarés fiefs impériaux. Pour tenter de se concilier l'ESPAGNE, DUBOIS obtient un peu plus tard de STANHOPE que l'ANGLETERRE lui cédât GIBRALTAR. [ 2 ]…

Ces projets créent une « Révolution » de Cour en FRANCE… Les Conseillers voient l’ESPAGNE et la FRANCE en arriver presque à se dresser comme deux sœurs ennemies ruinant à jamais ce qui avait été toute la politique extérieure de LOUIS XIV… Le 4 Avril 1718 CHARLES VI appose sa signature au bas du Traité… La « Quadruple Alliance » est presque effective… La paix Européenne semble quasiment réglée car si l'ESPAGNE vient à s’opposer, elle portera seule la responsabilité d’une guerre avec l’Empereur dans laquelle se retrouveraient engagés ses nouveaux alliés…

Les négociateurs reçoivent des présents : STANHOPE un portrait de LOUIS XV encadré de diamants d’une valeur de cinquante mille écus, STAIRS cent mille livres en bijoux, les Ambassadeurs Impériaux de LONDRES et PARIS, quarante mille livres… DUBOIS seul refuse les trois mille livres sterling que lui offrait GEORGE 1er ! Ce fut un « désintéressement trop ostentatoire chez un homme trop peu désintéressé et qui ne manqua point de susciter des commentaires perfides. En déclinant un cadeau honorable, le « drôle » semblait avouer de plus mystérieuses prébendes… » [ 11 ] !

« Ses ennemis se saisirent de l’aubaine. Il ne fut bruit que de la pension anglaise de l’Abbé. 960.000 livres par an, précisa même SAINT-SIMON, si bien appuyé par tous les détracteurs du Ministre que pendant près de deux siècles, nulle vérité ne parut moins contestable », note ERLANGER, qui précise : « et, cependant, aucune preuve matérielle, aucun document original n’atteste cette corruption légendaire. Les archives de LONDRES ont révélé que les relations de DUBOIS et de ses amis d’Outre-MANCHE connurent de fréquents orages… Mais même si les Ministres Britanniques ne se privèrent point de juger sévèrement un partenaire indocile : elles ne contiennent pas une seule allusion à la célèbre pension » ! [ 11 ] …

Il reste que DUBOIS peut donc, en Août 1718, se flatter d’avoir réalisé ce que personne n’aurait cru possible quelques années auparavant !!! [ 2 ]

« Ses succès à LONDRES sous M. de TALARD, ses liaisons surtout avec M. STANHOPE, son ambassade en HOLLANDE » écrira Elie DUFAURE,« le traité. de la quadruple alliance, qu’il amena; ses ambassades à LONDRES et à ROME; son triomphe sur le cardinal ALBERONI ( … ) seront toujours ses titres de gloire et la honte de ses détracteurs » !!!

 

« ANGLOPHILIE AIGÜE » : MALADIE SUSPECTE ET « HONTEUSE » DE DUBOIS ?

 

A cette époque, sous la Régence, au début du dix-huitième siècle, DUBOIS est il le « plus Britannique d’entre tous les Corréziens » ? …Vraisemblablement… Encore que l’Ambassadeur STAIR qualifie le Duc de NOAILLES de « parfait englishman » ! [ 1 ] … L’attirance de DUBOIS pour l’autre côté du « Channel » trouve-t-elle d’autres fondements que la défense des seuls intérêts diplomatiques de la FRANCE ou la constante réaffirmation des visées politiques internationales du Régent ?

Dès 1717, DUBOIS, de retour à LONDRES, s’était empressé de conquérir la Capitale et même… l’ANGLETERRE dans son entier, puis de renouer ses anciennes relations de 1698. Elles ne l’avaient pas oublié et ne lui ménagèrent pas leur sympathie. Il s’empressa auprès des hommes, et des femmes surtout, telle cette Comtesse de SANDWICH [ Elisabeth WILMOT ] avec laquelle il avait été jadis, si l’on en croit la mauvaise langue de SAINT-SIMON, du dernier bien… [ 2 ]

DUBOIS écrivit à la Comtesse de SANDWICH, comme à beaucoup d’autres, dès son arrivée, avec cette galanterie qui ravissait les Anglaises et cet esprit français dont elles étaient friandes : « Quelque objet, Madame, que je puisse avoir dans mon voyage, rien ne m’y peut tant toucher que d’être une fois encore à vos pieds avant de mourir ; mais il ne faut pas qu'il vous en coûte la peine de venir à LONDRES, et je m’empresserai d’aller vous chercher, dès que les affaires dont je suis chargé le permettront »… [ 2 ].

Son accueil à la Cour fut des plus chaleureux et même enthousiaste ! GEORGE 1er l’invitait et le traînait partout… aux soupers à HAMPTON COURT, aux courses de chevaux à GUILFORT, à la chasse, et il était aussi l'hôte privilégié de tout ce qui pouvait compter en ANGLETERRE…

Cette vie mondaine et de trop abondantes libations finirent par avoir raison de sa santé : il dut s’aliter pendant toute une quinzaine. Son énergie l’emporta et, bientôt remis sur pied, il profita de l’intérêt qu’avait suscité sa maladie pour séduire et, en particulier, faire sa cour aux dames qui ne juraient plus que par lui. Il avait un excellent cuisinier, et nulle part à LONDRES on ne faisait aussi bonne chère que chez lui. Ses commensaux étaient les Ministres et la bonne société. Il avait une attention particulière aux femmes de la Cour. Il leur offrait des étoffes précieuses et des robes de PARIS. Il passait ses commandes en FRANCE avec une précision qui donne la mesure de l’importance qu’il attachait à ces cadeaux qui ravissaient les Anglaises et qui lui valaient de nombreuses sympathies, et peut-être plus si l’on en croit la chronique scandaleuse… [ 2 ].

A ses correspondants chargés des emplettes DUBOIS donnait des indications sur la couleur des cheveux, la carnation, l’embonpoint… Madame LAW, femme de son fidèle allié politique, était chargée de contrôler l’exactitude du travail de Mademoiselle FILLON, couturière. DUBOIS alla même jusqu’à faire fabriquer une poupée, un mannequin, sur lequel il exposait aux yeux éblouis des Anglaises toutes les arcanes de la mode Française, comment par exemple les Parisiennes portaient les robes et se coiffaient… « On s'étonne qu’un diplomate chargé de si lourdes affaires pût faire front à tout et trouvât le temps de rédiger une correspondance suivie consacrée à des futilités… Madame LAW était assaillie de commandes dont le luxe de détails révèle l’importance que DUBOIS attachait à ces présents qu’il considérait comme essentiels au succès de sa mission » remarque, à fort juste titre, CHAUSSINAND-NOGARET [ 2 ]. « Je vous prie, Madame, de choisir une étoffe riche dont le fond soit blanc, pour en faire un habit à la duchesse de MUNSTER qui est une très grande et très grosse femme, qui a des cheveux et des sourcils noirs et la peau très blanche. Il faut un autre habit riche pour Mademoiselle de SCHOLEMBOURG, sa nièce, qui a des sourcils noirs et des cheveux châtains. Il faut en outre deux étoffes fort riches pour faire deux habits à deux jeunes dames, parentes de Milord STANHOPE » écrivait DUBOIS, par exemple ! Entre autres mérites, DUBOIS savait donc aussi parler chiffons et ravissait ainsi la gent féminine de la Cour et de… la Ville de LONDRES.

« Sa galanterie s’arrêtait-elle là ? », s’interroge CHAUSSINAND-NOGARET, « et faut-il ajouter foi aux insinuations, peut-être perfides, de SAINT-SIMON comme de l’auteur anonyme de la « Vie privée du Cardinal DUBOIS » ? Sa liaison avec la Comtesse de SANDWICH, une vraie Parisienne de LONDRES, n’est pas formellement établie, non plus que l’existence d’« une jolie brunette » qui aurait été sa maîtresse. Quant à Miss Sara BIFDING, une parente de CRAGGS [ un Secrétaire d’Etat Anglais ], elle appartient peut-être elle aussi aux fantasmes libidineux des pamphlétaires ! Pourtant rien n’infirme ces affirmations. Elles peuvent être exactes. Ce que l’on sait de sa bouche même, c’est son admiration pour les beautés de l’île Britannique : « Il n’y a aucun pays dans le monde », confiait-il à son ami NOCE, «  où il se voit autant de jolies femmes que dans celui là »… Et c'est à leur faire sa cour, que le cher Abbé prodiguait l'onction de ses travaux apostoliques » ! [ 2 ] …

DUBOIS, outre les charmes des anglaises, avait pu également étudier à nouveau de très près, à LONDRES, le fonctionnement du système politique Anglais… mais il n’en concluait surtout pas à la nécessité d’imposer en FRANCE le Parlementarisme…

« Sa conception du pouvoir était absolutiste, maximaliste et autoritaire. Il voulait être un autre RICHELIEU et n’entendait pas qu’une parcelle d’autorité échappât à la Monarchie – devrait-on dire à lui même lorsque ses ambitions se réaliseraient ? » [ 2 ].

 

S’AFFIRMER EN FRANCE COMME LE PREMIER DES POLITIQUES…

 

Le 2 Août 1718, la Quadruple Alliance défensive est ratifiée avec la HOLLANDE, par PENTENRIDTER pour l’Empereur, STANHOPE pour l’ANGLETERRE… et DUBOIS pour la FRANCE. Seule l’ESPAGNE reste hostile à une EUROPE consensuelle que Guillaume DUBOIS a contribué à constituer obstinément par des efforts inlassables ! L’autorité de l’Abbé est maintenant consacrée et déjà [ ou à nouveau ? ] il souhaite se revêtir de la pourpre cardinalice…

« Ah ! Comme le petit Abbé se redresserait, comme il défierait l’arrogance de ses adversaires et la tyrannie de ses protecteurs, le jour où la pourpre Cardinalice couvrirait sa roture ! Hélas ! ce beau jour demeurait lointain. En l’attendant, il fallait louvoyer, ramper, prendre des sûretés, s’avilir parfois » [ 11 ]… DUBOIS écrivait à STANHOPE : « je vous dois jusqu’à la place que j’occupe dont je souhaite avec passion faire usage selon votre cœur, c’est à dire pour le service de Sa Majesté Britannique dont les intérêts me seront toujours sacrés » [ 11 ]…

Guillaume DUBOIS, le diplomate, était devenu en Septembre 1718 le nouveau Secrétaire d’Etat aux Affaires Etrangères [ 5 ]…

Dès la fin du mois d’Août 1718, DUBOIS était parvenu à convaincre le Régent d’abandonner une politique à l’esprit trop libéral et de mener un coup de force contre Parlements et Conseils… « Eh ! Monseigneur, que votre bon esprit éloigne de la FRANCE le projet dangereux de faire des Français un peuple Anglais et libre », écrit l’Abbé à d’ORLEANS ! [ 2 ] … On passe à ce moment là de la « Régence libérale » à une « Régence autoritaire »… [[ Elie DUFAURE connaîtra, pour sa part, bien plus tard, le passage d’un « Empire autoritaire » à un « Empire libéral » ]] …

Il ressort qu’à PARIS, le « Pouvoir » en place doit se débarrasser des éléments les plus Anglophobes… ainsi que des plus Hispanophiles [ 5 ].

Le 16 Septembre 1718 le Cardinal de NOAILLES démissionne du Conseil de Conscience, qui est aussitôt supprimé [ 1 ]. Le 24 Septembre, les Conseils des Affaires Etrangères, du Dedans et de la Guerre sont cassés… C’est la fin de la « Polysynodie », une organisation du pouvoir, qui voulait que ce soit des « Conseils » qui interviennent et remplacent les Ministres, et « qui ne pouvait passer pour une imitation du système Anglais » [ 7 ].

Mais TORCY, demeuré Surintendant des Postes, exerce les fonctions de conseiller secret et il impose sa présence à DUBOIS quand celui-ci travaille chez le Régent [ 11 ]. « Quand il s’agissait des intérêts de la FRANCE, du Régent, et des siens, DUBOIS n’avait jamais reculé devant l’obstacle et, en bon Abbé subtilement libertin, n’avait jamais observé, quand il fallait faire fonctionner son intelligence et son astuce, la pauvreté évangélique. Il était désormais en pleine possession de ses moyens, avait tous les atouts en main, son esprit ferait le reste et sa fortune semblait assurée. Son grand oeuvre, le rassemblement de tous les Etats Européens dans une grande alliance pacifique, était presque achevé. Il lui restait à consolider son succès et à faire la preuve qu’il n'était pas qu’un remarquable diplomate mais aussi un grand homme d'Etat », écrit CHAUSSINAND-NOGARET… [ 2 ]

 

LA « MAIN AU PANIER »…  DUBOIS ET LE « HOOP-PETTICOAT » !

 

L’ascension de DUBOIS, qui est maintenant âgé de 62 ans, jusqu’au sommet du pouvoir d’Etat, se déroule sur un fond tout particulier de « corruption » généralisée des mœurs… Cette corruption des mœurs va rester à jamais la caractéristique de la Régence dans l’Histoire… d’autant que le Régent n’a pas abandonné, en mûrissant, son goût prononcé pour les femmes et la licence…

Cependant il est fort probable que les actes et les faits réels furent beaucoup moins scandaleux que ceux qui enrichirent plus tard la « légende » !!! …

On sait les rapprochements et déductions qui peuvent être faits à partir des modes vestimentaires sur la psychologie de ceux qui s’en revêtent, or lorsque DUBOIS a regagné PARIS, depuis LONDRES, il rapporte « dans ses bagages une double révolution, diplomatique et vestimentaire » selon les termes d’ERLANGER [ 11 ]. DUBOIS, «  l’heureux Ambassadeur avait initié les Ladies à la splendeur des robes d’or ou d’argent, orgueil de la Cour de FRANCE. Il ramena une mode légère, encombrante et voluptueuse, celle des paniers » [ 11  ]… A vrai dire, explique Jean MEYER, on connaissait déjà les volumineuses jupes des bonnes amies de RACINE et de MOLIERE que l’on portait en FRANCE avant l’avènement du Roi-Soleil. Cette mode de la robe à panier connut d’abord un succès incertain. Il fallut pour qu’elle s’affirmât, le piment Anglais ! En 1710-1711 quelques ladies osèrent promener, malgré l’émeute qui s’ensuivit, leurs « jupons à cerceaux », le hoop-petticoat, à l’exemple des actrices Françaises… A PARIS en 1718 deux dames fort en rondeurs, exposées aux étouffements de la robe classique à cause de la chaleur de l’été se permirent l’audacieuse fantaisie, d’autant qu’elle était anglaise, donc à la mode, de mettre des cerceaux sous leurs jupes… [ 7 ].

« C’était un moyen comme un autre de s’aérer : l’on imagine le succès, qui ne fut pas seulement de curiosité, dans le jardin des TUILERIES. Ce fut une vague de fond qui déferla… » [ 7 ]. « Malgré les foudres Jansénistes, ce fut aussitôt parmi les élégantes, un engouement, une fureur… Tonneaux, ballons, gondoles, coupoles, guéridons, cercles d’osier recouverts de taffetas, de soie brochée, de toile à dessin, s’épanouirent, fleurs exubérantes, atteignirent, dépassèrent trois mètre cinquante de tour » décrit ERLANGER… [ 11 ]

Est-ce révélateur d’une époque ?… « « Mettre la main au panier » est une expression grivoise euphémisme un peu rude de « Mettre la main au cul à une femme », dont les traces écrites sont relativement récentes », nous explique le Corrézien Claude DUNETON ! [ 24 ]. DUNETON doute un peu que « les robes à paniers de l’époque LOUIS XV aient réellement inspiré la métaphore, car «  mettre la main au panier » est une façon de parler assez crue (…) [ qui ] signifie mettre la main au sexe, carrément, et non pas de glisser vaguement sous les jupes des dames… (…). Par contre le « panier » est un des désignatifs du sexe de la femme depuis fort longtemps (…). La « touffe » s’appelait dès l’ancienne langue le « poinil » ou « panil » (…). Le « panil » a-t-il pu donner le « panier » (…) aidé par l’image parallèle du « cabas » « panier de jonc » (…). Le « cas » est l’un des désignatifs les plus courants du sexe à l’époque (…). Le « ca bas », le « trou bas » et le « cabas »… Mettre la main au panil, au cabas, au panier ? Il est plus que tentant d’y voir un seul et même héritage » ! [ 24 ]… Dont acte ! Si DUBOIS a vraiment contribué à « ramener » le « hoop-petticoat » d’ANGLETERRE, du moins peut-on se féliciter que ses détracteurs, dans leur déluge de médisances finement ciselées, ne l’aient pas accusé aussi de se travestir, d’être un « Chevalier d’EON » avant l’heure… Or, pourtant, DUBOIS s’était déjà grimé pour incarner le Chevalier de SAINT-ALBIN… Et il est vrai aussi que l’Abbé, compte tenu de son état, portera… force soutane, aube, chasuble et même robe… rouge !!! Mais a-t-on jamais vu Cardinal aller jusqu’à porter panier sous son vêtement d’église ???

« Je ne suis les modes que de loin et il en est que je n’adopte pas du tout, comme les paniers, que je ne porte pas, et les robes ballantes, que je ne peux souffrir. Je trouve que c’est impertinent d’en mettre ; aussi nulle femme qui en porte n’est-elle admise en ma présence : c’est comme si on allait se mettre au lit. Il n’y a aucune règle pour les modes : ce sont les faiseuses de robes de chambre, et les coiffeuses qui les font. Je n’ai jamais suivi à l’excès la mode des hautes coiffures », écrit La PALATINE le 12 Avril 1721 [ 20 ]… Mais Il est vrai que « son physique sans grâce, son gros nez de travers, ses yeux trop petits, sa lourde démarche et son teint rougeaud de paysanne » [ 25 ] la défavorisaient par trop pour suivre la toute nouvelle mode plus…« sexy » !!!

En historiens avertis « du détail matériel » les GONCOURT [ 26 ] s’intéressent à la vêture de la femme au XVIIIème Siècle et ils notent : « au sortir du règne de LOUIS XIV, la femme semble prendre ses habits et ses voiles, le patron de sa toilette de bal et de triomphe, au vestiaire des Immortelles, dans l’Olympe d’OVIDE. L’Allégorie tient les ciseaux qui taillent ses robes. Les couleurs que la femme porte sont les couleurs d’un élément : l’Eau, l’Air, la Terre, le Feu, qu’elle représente, dessinent son costume, dénouent son corsage, lui posent au front l’étoile d’un diamant, lui nouent à la ceinture une couronne de fleurs, lui jettent au corps la chemise aérienne de DIANE. Habits superbes et célestes qui donnent aux femmes un air de déités volantes, et les sortent d’une nuée, la gorge effrontée et nue, la main tendant à l’aigle de JUPITER une coupe de nacre et d’or ! Ce n’est que gaze, or et brocart ; ce n’est que soie modelée par le corps seul, obéissant au vent qui lutine ses plis libres. La beauté flotte dans le manteau léger, impudique et resplendissant de la Fable. Elle sourit dans ces toilettes de nymphes assises près des sources, et dont la jupe de satin blanc couleur d'eau imite les méandres de l’onde. Négligés mythologiques, carnaval païen de la Régence s’habillant pour les fêtes antiques, pour les Lupercales données par Madame de TENCIN au Régent !  »… C’est une simple période de transition car peu après « la femme prend l’habillement usuel des grandes robes venues des tableaux de WATTEAU » [ 26 ]...

Les GONCOURT indiquent encore : « cette toilette, avec son incroyable déploiement de jupe, représente le panier dans l’ampleur, la grandeur, l’énormité de son développement. Le panier que les Princesses de sang vont bientôt porter si large qu’il leur faudra un tabouret vide à côté d’elles, le panier commence à grandir sur le modèle des paniers de deux dames anglaises venues en FRANCE en 1714 ; et chaque année il est devenu plus usité, plus exagéré, plus extravagant. Il s’est étoffé de façon à couvrir les grossesses de la Régence ; il s’est répandu par toute la FRANCE comme un masque de débauche, pendant ces jours de folie » ! [ 26 ] … Un masque de débauche !? … « Les dernières années du règne de LOUIS XIV avaient été sanglées dans la vertu farouche d’un Roi trop vieux, d’une Reine épousée en secret, d’autant plus stricte sur les mœurs qu’elle doit faire respecter sa position ambiguë… La Régence débridera d’un coup la société… La chronique scandaleuse du XVIIIème siècle fera des gorges chaudes de ces fêtes plus ou moins privées, plus ou moins vêtues… Ce sont les « fêtes d’ADAM » ou les « soupers des déesses » du Régent, où l’on représente au naturel le « Jugement de PÂRIS »… Ce seront les orgies du Marquis de SADE, qui distribuera à ses invités des pastilles au chocolat aphrodisiaques, auxquelles il a mêlé des cantharides… (…). On voit cependant apparaître une pudeur masculine peu courante à l’époque. Le Chevalier de VARENNE, qui se déclare forcé, en tant que page du Régent, d’assister nu aux dîners des Déesses, se fait confectionner un habit de couleur chair », nous explique Jean Claude BOLOGNE, dans son «  Histoire de la Pudeur », et il poursuit : « Les libertins du XVIIIème Siècle, malgré leurs excès, auront au moins le mérite, dans leur exhibitionnisme ou leur voyeurisme, de revaloriser définitivement la chair. Il faudrait pouvoir écrire une histoire de la nudité dans la conscience populaire. Quel mot venait à l’esprit quand on voyait passer un homme ou une femme nus ? Au Moyen-Age, on pensait « hérésie » ; au XVIIIème, « débauche », au XIXème on pensera « folie » et au XXème : « provocation » !!!! [ 27 ]. Le Vingt et Unième Siècle est encore par trop récent pour nous permettre de pronostiquer l’expression qui sera employée !!! « dégénérescence transgénique » ???.

 

REALITE LICENCIEUSE… BACCHANALES… OU FANTASMES ORGIAQUES…

 

Mains aux paniers… Robes troussées… Débauches masquées ou… non ! Avant tout, les fameuses « orgies » du Régent restées célèbres sont principalement des… repas fins et surtout surabondants, où l’on bâfre et l’on s’enivre !

« Le LITTRE nous le rappelle dans une sage définition : Orgie = Débauche de table. Et de citer DUCLOS : « Chaque souper était une orgie » ( chez le Régent )… Il s’agit donc de ne pas confondre orgie avec bacchanale… Une bacchanale est une réunion de débauche où il y a beaucoup de bruit, tandis qu’une orgie peut n’être qu’un souper d’amis où l’on a trop bu » expose doctement Jean MEYER [ 7 ]… Or, pour se reposer de ses soucis quotidiens, le délassement préféré du Régent était justement de… souper et… aussi de passer la soirée avec ses maîtresses et ses amis, parfois jusqu'à trois ou quatre heures du matin. « Ah ! les petits soupers du Régent ! Que n'a-t-on dit sur eux ! On les a comparés à des saturnales, mélange de débauche et de perversité. Toutes les descriptions qu'on en a pu faire viennent de ragots de seconde main, de témoignages tardifs ou douteux, et de cette littérature « érotico-littéraire » apparue dès la Régence mais dont la floraison est contemporaine de la Révolution française » [ 1 ]. PETITFILS poursuit : « rien de tout cela ne mérite le moindre crédit, ni les descriptions galantes de ces prétendues bacchanales, ni les anecdotes graveleuses, ni les spectacles licencieux sur lesquels certains historiens se sont étendus avec complaisance »… La vérité est sans doute médiane !!!

Dans son « Histoire de la Régence », le prudent LEMONTEY a souligné le rôle joué par l'imagination populaire dans l'éclosion de ces phantasmes : « Le Palais-Royal, sourd et impénétrable, apparaissait comme une île infâme, retranchée au milieu des misères publiques, véritable CAPREE où cependant manquait TIBERE… » [ 1 ].

« Quand on parcourt les brochures du temps ou les livres postérieurs qui s’y rapportent, on est effrayé de toutes les horreurs qui y sont consignées. Heureusement qu’en les comparant aux faits de l’histoire sérieuse, connue sous le titre de « la Vie du Régent » on reste convaincu de la vérité de cet axiome : « Qui dit trop ne dit rien. », estimait également de son côté Elie DUFAURE, qui jaugeait par la même surfaites certaines « mauvaises réputations » dont, bien entendu, celle prêtée à DUBOIS !

SAINT-SIMON, implacable censeur, semble pourtant avoir réduit l’atmosphère de ces orgies à leurs justes proportions : des repas détendus, légers, où l’on cultivait le mépris des bienséances, où l’on débitait de futiles commérages, où l’on contait des histoires gaillardes, où l’on persiflait les ministres, les courtisans, tout cela dans une atmosphère de liberté, de bonhomie, de franche gaieté. Rares instants où l’on ignorait les rangs, le tabouret des duchesses et le bonnet des Ducs et Pairs. « Les galanteries passées et présentes de la Cour et de la ville, sans ménagement ; les vieux contes, les disputes, les plaisanteries, les ridicules, rien ni personne n’était épargné. On buvait d’autant, on s’échauffait, on disait des ordures à gorge déployée et des impiétés à qui mieux mieux, et quand on avait fait bien du bruit et qu’on était bien ivre, on s’allait coucher et on recommençait le lendemain. »… [ 1 ] … Libertinage, libertinage !!!

Les convives étaient presque toujours les mêmes, on retrouvait du côté des hommes : BRANCAS, étourdi et cynique, NOCE, libertin et avide, BROGLIE, ordurier et intrigant, CANILLAC, élégant et cultivé, La FARE, BIRON, FARGIS, auxquels venaient se joindre quelquefois les survivants de la Cour de SAINT-CLOUD : NANCRE, d’EFFIAT, SIMIANE… Philippe d’ORLEANS n’avait aucune illusion sur ces drôles : il les appelait ses « roués », c’est à dire « bons à rouer » [ 1 ]…

Mais DUBOIS ne figurait pas parmi les habitués coutumiers des « soupers » du Régent : question de morale, d’éducation ? Ou peut-être plutôt de génération ???

Du côté des femmes, les « rouées », c’étaient les maîtresses « alternatives et concurrentes », de S. A. R. , ainsi on pouvait remarquer, au fil des périodes et des humeurs « sentimentales » du Prince, par exemple Madame de PARABERE [ incarnée par Marina VLADY dans le film de Bertrand TAVERNIER ] ou Madame de SABRAN… Mais encore on pouvait y voir : la Princesse de LEON, Madame de GESVRES, femme du Gouverneur de PARIS, dont la devise était : « Beaucoup boire ! », Mademoiselle de PORTE, souvent la Duchesse de BERRY [ l’une des propres filles du Régent ! ], et encore Madame d’AVERNE, la Duchesse de FALARI, qui savait distraire le Prince en lui faisant des contes, Mesdames du DEFFAND, de TENCIN, de FLAVACOURT, du BROSSAY et, le plus fréquemment, des « filles » de l'Opéra : les deux sœurs SOURIS, la petite ROY ou la petite Emilie [ la tragique et émouvante Christine PASCAL, l’incarnant dans le film de TAVERNIER ! ]… [ 21 ].

Mais l’exhaustivité obligerait à citer encore maint autres femmes de haut-rang et de sang noble… autant que des simples filles de petite vertu !!! Et ERLANGER d’énumérer de son côté : « avec le même plaisir, la même gentillesse, la même secrète indifférence, le Régent courtise, au hasard de sa fantaisie, actrices et femmes du monde, la GRANDVAL, la DUCLOS, étoile de la Comédie-Française, la petite LEROY, la si mignonne Emilie, Olivia TRANT, une Anglaise « lactée, fraîche et beurrée », Mademoiselle UZEE, Mademoiselle HOUEL, Madame de NICOLAI, Madame de FLAVACOURT, la Duchesse de GESVRES… » [ 11 ] …

Les roués, hommes et femmes, se donnent - toute une symbolique - des surnoms « plaisants » qui sont parvenus jusqu’à nous ! BROGLIE est le Brouillon, La FARE le Gros Poupart, NOCE Bracquemardus de Nocendo, CANILLAC la Caillette triste, BRANCAS la Caillette gaie, FARGIS l'Escarpin, Mme de PARABERE le Petit Corbeau Brun et le gigot, Mme de SABRAN l'Aloyau, la Duchesse de BERRY : la Princesse Beau paon ou la Princesse Joufflotte... [ 21 ]… La salle où l’on soupe est barricadée au-dehors, et nulle affaire, si pressante fût elle, ne permet de pénétrer jusqu’au Régent. Des gardes, jeunes et vigoureux, qui appartiennent à la Duchesse de BERRY se tiennent devant les portes. Point de cuisiniers et point de valets indiscrets. On se sert, pour la cuisine, d'ustensiles d'argent. Chacun met la main à la pâte… [ 21 ]

Et, tandis que les marmitons du Palais-Royal jouent au pharaon à l’office, ou « se prélassent » au parterre de l'Opéra, l’Aloyau fait sauter l’omelette; le Petit Corbeau Brun surveille les sauces ; Braquemardus goûte les vins... Quant à Philippe d’ORLEANS, qui excelle en tout, en cuisine comme en chimie, en musique ou en peinture, c’est un maître queux sans pareil, dit-on !… Les femmes sont vêtues de tissus très légers… On mange, on boit, on dit des propos au gros sel… On s’échauffe, on se grise !!! Ceux qui ne peuvent pas marcher, on les emporte. Certains historiens ont parlé avec complaisance de spectacles licencieux dans le goût de ceux de la ROME Antique, où les femmes étaient les plus ardentes au plaisir. Madame de TENCIN, assurent-ils, organisait des tableaux vivants qui représentaient le Paradis terrestre. Après quoi, des sujets de l'Opéra dansaient des ballets sans avoir eu la précaution de conserver la feuille de figuier cueillie dans le Paradis terrestre dont ils venaient d'être chassés. Parfois, on éteignait les lumières sauf une, et La FARE, muni d'une lanterne magique, faisait passer, sous les yeux des convives, les gravures de l'Arétin sur lesquelles il avait écrit des couplets. Il arrivait, dit-on encore, qu'au cours de ces séances quelqu'un soufflât la lumière... [ 21 ].

« EROS et BACCHUS triomphent. Un convive attendri veut étreindre sa maîtresse, trouve la place prise et sans protester, s’adresse ailleurs. Nul ne sait plus à qui appartiennent ces gorges, ces bouches où glissent d’anonymes caresses. Souvent, les bougies brusquement éteintes laissent l’obscurité servir le hasard. Les mirebalais se détachent de la muraille, dépouillent leur livrée et enseignent aux belles curieuses ce que vaut l’ardeur d’un plébéien »… [11 ]…

« ... Certes, si les maîtresses de mon fils l’aimaient réellement, elles auraient soin de sa santé et de sa vie. Mais je vois bien, chère Louise, que vous ne connaissez pas les Françaises : elles n’obéissent qu’à leur intérêt et à leur goût pour les débauches... De plus il n'est pas jaloux...; cela prouve bien qu’il ne les aime pas, il pourrait donc s’amender d'autant plus facilement, mais il est tellement habitué à cette vie de débauches, à boire et à manger chez elles, qu’il ne peut s’en arracher. Cela me désole quelquefois. Mais espérons qu’un jour Dieu l’arrachera de ce labyrinthe et le tirera des mains de toutes ces méchantes gens... », s’inquiète la PALATINE, en date du 14 Décembre 1717… [ 20 ]. « L’œil de mon fils ne va ni mieux, ni moins bien... Il est incapable d’observer la diète plus de deux ou trois jours. De boire beaucoup cela ne vaut rien pour les yeux, et par malheur les dames ici boivent plus que les hommes, et  ( soit dit entre nous ) mon fils a une maudite maîtresse qui boit comme un sonneur. De plus elle ne lui est pas fidèle du tout. Mais il s’en soucie comme d'un fétu, il n'est pas le moins du monde jaloux, ce qui souvent me fait craindre qu’il n'attrape quelque chose de laid dans ce commerce-là. Dieu l’en préserve ! Cette compagnie du Diable avec laquelle il soupe toutes les nuits jusqu’à trois ou quatre heures du matin, cela est forcément malsain ! ... Je vous le demande en grâce, priez assidûment pour qu’il se convertisse ! Il n’a pas d'autre défaut que celui-ci, mais il est bien grand »... écrit encore La PALATINE, le 23 Décembre 1717 [ 20 ]. En fait, seul, Philippe gardait la tête froide au milieu des excès en tout genre et il conservait même une sorte d'élégance, de tact et de mesure. Si bien que l’avocat BARBIER a pu dire, dans son Journal : « Il avait une qualité , qui est bien l’âme du conseil, qui est le secret. Le duc d'ORLEANS non seulement avait des maîtresses en titre, mais il aimait fort toutes les p... nouvelles qui paraissaient dans PARIS. Il faisait des soupers avec elles et ses amis, mais avec toutes ces femmes, p... ou autres, il n’était jamais question d'affaires d’État. »… [ 21 ]. Et SAINT-SIMON de confirmer ces dires : « Ce qui est extraordinaire, c’est que ni ses maîtresses, ni madame la duchesse de BERRY, ni ses roués, au milieu même de l’ivresse, n’ont jamais pu rien savoir de lui de tant soit peu important, sur quoi que ce soit du gouvernement et des affaires. » ! [ 21 ]… Philippe ne mélange donc pas le travail et les plaisirs… Mais il peut cependant mêler sa propre famille à des plaisirs « immoraux »… en fait seulement la Duchesse de BERRY, Marie Louise Elisabeth d’ORLEANS, qui prenait souvent part aux soupers galants du Régent, son père…

Cette présence avait pour effet de scandaliser bien des âmes pieuses ! Surtout que cette jeune Duchesse n’était modérée en rien : vins , liqueurs fortes, tabac, table, amours, jeux… [ 21 ]… Perte de 1.800 000 livres au jeu en un soir… Débauches gastronomiques la veille du Carême de 1718 avec un menu « royal » tenant sur huit pages…etc. … Sa courte vie ne fût finalement qu’une succession de scandales !!!

Mariée à quatorze ans, elle trompait son mari deux jours après son mariage… Et déjà couraient des rumeurs persistantes d’inceste avec son père… « On est étonné que des historiens sérieux se fondant sur la seule réputation de libertinage du futur Régent y aient accordé quelque crédit. Philippe, quoique débauché, ne fut jamais un vicieux ou un malade » estime PETITFILS [ 1 ]… Pour ERLANGER : «  ces deux êtres se sentaient de même race, de même espèce, profondément différents, avec leur gaité et leur irrévérence, de la foule hypocrite qui les entourait. Philippe n’avait pas un camarade près duquel il pût si librement s’épancher, oublier les soucis, les contraintes. Une telle communauté d’esprit attache parfois aussi étroitement que des liens charnels » [ 11 ] … Je pense qu’il s’agit là d’une exacte vision !

Il est certain que la mort brutale de Joufflotte, le 19 Juillet 1719, laissera son père sincèrement désemparé… « J’ai trouvé mon pauvre fils dans une telle affliction que cela attendrirait un rocher, il ne veut pas pleurer, il se raidit contre la douleur, et, à tout instant, les larmes ne lui en montent pas pour autant aux yeux », écrit la PALATINE, en date du 23 Juillet 1719 [ 20 ].

 

L’EGERIE DE DUBOIS : L’EX-ABBESSE, SI TANT FRIPONNE, MADAME DE TENCIN !

 

Il convenait à l’évidence de rappeler sommairement quels étaient les grandes lignes des mœurs de l’époque mais surtout du Régent et de ses proches… avant d’en arriver à aborder ce que l’on peut savoir de celles de DUBOIS…

« En cette période de mœurs faciles où la morale était souvent bafouée, peu nombreux étaient ceux qui se souciaient des écarts sexuels du Régent ou de son Ministre DUBOIS, de leurs plaisirs et de leurs excès, si bien partagés par leur entourage, qu’il fût laïque ou clérical… » écrit affirmatif CHAUSSINAND-NOGARET [ 2 ].

« Qui, à part des jaloux ulcérés, s’indignait que DUBOIS eût une maîtresse ou que le Régent fréquentât des putains? La Régence eut ceci de raisonnable qu'elle n’exigea pas des hommes qu’ils fussent des anges. Elle eut la complaisance de les prendre avec leurs faiblesses et ne s’indigna pas de leurs vices, ni de la hardiesse avec laquelle ils se servaient de leur liberté retrouvée après un règne d’hypocrisie qui avait nié le droit d’expression à leur nature et à leur besoin d’authenticité. Le grand VOLTAIRE perçait sous la grivoiserie et l’indécence, et DUBOIS épanouissait son génie aux côtés de Madame de TENCIN, aimable nonne pétrie d’esprit qui le reposait de ses fatigues, de ses travaux et des tracasseries que ses envieux ne lui ménageaient pas », poursuit CHAUSSINAND-NOGARET [ 2 ]… Car Guillaume DUBOIS avait lui aussi une égérie… qui se nommait Claudine-Alexandrine de GUERIN de TENCIN et qui était née à GRENOBLE, en 1682 [ soit 26 années après lui…]. Une maîtresse… qui était une maîtresse-femme aussi… et sur laquelle il convient que nous nous penchions donc maintenant quelque peu… Comme une majorité de jeunes filles de sa classe sociale, Alexandrine, à l’âge de huit ans était entrée au Couvent… Son père la força à prendre l’habit, ce qu’elle fit, tout en décidant de refuser de prononcer ses vœux définitifs…

Toutefois, toujours contrainte par son père, le tyrannique Président de TENCIN, le 25 Novembre 1698 elle fut obligée de s’engager… mais elle ne tarda pas, dès le lendemain, à dénoncer ses vœux de la veille grâce à l’aide d’un ecclésiastique, amoureux d’elle, qui fit entrer au couvent un Notaire, démontrant à l’Eglise que la nouvelle recrue n’était pas qualifiée pour devenir religieuse [ 28 ]… Alexandrine parvint à faire annuler son engagement en Cour Pontificale [ 1 ]… Son père mourut en 1705, mais elle resta encore au Couvent Sainte-CLAIRE d’ANNONAY, jusqu’en 1709, date à laquelle elle parvint à s’enfuir à PARIS avec l’aide d’une de ses tantes  [ 28 ] …

Dès lors elle mena dans la Capitale une vie particulièrement libre ! Elle devint la maîtresse de FONTENELLE, scientifique et Encyclopédiste, de l’Ambassadeur Anglais tory, Mathieu PRIOR, « puis de l'abbé DUBOIS, dont elle sera aussi la confidente » [ 1 ]. En 1717, elle a, d’un écrivain, le Chevalier DESTOUCHES, un enfant qu’elle abandonne au porche d’une église mais que son père élèvera… Cet enfant n’est autre que Jean Le ROND d'ALEMBERT, le célèbre mathématicien et philosophe, qui avec le Langrois DIDEROT deviendra l’une des « illustrations du Siècle des Lumières » !!!  [ 2 ].

Tiens ! On peut à cet instant noter ici un rapprochement entre DUBOIS et d’ALEMBERT ! c’est Elie DUFAURE qui nous y incite à la lecture de sa « Notice »…

« Un digne ecclésiastique, M. LEYMONERIE, a entrepris, dans son histoire de BRIVES et de ses environs, de faire justice de tant de calomnies et de rétablir la mémoire du Cardinal DUBOIS (…) mais il n’a pas su ou n’a pas voulu le faire d’une manière complète (…). M. LEYMONERIE, avec tous ces documents, n’aurait peut être pas osé rétablir une mémoire généralement attaquée ; car un homme autrement capable, le célèbre d’ALEMBERT, n’eut pas le courage de présenter d’une main ferme, à l’Académie Française, l’éloge du Cardinal DUBOIS [ V. t. IV, p. 24, 3è al. de ses Eloges - Celui du Cardinal fut lu à la séance publique du 25 août 1781 ] [ cette note est de Maître DUFAURE ]. Sa voix fut dominée par les échos lointains des cris de ceux qui jappaient sur les talons du Premier Ministre. Ce grand philosophe n’eut pas assez de caractère pour admirer sans réserve un grand ministre, d’un goût si exquis et si raffiné en tout, le plus grand, peut-être, des temps modernes, si l’on compare impartialement ce qu’il a fait avec ses moyens d’exécution et les difficultés énormes qu’on lui suscitait de toutes parts ». [ Je trouve Elie bien sévère ici pour d’ALEMBERT ! Un bâtard, maternellement abandonné, jamais reconnu, peut-il se transformer en un admirateur inconditionnel de l’un des amants de sa mère ? C’est une question qui pourrait faire peut-être l’objet d’une réponse par la psychanalyse moderne !!! ].

Avant la naissance de d’ALEMBERT, vers 1714, « la » de TENCIN, « cette femme d'esprit très attachée aux plaisirs des sens », a eu une liaison avec le Duc d'ORLEANS… L’élève, Philippe, est-il « passé », cette fois, avant son ancien Précepteur Guillaume DUBOIS ? Probablement… Mais ce fut une brève liaison, rapporte-t-on, Alexandrine aimait trop l’intrigue et la politique, semble-t-il, pour plaire durablement à ce solitaire qu’était Philippe d’ORLEANS… Elle passait d'ailleurs pour une espionne au service de TORCY. Philippe la congédia-t-il, comme le prétend DUCLOS, en lui déclarant tout à trac : « qu'il n'aimait pas les putains qui parlaient d'affaires entre deux draps » ? …

Il faudrait admettre alors que Madame de TENCIN n’avait ni amour-propre ni rancune, car elle conserva ensuite toujours pour le Prince D’ORLEANS une tendre amitié et travailla au succès de ses entreprises… [ 1 ].

C’est Alexandrine précisément qui suggéra à un moment à Lord BOLINGBROKE, Ministre Anglais [ un temps également l’amant de Madame de PARABERE ], l’idée d'un mariage entre le prétendant au trône d’ANGLETERRE et l’une des filles du Duc d’ORLEANS : ou la future Duchesse de BERRY ou bien Mademoiselle de VALOIS. L'Anglais accueillit cette proposition avec le sourire mais comprit qu’en raison même de l’amitié de sa maîtresse avec Philippe d’ORLEANS la proposition venait de plus haut... Cette intrigue reste encore de nos jours assez obscure, mais elle fut, apparemment, l’une des raisons déterminantes qui poussèrent le Duc d’ORLEANS, une fois parvenu aux affaires, à soutenir le clan Jacobite… car il rêvait pour l'une de ses filles du trône d'ANGLETERRE…[ La dynastie Hanovrienne dont relevait George 1er, Roi d’ANGLETERRE récemment en place sur le trône, se trouvera confrontée à la menace perpétuelle des « Jacobites », les STUART, tout au long de la période, et la question du soutien par le Royaume de FRANCE des HANOVRE ou des STUART sera alors une question permanente de politique extérieure dont on peut saisir l’importance diplomatique et stratégique…].

Les chansonniers raillèrent à l’époque la passion peu discrète qui existait entre Lord BOLINGBROKE et de Madame de TENCIN…

             « BOLINGBROKE, es-tu possédé ?

             Quelle est ton idée chimérique

             De t’amuser à caresser

             La fille de Saint DOMINIQUE ? » [ 1 ]

 

« Une amazone excentrique, calculatrice, spirituelle et sans scrupule, un picaro femelle de haute volée, agioteuse professionnelle, d’une liberté de mœurs bien accordée à la dissolution générale de la société de la Régence, livrant sa beauté à tout venant mais réservant le secret de son ambition, telle était l’égérie de l’Abbé DUBOIS au moment où sa prodigieuse carrière se dessinait. Alexandrine de TENCIN, religieuse sans vocation, était parvenue à se faire relever de ses vœux, était devenue Chanoinesse et, rompant toute chaîne, s’était rendue à PARIS pour mener une vie d’aventures et de délices. Les amants ne lui avaient pas manqué (…). Admise, par DUBOIS, au Palais-Royal, elle attira, dit-on, l’attention du Régent par une initiative audacieuse et galante qui dépeint joliment ce caractère de femme que rien n’arrêtait, ni pudeur ni respect, pour parvenir à ses fins. Elle avait eu l'audace de s’installer toute nue sur un piédestal, à la place d’une statue qui décorait le vestibule du Palais-Royal. Quand le Régent passa, il la vit, s’en amusa et la fit porter dans son lit. Par elle, DUBOIS eut dans sa maison une maîtresse en titre comme un souverain », nous informe CHAUSSINAND-NOGARET [ 2 ]… qui me semble bien informé !!!

SAINT-SIMON nous confie sur le même sujet : « Elle devint maîtresse de l’Abbé DUBOIS et ne tarda pas à devenir sa confidente, puis la directrice de la plupart de ses desseins et de ses secrets. Cela demeura assez longtemps caché et tant que la fortune de l’Abbé DUBOIS eut besoin de quelques mesures. Mais depuis qu’il fut Archevêque, encore plus lorsqu’il fut Cardinal, elle devint maîtresse publique, dominant chez lui à découvert, et tenant une cour chez elle, comme étant le véritable canal des grâces et de la fortune » [ 2 ] … Madame de TENCIN tiendra longtemps à PARIS un salon brillant… Elle faisait partie du cercle des intellectuels et était connue et fréquentée par des politiques et des gens de lettres [ 25 ]… MARIVAUX, ruiné par l’affaire de LAW, hante les salons de la Duchesse du MAINE à SCEAUX et constitue une des attractions des mardis de la Marquise de LAMBERT où se côtoient MONTESQUIEU, La MOTTE, FONTENELLE. Il a de la même manière ses habitudes chez Madame de TENCIN, qui protège les débuts d’un certain HELVETIUS dans l’essaim de jeunes snobs Anglais, parmi lesquels CHESTERFIELD ou Lord BOLINGBROKE [ 7 ] ! … Pour PETITFILS : « ce salon mondain servait d’ailleurs plus ou moins de couverture à des activités d’espionnage » dans l’intérêt de DUBOIS [ 1 ]. Madame de TENCIN faisait «  partie de l’équipe restreinte des collaborateurs fidèles auxquels DUBOIS accordait les yeux fermés sa confiance »… Si NOCE, le noceur, [ le persifleur ami du Régent, celui qui avait osé dire à son maître « qu’il pouvait bien faire d’un cuistre un Cardinal, mais non pas du Cardinal DUBOIS un honnête homme »…], si NOCE donc, qui avait aussi osé « chasser sur les terres » de son Eminence en lui empruntant pour quelques nuits sa maîtresse Alexandrine sera exilé à BLOIS à la fin de l’année 1721 [ 1 ], Madame de TENCIN, elle, restera « fidèlement » aux cotés, puis au chevet, du Cardinal DUBOIS gravement malade, et ce jusqu’à sa mort ! … [ 2 ]

Une chose est certaine, les contemporains de Madame de TENCIN étaient « presque tous d’accord pour lui trouver du charme, cela exclut la perfection physique absolue, mais c’est une physionomie pétillante d’intelligence » [ 25 ]… ERLANGER la qualifiera de « spirituelle aventurière » ayant «  préféré au cloître l’espionnage, la galanterie et l’aventure »… [ 11 ].

ERLANGER constate lui aussi que Madame de TENCIN « ouvre son salon aux philosophes, aux écrivains et les traite, éblouis, comme d’authentiques seigneurs. En voilà assez pour asservir les Muses. DUBOIS, impatient de se décrasser, croira séduire la Renommée elle-même en achetant les faveurs de la patronne des beaux esprits. Philippe pâme de rire ! »… [ 11 ] … Allégations allégoriques d’historien, intuition, ou réelle analyse de relations complexes pouvant exister entre des « aventuriers », d’origine, de sexe et d’âge différents ? Je ne sais…

 

LAW ET DUBOIS : DEUX TRES « CHERS » AMIS DE « LA » TENCIN AUX AFFAIRES !

 

Dès la fin de l’année 1718, DUBOIS siège désormais en premières places au Conseil de Régence… alors qu’en même temps le financier LAW voit son « système bancaire » monter et atteindre à son apogée…

Les deux hommes, DUBOIS et LAW, membres du « groupe Orléaniste », et néanmoins « rivaux » [ 5 ], sont des intimes notoires de Madame de TENCIN… !!!

« Madame de TENCIN eut la chance de connaître le financier Ecossais John LAW qui fonda la Banque d’Etat en FRANCE et qui est le précurseur de la finance moderne. C’est grâce à lui que Madame de TENCIN fit sa fortune. Elle connut aussi l’Abbé Guillaume DUBOIS, un cardinal corrompu [ sic ! ] qui aida le Régent d’ORLEANS à recevoir sa position à la Cour. Elle fut sa maîtresse et lui assura une véritable puissance politique », peut-on lire, aujourd’hui, sur les pages d’un site Web anglo-saxon, toutes entières consacrées à Claudine-Alexandrine de TENCIN !!! [ 25 ].

Le fameux « système » de LAW naquit à proprement parler vers la fin d’Août 1719 et dès la fin de l’automne l’appareil fiscal du Royaume passa tout entier des mains des officiers comptables, fermiers-généraux et traitants, dans celles de l’Ecossais et de sa tentaculaire entreprise ! [ 1 ]… En une journée des variations de cours permettaient aux spéculateurs des gains conséquents…

« La belle Madame de TENCIN, maîtresse du Régent et de l’Abbé DUBOIS, avait même fondé avec quelques dignes magistrats un bureau d’agiotage » [ 1 ] … [ « Le mot agiotage abandonne le rapport à l’usure ( bénéfices usuraires ) qu’il possède encore au début du XVIIIème Siècle ( Dictionnaire de l’Académie de 1718 ), il s’agit désormais d’un trafic sur les effets publics, jeu sur la hausse ou la baisse, manœuvre pour faire hausser ou baisser les fonds publics, ou faire varier les prix de certaines marchandises en vue d’un profit » ( selon le LITTRE ). C’est pendant la Régence, avec le système de LAW, qu’une fièvre boursière s’empare de la Capitale. Dès lors, tout au long du siècle, le langage économique et le langage amoureux ne cesseront de se croiser » explique WALD LASOWSKI [ 29 ] ]…

« L’or est devenu une divinité ici, on n’a plus d’autre préoccupation. Cette grande folie me paraît affreuse » écrit la PALATINE, en date du 9 Décembre 1719 ! [ 20 ]… C’est un fait : papiers, actions, titres de rente circulaient alors de main en main dans la fièvre générale attirant spéculateurs et population interlope ! … Et la population de PARIS s’enfla, dit-on, de près de 350.000 personnes ! … Un faux abbé vendait des billets d’enterrement à la place d’actions de la Compagnie des INDES… Un bossu – que Paul FEVAL rendra immortel !!! – prêtait sa bosse en guise d’écritoire et empochait à chaque contrat signé une commission en « billets de Monsieur LAW » ! …

Il fallut aussi installer aux extrémités de la Rue Quincampoix un cordon de soldats, puis une grille, pour éviter les rixes et l’empressement des spéculateurs ! [ 1 ].

Le succès et la gloire de LAW sont maintenant à leur zénith, et tant DUBOIS que le Régent le souhaitent voir devenir Ministre ! Mais cette promotion se heurte à un obstacle majeur : bien que devenu Français par lettre de nationalité, « l’Ecossais » n’est pas catholique, et si sa conversion est nécessaire il vit aussi en concubinage avec une femme mariée et ne souhaite pas renoncer à ses amours ! … DUBOIS, pour respecter des conventions dont par ailleurs il ne se formalise guère, fait appel à un prêtre « peu scrupuleux » qui n’est autre que… l’Abbé de TENCIN…

C’est le propre frère de sa maîtresse… qui fait volontiers office de confesseur complaisant et qui permet la « catholicisation » rapide de l’impétrant LAW !!! [ 2 ].

SAINT-SIMON affirme que Madame de TENCIN : «  commença [ la carrière ] de son frère bien aimé : elle le fit connaître à son amant secret [ DUBOIS ] qui ne tarda pas à le goûter comme un homme si fait exprès pour le seconder en toutes choses et lui être singulièrement utile … » !

Ainsi le 5 Janvier 1720, LAW devient il Contrôleur Général des Finances et il occupe le si prestigieux poste qu’avait détenu COLBERT…

« LAW et DUBOIS, les deux compères, l’un s’occupant de faire rentrer l’argent, de payer les dépenses et de favoriser l’économie, l’autre dirigeant la FRANCE sous le couvert du Régent, s’entendaient à merveille, bien que de caractères très différents, le premier habile mais naïf et probe, le second armé de cautèle, astucieux, rusé, mais défendant partout le Système qui assurait au pays un redressement spectaculaire », écrit CHAUSSINAND-NOGARET à propos des deux grands amis de « la TENCIN » [ 2 ].

 

LA BANQUEROUTE : CATASTROPHE OU… BIENFAIT NATIONAL ?

 

« Je ne puis finir sans me réjouir avec vous de l’heureux état où sont vos finances. Leur rétablissement si prompt et si surprenant fait l’admiration de l’EUROPE », écrivait STANHOPE à son ami DUBOIS… [ 11 ]. Cependant il n’y a jamais bien loin « du Capitole à la Roche Tarpéienne » et, « Lorsqu’il devint évident que LAW courait à la banqueroute, DUBOIS l’abandonna, sans toutefois mener campagne contre lui. Il attendit tout simplement que la branche se rompe, et, lorsque le 12 décembre 1720 LAW remit son mandat, DUBOIS recueillit sa succession, fut chargé de la liquidation, sans avoir vraiment contribué à la chute du financier qui sombrait tout naturellement avec son système dans l’emballement final, attendu et inévitable » [ 2 ].

« Mercredi dernier encore, un jeune homme s’est jeté par la fenêtre, de désespoir, et s’est cassé le cou. Je ne voudrais pas être dans la peau de Monsieur LAW. Il a trop à répondre devant Dieu d’avoir causé tant de malheurs », écrivit la PALATINE le 9 Novembre 1720 ! [ 20 ]…

La « banqueroute de LAW » sera longtemps considérée comme une catastrophe économique, mais l’inflation aura quand même eu les effets bénéfiques, aujourd’hui reconnus, d’une relance économique de forme« Keynésienne » ! [ 1 ]. Pour VOLTAIRE, « ce fameux système de LAW, qui semblait devoir ruiner la Régence et l’Etat, soutint en effet l’un et l’autre par des conséquences que personne n’avait prévues » [ 11]…

« Cette chute n’effaçait pas les grands mérites de LAW qui avaient sauvé le Royaume de la léthargie et de la faillite. On a tiré prétexte d'une lettre de SCHAUB pour créditer DUBOIS de la disgrâce de LAW. « C’est », écrivait-il à l’Abbé, « un coup de maître que de vous être débarrassé d’un concurrent également dangereux à vous et à nous ». En réalité, DUBOIS avait laissé faire, mais une fois l’événement acquis, sans doute, s’était-il flatté auprès des Anglais d’en être l’auteur. Dans la mesure où les soupçons de STAIR à l’égard de LAW avaient pu contaminer le cabinet de LONDRES, il était de bonne guerre, pour montrer son amitié et son attachement à l’alliance Anglaise, de s’attribuer le mérite du renvoi d’un Ministre compromis et suspect de mauvaises intentions envers l’allié Britannique… » [ 1 ].

« A cela se borne le rôle de DUBOIS dans l’histoire du Système, et tout le reste est encore une fois fantasme d’historiens anglophobes et, chez les contemporains de DUBOIS, d’ennemis déclarés du système Européen dont il avait été l’initiateur et l’artisan passionné. DUBOIS avait, en effet, d’autres préoccupations que de combattre LAW » estime CHAUSSINAND-NOGARET, en « bon » historien [ 2 ]… « Le bon historien n’est d’aucun temps ni d’aucun pays. Quoiqu’il aime sa Patrie, il ne flatte jamais en rien » écrivait, en 1714, FENELON dans sa célèbre « Lettre à l’Académie » posant une définition de l’Histoire devenue désormais classique… mais pas forcément partagée par tous en tout temps  [ 23 ]…

 

DUBOIS AU TRAVAIL ! … « UN PEU VIF MAIS DE BON CONSEIL » !

 

Si le Régent et DUBOIS furent à leurs heures des hommes de plaisir-s, ils furent aussi des hommes de travail ! Les fameux « soupers » et les récits de leurs débauches réelles ou supposées, cachaient des journées de travail intenses, tant pour l’un que pour l’autre, de bien souvent près de douze heures de labeur par jour ! [ 21 ].

PETITFILS note que c’est une conception « moderne » de leurs fonctions qu’avaient ces deux hommes : être Régent ou être Ministre étaient pour eux des métiers qu’il fallait exercer consciencieusement mais qui ne devaient pas empiéter sur leur existence personnelle, sur leurs temps de liberté… Et contrairement à la conception de LOUIS XIV, il ne fallait pas selon eux vivre en perpétuelle représentation ! [ 1 ].

Une grande confiance sinon une complicité existait aussi entre les deux hommes… « Allez vous faire f… ! » aurait dit un jour DUBOIS à une solliciteuse qui l’exaspérait. Celle-ci s’en plaignit immédiatement au Régent… « DUBOIS est un peu vif mais il est de bon conseil » lui aurait alors répliqué « S.A.R. » !… Il semble d’ailleurs, de notoriété, que DUBOIS se servait régulièrement d’un langage « fort peu châtié et peu à sa place dans la bouche d’un prêtre, même de Cour »… [ 30 ] !

Ce langage « vert » ne l’empêchait nullement d’abattre une somme de travail de plus en plus considérable au fur et à mesure que ses responsabilités augmentaient… Ainsi, vers 1722, son emploi du temps était-il à peu près le suivant : « son travail commençait à 5 heures du matin par la lecture du courrier et la dictée des lettres, jusqu’au lever du Roi à 8 heures. La cérémonie terminée, DUBOIS travaillait avec le Régent et les ministres, ou recevait les Ambassadeurs, signait le courrier et les dépêches pour les Cours étrangères. A 10 heures 30 il recevait les instructions du Roi puis, selon les jours, participait au Conseil de Conscience, ou des Finances, ou des Dépêches, ou travaillait avec les commis. Après dîner, audience chez le Régent ou préparation des rapports avec son secrétaire. A 18 heures, il recevait à tour de rôle les principaux Ministres, le Secrétaire d’Etat à la Guerre, le Contrôleur Général des Finances ou le Lieutenant de police. Et à 19 heures il s’entretenait avec le Contrôleur Général et parfois avec les intendants des Finances. Ce travail pouvait se poursuivre tard dans la soirée. Le dimanche, son agenda était aussi chargé : à 8 heures 45, réunion chez le Régent avec les Ministres ; à 10 heures 30, instructions et messe du Roi ; à 11 heures 30, Conseil de Régence ; à 12 heures 30, audience publique. A 15 h 30, entretien particulier avec le Duc d’ORLEANS, puis rapports des premiers commis, avant le travail avec le Secrétaire d’Etat à la Guerre à 18 heures et avec le Contrôleur des Finances à 19 heures » ! [ 2 ]. Et finalement on peut constater qu’il « restait peu de temps pour les loisirs ou pour les débauches qu’on lui a tant reprochées » !  [ 2 ].

 

SPECIALISTE D’UNE POLITIQUE ETRANGERE « SUBTILEMENT ANTI-ESPAGNOLE »

 

DUBOIS, l’un des principaux artisans de la Triple - puis de la Quadruple - Alliance, joue toujours un rôle essentiel dans l’orientation de la « politique Européenne » du Royaume de France, et plus encore au Conseil de Régence dès l’automne de 1718 !

Et comme la politique extérieure a des répercussions et des conséquences intérieures fort importantes, tant sur le régime que sur ses opposants ; DUBOIS devient dès lors « plus que jamais l’éminence grise de Philippe d’ORLEANS » [ 5 ] et « leur politique subtilement anti-espagnole porte ses fruits jusqu’en 1720, lors de l’Affaire de BRETAGNE…» peut affirmer Emmanuel Le ROY LADURIE [ 5 ]. En Décembre 1718, DUBOIS brise la conspiration dite « de CELLAMARE », du nom d’Antoine Joseph del GIUDICE, Prince de CELLAMARE, Ambassadeur en FRANCE du Roi PHILIPPE V d’ESPAGNE, qui s’est donné pour but de renverser le Régent, avec l’appui d’un « front oppositionnel regroupant les bâtards, plus un certain nombre de grands seigneurs Français, ainsi que divers éléments venus d’ESPAGNE ou d’ITALIE » [ 5 ] …

Le projet n’est pas bien préparé du tout, et STANHOPE peut avertir bientôt DUBOIS de ce qui se trame [ 2 ] … DUBOIS aurait aussi été mis au courant par « la » FILLON, « tenancière d’un mauvais lieu, vieille commère qui lui servait d’indicatrice » [ 1 ]…. Selon ERLANGER : « le 2 Décembre 1718, à minuit, une dame richement encapuchonnée dans des coiffes sombres, gagna par un escalier dérobé l’appartement de DUBOIS. C’était la FILLON, propriétaire renommée d’une des principales maison de tolérance Parisiennes » … [ 11 ]

Le dialogue rapporté par ERLANGER, même apocryphe, apparaît sans aucune ambiguïté : « - Mon compère, quelque évènement se prépare chez les Espagnols » dit la maquerelle au Ministre « avec lequel, depuis longtemps, elle entretenait les rapports les plus divers »… [ 11 ]… Confidences très intimes entre un Abbé et une Putain !!!

DUBOIS n’a donc plus qu’à attendre d’avoir des preuves pour anéantir la conspiration et triompher ! Et bientôt le parti Espagnol est déconsidéré, le Duc et la Duchesse du MAINE arrêtés, POLIGNAC relégué dans une Abbaye et CELLAMARE expulsé…

Certains historiens ont accusé DUBOIS d’avoir démesurément grossi le complot de CELLAMARE durant la période où il resta seul à le connaître… LEMONTEY dit même qu’il faudrait l’appeler « la conspiration de DUBOIS » ! [ 11 ] … Pour ma part je continue à parler de la « Conspiration de CELLAMARE », tout en étant convaincu que DUBOIS en a tiré le plus grand parti qu’il lui était possible pour discréditer au maximum nombre de ses opposants intérieurs…

Le jour de l’arrestation du Duc du MAINE, le 28 Décembre 1718, l’ANGLETERRE déclare la guerre à l’ESPAGNE… Le Régent, devant le Conseil de Régence, lit deux lettres compromettantes de CELLAMARE à ALBERONI et affirme sa volonté de suivre l’ANGLETERRE conformément au traité d’alliance signé…

En 1719, « la modeste guerre d’ESPAGNE que mène la FRANCE contre le Cousin BOURBON de MADRID » force « l’ESPAGNE à rallier sous peu le système Européen des deux Ministres, Français et Anglais, DUBOIS et STANHOPE » [ 5 ]… Cette guerre qualifié par Le ROY LADURIE de « pas chère et peu sanglante » n’est selon lui « qu’une bourrade amicale » ! … La guerre est déclarée à l’ESPAGNE en Janvier 1719… mais le « Manifeste » de LOUIS XV daté du 20 Mai suivant, rédigé en fait par DUBOIS, prend le plus grand soin de rappeler que la FRANCE ne fait la guerre ni au Roi, ni au peuple Espagnol ! [ 1 ]. En fait c’est surtout ALBERONI qui est visé, c’est à dire, « en clair », « un gouvernement étranger qui opprime la Nation, qui abuse la confiance du Souverain, un Ministre qui ne respire que l’embrasement de l’EUROPE » [ 1 ]. Il est avéré que DUBOIS avait toujours exprimé très fermement son intention de dissocier l'ESPAGNE de son Ministre, seul obstacle à la paix selon lui. « Montrons dans toutes les occasions », écrivait-il dès Janvier 1719, « que ce n'est pas au Roi Catholique, ni à la Nation Espagnole, qu’on fait la guerre, mais à ce Ministre turbulent ; faisons-lui personnellement tout le mal que l’on pourra »… Il résulte que « DUBOIS était ici encore en avance sur son temps. Il ne faisait pas la guerre à un peuple mais à un tyran. On verra de nos jours l'OTAN et la Communauté Européenne utiliser les mêmes arguments et déclarer, dans la guerre du KOSOVO, qu’ils ne faisaient pas la guerre aux Serbes mais à Slobodan MILOSEVIC » nous fait remarquer, avec pertinence, me semble-t-il, Guy CHAUSSINAND-NOGARET [ 2 ]…

Fin Novembre 1719, ALBERONI est disgracié et il quitte MADRID à la mi-Décembre pour l’ITALIE, traversant le sud de la FRANCE sous bonne escorte… [ 1 ] non sans avoir « demandé un passeport Français que DUBOIS lui accorda bien volontiers trop heureux d’éloigner ce génie malfaisant » [ 11 ] … PHILIPPE V est donc en mesure de faire la paix avec ses adversaires et il annonce son accession à la « Quadruple Alliance » le 26 Janvier 1720. Le Traité est ensuite signé à La HAYE le 17 Février…

Rappelons qu’ALBERONI avait tenté, en 1718 et courant 1719, d’utiliser le mécontentement de quelques nobles Bretons qui se rebellaient contre la suppression de privilèges fiscaux, pour essayer de soulever la BRETAGNE d’abord, le Royaume de FRANCE ensuite, contre le Régent… ALBERONI avait même décidé de leur envoyer trois frégates ( mais qui ne purent parvenir à bon port )… avant que DUBOIS ne « démasque » les conspirateurs bretons et ne « mate » la tentative de rébellion !

Le 26 Mars 1720, convaincus « de félonie et de crime de lèse-majesté », les quatre conjurés les plus obstinés, à savoir : MONTLOUIS, TALHOUËT, Le MOYNE et surtout PONTCALLEC, [ Clément Chrysogone de GUER, Marquis de PONTCALLEC… dont l’inénarrable Jean-Pierre MARIELLE campe le rôle dans le film de TAVERNIER « Que la Fête Commence »… ], périrent à NANTES sur l’échafaud ! [ 1 ] tandis que leurs complices furent graciés… [ 11 ]…  Quelle magnanimité !!!

« ALBERONI a suscité une révolte en BRETAGNE. Celui qui a reçu de l’argent de lui est un Seigneur d’une des meilleurs maisons de BRETAGNE, il s’appelle Monsieur de PONTCAILLE [ PONTCALLEC ]. Il est venu cinq navires espagnols, deux gaillards sont descendus à terre et lui ont apporté l’argent. Il a voulu se sauver, déguisé en moine, mais Dieu merci, on l’a pris… » écrivait La PALATINE, le 23 Novembre 1719 [ 20 ]… Mais elle n’avait qu’une connaissance imparfaite de la réalité des faits…

Quant à SAINT-SIMON, pour lui le vrai responsable des complots déjoués n’était autre que… DUBOIS car « Il n’avoit songé qu’a lier le Régent à l’ANGLETERRE (…) à l’engager [ dans ] la rupture, puis la guerre entre la FRANCE et l’ESPAGNE, sans autre d’intérêt que le sien [ DUBOIS ] (…) que cette guerre n’avait eu d’autre objet que de satisfaire les Anglois sur la marine renaissante d’ESPAGNE, dont le Maréchal de BERWICK eut ordre (…) de brûler tous les vaisseaux », puis de préciser : « Les Anglois ne vouloient souffrir de marine à aucune puissance de l’EUROPE. Elle étoit venue à bout, par l’intérêt de l’Abbé DUBOIS, à obtenir formellement qu’il ne s’en formât point en FRANCE et qu’on y laissât tomber le peu qui en restoit » [ 7 ]

Tout autant que les questions ayant trait à la politique extérieure, les questions religieuses constituaient, en ces temps là, de puissants motifs de divisions au plan intérieur dans le Royaume de FRANCE !

 

« PACIFICATEUR » DE L’EGLISE…  DE L’UNIGENITUS AU CORPS DE DOCTRINE !

 

Les débuts de la Régence avaient permis la renaissance d’une « expression libre » pour le Catholicisme et la querelle, déjà ancienne, entre les Jansénistes ( avec à leur tête le Cardinal de NOAILLES, qui disposait de la sympathie du Parlement ) et les Ultramontains ( soutenus auprès du Pape par les Jésuites et la plus grande partie des Evêques de FRANCE ), soulevait toujours des passions mais risquait aussi de saper l’autorité de l’Etat… La Bulle Papale « Unigenitus », promulguée en 1713, condamnait bien la doctrine Janséniste mais son application était combattue par ses détracteurs… qui en appelaient au Concile… Or contester l’infaillibilité Pontificale pouvait signifier, sur le plan politique intérieur : la remise en cause de l’autorité Monarchique toute puissante !!! Ainsi Le Concile, comme les Etats-Généraux, faisaient figure de contre-pouvoirs à l’autorité « divine »… qu’elle soit Papale ou… « Régentale », à défaut d’être encore totalement « Royale » ! Le 8 Septembre 1718, le Pape CLEMENT XI condamnait de nouveau tous ceux qui refusaient de se soumettre à « l’Unigenitus »…

DUBOIS, en diplomate consommé, ne voyait pour sa part de solution à ces problèmes que dans le compromis : «  Le seul moyen de préparer une fin à ces contestations, honorable à Sa Sainteté, c’est d’avoir recours à la sagesse, à la dissimulation et au silence » écrivait-il à l’Abbé LAFITEAU [ 2 ], « un Jésuite, Gascon, batailleur et roublard » [ 1 ] qu’il avait opportunément placé auprès du Pape…

Pourtant le conflit s’aggravait... et semblait de plus en plus difficile à résoudre… Le Cardinal ALBANI, neveu du Pape, suggérait de déposer de NOAILLES et d’associer DUBOIS à cette manœuvre en échange d’un… chapeau de Cardinal, ce à quoi DUBOIS se refusait pourtant !!! « Cette démarche prudente et désintéressée est en contradiction avec l'image d’un DUBOIS ne songeant qu’à sa fortune, ambitieux et sans scrupule, toujours prêt à vendre son pays pour la satisfaction de ses plaisirs et de ses intérêts (…). En fait, en cette occasion, DUBOIS ne songea qu’à la paix du Royaume et de l’Eglise. Le Pape lui offrait un marchandage assez ignoble auquel il eut le courage de ne pas céder : le chapeau de Cardinal contre la condamnation sans condition des Jansénistes. On pourra dire, pour diminuer son mérite, qu’il avait ailleurs des espérances aussi solides. Si l’on pouvait devenir Cardinal par la grâce du Pape, on pouvait aussi se passer de lui. Ne faisait-on pas tous les jours des Cardinaux sur présentation des Gouvernements, et DUBOIS ne pouvait-il pas compter maintenant sur toutes les Chancelleries d'EUROPE qui lui étaient redevables de la paix et le tenaient en grande estime ? … » [ 2 ]

« Son heure viendrait, il lui suffisait d'attendre. Mais, pour son honneur, DUBOIS avait refusé le marché sordide qu’on lui proposait. Il ne voulait devoir sa promotion qu’à son mérite, non à un reniement » explique Guy CHAUSSINAND-NOGARET [ 2 ]…

En fait dès 1719, tant GEORGE 1er que l’Empereur, « soucieux d’assurer un état social à leur cher Abbé », avaient entamé des démarches auprès du Saint-Siège pour obtenir à ce Guillaume DUBOIS « le chapeau rouge, l’ornement naturel des grands ministres plébéiens » [ 11 ].

GEORGE 1er avait à ce sujet accepté de recopier un modèle de lettre que DUBOIS lui avait fait parvenir par l’intermédiaire de… STANHOPE [ 1 ].

Non sans ménager leur peine, les soutiens de DUBOIS parvinrent aussi à arracher au Régent une demande officielle… Mais le Pape ne voulait toujours rien entendre ! [ 11 ]. C’est à ce moment là que mourut le Cardinal de La TREMOÏLLE, Archevêque de CAMBRAI, Prince du Saint-Empire… Et alors un siège prestigieux devait vacant !

« - Monseigneur, j’ai fait un rêve étrange. J’ai rêvé que vous me nommiez Archevêque de CAMBRAI », aurait glissé DUBOIS au Régent…

- Toi, Archevêque ?

- Pourquoi pas ! » [ 11 ]

Selon PETITFILS, le Régent était réticent à cette élévation qui aurait « transformé son « domestique » en un homme d’Etat respecté, indépendant et dominateur. Que seraient alors ses crises de colère, ses accès d’autorité, son insupportable humeur ? ».« DUBOIS est un plaisant petit drôle pour s’imaginer de se faire Cardinal », aurait lâché Philippe d’ORLEANS devant SAINT-SIMON et MADAME » [ 1 ]…

« TORCY et DUBOIS ont raison de ne pas pouvoir se souffrir, tous les deux ne valent rien. Mon fils m’assure formellement qu’il ne permettra pas que l’Abbé [ DUBOIS ] reçoive le chapeau. Je serais charmée par contre si notre Abbé de SAINT-ALBIN [ un des « bâtards » du Régent… qui a grandi ! ] l’obtenait, ce serait plus juste », écrivait La PALATINE, le 23 Novembre 1719, ayant désormais, et définitivement pris DUBOIS en grippe ! [ 20 ]… Cette obsession constante de la pourpre cardinalice tenait essentiellement pour DUBOIS à une sécurité en cas de revers de fortune politique mais aussi à l’achèvement d’une promotion sociale qu’il avait tout fait pour construire… [ 1 ]. Il « pesait » maintenant ses soixante quatre ans, il avait une santé « ruinée » mais il se refusait à mourir avant d’avoir goûté aux suprêmes honneurs… Résolu à conquérir le Saint-Siège, DUBOIS abandonnait les Jansénistes et découvrait les vertus de « l’Unigenitus »… Les Ultramontains et les Jésuites se pressaient alors chez Madame de TENCIN, qui, entre un coup de bourse et une fête galante, jouait les mères de l’Eglise ! [ 11 ]…

Au début de 1720, un « Corps de Doctrine » parvint à être élaboré. Cet écrit, auquel collaborèrent, outre NOAILLES, MASSILLON, le Père de La TOUR et l’Evêque de CLERMONT, acceptait pleinement les condamnations portées par la Bulle « Unigenitus », tout en les accompagnant de commentaires circonstanciés… Avec le « Corps de Doctrine », DUBOIS disposait maintenant d’un document acceptable par la Papauté, qui avait, de surcroît, le mérite de casser en deux blocs inégaux le courant Janséniste… Encore fallait-il convaincre le Parlement d’enregistrer la Bulle… [ 1 ].

Mais comme le Parlement résistait, « DUBOIS décida d’employer la manière forte et des moyens illégaux » [ 2 ]. Il exila d’autorité le Parlement à PONTOISE et il fit enregistrer par le Grand Conseil la déclaration qui exigeait l’observance de la Bulle, faisait défense d’en appeler au Concile, et ordonnait au Parlement de s’y conformer ! En dépit de résistances réelles, ce coup de force « que son penchant à l’absolutisme ne répugnait pas à entreprendre » [ 2 ] porta finalement les fruits attendus !

 

L’ARCHEVEQUE DE CAMBRAI… OU « LES HOMMES ONT BIEN PEU CHANGE » !

 

DUBOIS avait contribué à rétablir la paix de l’Eglise, du moins provisoirement… « Le Parlement pouvait rentrer à PARIS et DUBOIS se parer d’un nouveau titre de gloire »… « Il avait agi avec prudence et modestie, seul raisonnable au milieu des fanatismes exacerbés, qualité rare chez ceux qui ont le pouvoir d’imposer et sont convaincus, comme il l’était - naïveté ou machiavélisme -, de la légitimité d’une autorité qui doit échapper à tout contrôle et que nul ne peut contester. Sa modération lui faisait honneur, elle avait désamorcé la crise, et la paix du Royaume, après la pacification de l’EUROPE, constituaient des titres majeurs à l’obtention d’une récompense éclatante ! » estime CHAUSSINAND-NOGARET, en « inconditionnel » admirateur [ 2 ]… Le 4 Mars 1720, DUBOIS obtint enfin la promesse de détenir l’Archevêché de CAMBRAI [ 1 ] ! …Cette promesse arrivait au moment précis où ses vues Européennes et ses efforts diplomatiques se concrétisaient pleinement et où il n’allait pas tarder à devenir le maître tout puissant de l’Administration du Royaume… !

Et si DUBOIS visait toujours, par dessus tout, le chapeau de Cardinal, être nommé Archevêque constituait pour lui une étape obligée pour laquelle il n’avait pas ménagé ses efforts ! Selon ERLANGER, avec le « Corps de Doctrine » qui jetait une passerelle entre Gallicans et Ultramontains, « le Pape n’osa se montrer trop ingrat et le fils de l’apothicaire put enfin, glorieusement, signer ses dépêches : L’Archevesque-Duc de CAMBRAY » [ 11 ]…

L’élévation à l’Archevêché de CAMBRAI, ( siège prestigieux, naguère occupé par FENELON, et qui faisait de son titulaire une Prince d’Empire et rapportait 150.000 livres de rente ), c’était aussi un pas considérable vers le « Chapeau Rouge »… même si à Saint-CLOUD, au cours d’un repas entre amis, le Régent aurait déclaré : « J’ai nommé à l’Archevêché de CAMBRAI. Je ne crois pas que Dieu m’en sache beaucoup de gré car j’ai nommé le plus grand coquin, le plus grand athée, le plus grand scélérat et le plus mauvais prêtre qu’il y ait au monde » [ 1 ]… Il est vrai que DUBOIS n’était pas même Prêtre lors de sa nomination !!! Une « lacune » de taille comblée en toute hâte… « [ DUBOIS ] avait une connaissance profonde des hommes, et c’est ce qui l’a tant fait détester des grands qu’il dominait », nous explique Elie DUFAURE auquel on revient, « Un jour que le Régent lui demandait s’il trouverait parmi tant d’évêques qui le décriaient, un seul pour le sacrer Archevêque, il répondit : «  J’en trouverai trente ! »… Cette réponse qui signifie, d’après une locution du pays trente pour un, est la justification de ce que je viens de dire. Il ne se trompa point; plusieurs Evêques s’offrirent pour cette Cérémonie. Un des prélats les plus distingués par sa naissance et par son siège, demanda la préférence et l’obtint : c’était le Cardinal de ROHAN ! - Évidemment c’était un homme d’esprit. En obligeant le Ministre en faveur, il faisait la cour à son Prince… ».

DUBOIS, reçut le 14 Avril 1720 l’indult de l’Archevêché de CAMBRAI, un mois plus tard les bulles, le pallium et le gratis. La Cérémonie du sacre eut lieu au Val de Grâce le 9 Juin, sous la Présidence solennelle du Cardinal de ROHAN, chef de file des « Constitutionnaires », en présence du Régent, des Princes, des Ambassadeurs et des dames de la Cour… Elle fut suivie d’une somptueuse collation offerte au Palais-Royal à plusieurs centaines d’invités… DUBOIS était un réaliste et un empirique !!! [ 1 ].

Elie DUFAURE de « philosopher » sur la permanence de la « comédie humaine » livrée par l’exemple de de ROHAN: « Ou l’abbé DUBOIS voyait de bien loin et juste, ou les hommes ont bien peu changé depuis lui jusqu’à nous ? » !!! Réflexion savoureuse !!!

 

L’IMPOPULARITE GRANDISSANTE DU REGENT ET DU REGIME…

 

Alors que DUBOIS, presque devenu « Monsieur de CAMBRAI », paraissait à ce moment là, « hanté, obsédé jusqu’à la névrose par la perspective de son chapeau rouge, la catastrophe publique qui sévissait ne le préoccupait pas tant que l’éternelle Bulle « Unigenitus » dont ROME exigeait l’enregistrement » estime ERLANGER [ 11 ]. Cette Catastrophe publique c’était pour le Royaume, après des guerres et des défaites « Louis-Quatorziènnes », la famine latente, la peste galopante, des fortunes anéanties par la Banqueroute , sans compter l’antique morale mise totalement en déroute…

La peste à MARSEILLE fut, à l’époque même de l’Affaire LAW, « le grand événement de la Régence » pour JEAN MEYER… [ 7 ].

MEYER pense cependant que c’est à tort que SAINT-SIMON reliait les deux faits quand il écrivait que « les bâtiments du Levant (…) apportèrent la peste [ qui fit ] d’affreux désordres » [ 7 ]… En tout cas la peste est à MARSEILLE : 50.000 morts, à TOULON où elle dévore seize mille personnes, à AIX près de 8.000 victimes, à ARLES 10.000 morts, en AVIGNON 5.000 victimes… Infatigable, la peste gagne le GEVAUDAN, l’AUVERGNE, et bientôt même… le LIMOUSIN… [ 11 ]…

Notons, au passage, le beau thème littéraire que constitue la peste, qui du XVIIème Siècle au XXème, de DEFOE à GIONO et CAMUS, inspira quelques grands livres… La description qu’en fait GIONO dans « Le Hussard sur le Toit », valable pour le XIXème Siècle, pourrait d’ailleurs parfaitement illustrer, selon Jean MEYER, l’épisode de la peste Marseillaise sous la Régence… [ 7 ] ].

Et alors l’impopularité du Régent croit et « règne »… Et le peuple chante :

 

             « Que la peste soit en PROVENCE,

             Ce ne serait pas notre plus grand mal,

             Ce serait un bien pour la FRANCE,

             Qu’elle fût au Palais-Royal … » [ 11 ].

 

Et pourtant, « pour affreuse qu’elle ait été, la peste de 1720 ( véhiculée par les… puces … et non pas par les rats ) fut une épidémie relativement limitée dans le temps comme dans l’espace, l’ultime et la plus petite des quatre ou cinq grandes vagues qui depuis 1600 avaient fait en EUROPE près de trois millions de morts. Là encore, la Régence semble bien marquer la fin d’un monde », écrit Jean-Christian PETITFILS [ 1 ].

Ailleurs, la nuit du 22-23 Décembre 1720, la Ville de RENNES s’embrasa et ce ne fut que neufs jours plus tard par une pluie providentielle que l’incendie s’éteignit après avoir détruit près de mille bâtiments ! En ANJOU les dysenteries, « fièvres intermittentes et fièvres pourprées », probablement d’origine paludéenne sévissent et font apparaître des excédents importants de mortalité, cela de 1719 à 1725 ! [ 7 ]

Epidémies… Ruine financière… Catastrophes… Toute une succession de faits expliquera pour partie l’impopularité persistante de la Régence surtout gâchée par les dernières années du régime lorsque « tout un peuple fut au désespoir. Désespoir tapageur, agressif qui se traduisit par une hâte insensée de gaspiller les dernières ressources, par des orgies, des sacrilèges, un mépris des Lois, une férocité, des actes de sadisme sans exemple », affirme ERLANGER, « Car l’âge de la « douceur de vivre », si célèbre pour sa nonchalance, sa légèreté, sa grâce, fut, en vérité, horriblement âpre et cruel. C’était le temps où des Marquis faisaient égorger des demoiselles auxquelles ils avaient imprudemment promis le mariage, ou des Princes du sang ( CHAROLAIS ) se divertissaient à flamber une femme comme un poulet ! » [ 11 ]… « Le Régent est la haine du public par rapport aux affaires publiques, et la risée des gens de Cour pour la bagatelle » note, consterné, BARBIER en 1721… [ 7 ]… Puis ERLANGER de rappeler qu’a ces «  désordres incroyable répondait, de l’autre côté de la MANCHE, un tumulte plus effrayant encore (…). On découvrit que cinq cent mille actions fictives avaient été émises afin d’acheter les premiers personnages du Royaume » [ 11 ]… Et ce fut, en ANGLETERRE, un « scandale épouvantable » dans lequel faillit sombrer le régime… Furieusement attaqué aux Communes, STANHOPE, se défendit avec tant de violence qu’il tomba en apoplexie et mourut le 16 Février 1721…

Tels STANHOPE, ce cher « vieux complice » de DUBOIS, « Tous les apprentis sorciers gisaient sous les ruines accumulées par ce Dieu dont ils avaient méconnu la dangereuse puissance : le Crédit », affirme ERLANGER… [ 11 ].

La « crise » généralisée de 1720 que connaît la FRANCE conduit le Régent à songer un instant à réunir les Etats-Généraux… et DUBOIS, « prophétique », de lui écrire : « Quel sujet de désespoir pour votre Altesse Royale… si elle changeait par une détermination pareille la forme du plus puissant Royaume du monde !… Voyez, Monseigneur, la rage de la nation anglaise presque toujours assemblée en forme d’Etats-Généraux contre ses Rois : elle les a voués à la mort, bannis et détrônés » !!! [ 11 ].

« Triste Pays », aurait confié le Régent lui même, «  gouverné par un ivrogne ( lui ), une putain ( sa maîtresse, Madame de PARABERE ), un maquereau ( l’Abbé DUBOIS ) et un voleur ( LAW ) » [ 27 ] … Mais le maquereau ne va pas tarder à devenir… rouget !!!

 

PORTER LE CHAPEAU… ET DEVENIR « LE CARDINAL », TOUT COURT !

 

DUBOIS était bien éventuellement disposé à « porter le chapeau » de l’impopularité du régime, semble-t-il, au moins à la condition de pouvoir « porter le chapeau », au sens propre, … de Cardinal ! Et heureusement pour lui, le Pape CLEMENT XI, qui lui était hostile se mourrait… Un conclave allait bientôt s’ouvrir et la FRANCE était diplomatiquement très bien placée pour faire élire le successeur de son choix…

Le Cardinal de BISSY devait être secondé par une personnalité qui eût la faveur de ROME. DUBOIS et le Régent choisirent le Cardinal de ROHAN, qui ne pouvait [ et ne voulait ! ] déplaire, et on lui adjoignit comme Conclaviste… l’Abbé de TENCIN, un diplomate habile sur lequel DUBOIS savait pouvoir compter comme sur lui-même… Les adversaires de DUBOIS en FRANCE ( la « vieille Cour » : les TORCY, d’HUXELLES, VILLEROY, de NOAILLES… etc. ) essayèrent de convaincre de ROHAN de ne pas œuvrer pour DUBOIS… mais le Régent s’opposa à cette manœuvre… « On me rapporte que des hommes et des femmes s’étaient ameutés pour vous écrire que vous ne deviez pas travailler si vivement pour l’Archevêque de CAMBRAI », écrivit le Régent à ROHAN, et dans le même temps il nommait DUBOIS à l’Abbaye de CERCAMP pour bien montrer à tous où allaient sa faveur et son soutien ! [ 2 ].

CLEMENT XI mourut le 19 Mars 1721, sans avoir changé d’avis sur DUBOIS ! … Qu’importait ! Puisque Le Conclave se réunissait dès le 31 Mars…

« Notre impertinent petit Abbé et précepteur l’Archevêque de CAMBRAI voudrait bien à cette heure devenir Cardinal. Pour cadrer avec lui, il faudrait qu’ALBERONI fût nommé Pape » écrira La PALATINE, rancunière, le 23 Avril 1721 [ 20 ]…

Le choix du Conclave se porta finalement sur le Cardinal CONTI, qui prit le nom d’INNOCENT XIII… Mais un peu avant le 8 Mai 1721, date à laquelle son élection fut acquise, le futur Pape avait du promettre… « le Chapeau » pour DUBOIS … [ 2 ]. Selon plusieurs auteurs il aurait même signé un engagement rédigé en français et en italien, malgré l’interdiction formelle de ce genre de pacte édictée par le Droit Canon… L’Abbé de TENCIN aurait été le dépositaire de l’acte !!! [ 1 ]

Une promesse n’est pas une action !!! Et INNOCENT XIII, bien qu’élu et « tenu », tardait à nommer DUBOIS ! … Ce dernier se savait victime de la calomnie et de l’envie… Il écrivit à LAFFITEAU :  « Nulle considération qui regarde mon intérêt ne peut me détourner un moment des devoirs de mon ministère et des intérêts de l’Etat qui sont tous déterminés par le cours général des affaires de l’EUROPE » , et il ajoutait :« il ne faut pas s’attendre que le public me rende cette justice » ! [ 2 ].

Le Régent intervint vivement… Peut-être parce que le Trésor avait déjà fort investi en vue de cette nomination… Il ordonna à ROHAN de mettre le Pape en demeure de s’exécuter ou de rompre en prenant congé… INNOCENT XIII apprit en même temps la signature d’une nouvelle triple Alliance, cette fois-ci entre l’ESPAGNE, la FRANCE et l’ANGLETERRE, une convention à laquelle avait encore œuvré DUBOIS… Le Pape, craignant alors de provoquer une crise qui serait fort défavorable au Saint Siège ( avec les revendications de l’ESPAGNE sur bien des terres Italiennes… ) proclama finalement DUBOIS Cardinal, au Consistoire du 16 Juillet 1721…

La PALATINE ne décoléra pas : «  Hier l’Archevêque de CAMBRAI vint ici et me fit part de son élévation à la dignité de Cardinal. Voilà ALBERONI qui à un copain », écrivit elle en date du 26 Juillet 1721 [ 20 ] …

DUBOIS = ALBERONI : quel suprême rapprochement injurieux ! Le fils de l’apothicaire à côté de celui du jardinier !!! Tout se gâche en ce bas monde, décidément !!!

Le Régent ne négligea par contre rien pour donner à la nomination de son ancien précepteur de l’éclat…

Les gazettes s’en firent l’écho, l’une d’elle rapporta : « Après que le Courrier de ROME fut arrivé, le Duc-Régent alla chez le Roi avec l’Archevêque de CAMBRAI, et Son Altesse Royale dit à Sa Majesté en lui présentant le prélat : « Sire, j’ai l’honneur de vous présenter Monsieur l’Archevêque de CAMBRAI, au zèle de qui Votre Majesté doit la tranquillité de son Etat et la paix de l’Eglise en FRANCE, qui sans lui allait être désolée par un cruel schisme : le Pape pour reconnaître de si grands services, vient de l’honorer du Chapeau de Cardinal » [2 ] … Quel éloge « royal » pour Guillaume!

Et, un peu plus tard une grande fête fut donnée au Palais-Royal… ! On s’en doutait !!! « Tout le monde ici est en grand habit, car j’ai une cérémonie à trois heures, savoir la réception de ce maudit Cardinal DUBOIS ; le Pape lui a envoyé la barrette et il faut que je le salue, que je l’invite à prendre place et l’entretienne pendant quelques temps. Ce me sera une corvée, mais les corvées et les désagréments, c’est là mon pain quotidien. Mais voici notre Cardinal qui s’avance : il faut donc que je fasse une pause. Le Cardinal m’a prié d’oublier le passé, il m’a fait la plus belle harangue qu’il soit possible d’entendre. Il est certain que cet homme a bien de l’esprit ; s’il était aussi bon qu’intelligent, il ne laisserait rien à désirer… » écrit La PALATINE, en date du 25 Septembre 1721 [ 20 ]… Un mois auparavant elle écrivait déjà à propos de DUBOIS : « Je connais bien quelqu’un qu’il m’est impossible d’aimer ; mais je ne lui fais pas de mal, c’est le nouveau Cardinal DUBOIS. Il a empoisonné toute ma vie. Dieu veuille le lui pardonner, mais il pourrait bien avoir à en répondre dans l’autre monde »… [ 13 Août 1721 ] [ 20 ]… « Le « drôle », le « fripon », « le polygame », le « fils d’apothicaire » devint « Son Eminence », et tel est le prestige de l’esprit qu’on l’appela aussitôt « Le Cardinal »… « Le Cardinal » tout court … comme RICHELIEU et MAZARIN ! », note ERLANGER [ 7 ] … Mais revenons un petit peu en arrière…

 

POLITIQUE EXTERIEURE : ENCORE BIEN DES RESULTATS AU CREDIT DE DUBOIS !

 

A peine sacré Archevêque le 9 Juin 1720, DUBOIS n’abandonnait pas pour autant ses activités diplomatiques… Dès Juillet 1720 il ouvrait à… CAMBRAI, un congrès où étaient rassemblés des plénipotentiaires Espagnol, Impériaux et Français… Mais personne ne semblait vraiment décidé à parler de la Paix… Et les diplomates passèrent leur temps à s’amuser, alors comme le dit SAINT-SIMON, les cuisiniers eurent plus d’affaires que leurs maîtres… Chacun, grâce à l’indulgence de l’Archevêque DUBOIS, pouvant faire gras pendant le carême !!!  [ 1 ]…

Il était délicat de concilier tous les intérêts des pays Européen et même « l’antipathie entre le parlementarisme Anglais et l’absolutisme Français conduisait à l’incompréhension… DUBOIS traitait les affaires en ligne directe, de Souverain à Souverain, de Ministre à Ministre. Il ne comprenait pas que le Roi d’ANGLETERRE n’était pas maître de décider seul, qu’il devait obtenir l’autorisation du Parlement et que ses Ministres risquaient leur tête à passer outre » ! [ 2 ]…

Après bien des efforts diplomatiques, le 13 Juin 1721, l’Alliance entre la FRANCE, l’ANGLETERRE et l’ESPAGNE sera signée à MADRID… La FRANCE qui n’avait rien réclamé pour elle-même sortait « moralement » gagnante… Il n’empêche des historiens condamnèrent le Traité de MADRID… DUBOIS et le Régent auraient une fois de plus comploté à leur profit contre les intérêts de la FRANCE… Une chose est certaine, les Cours d’EUROPE s’associeraient pour récompenser DUBOIS en tâchant de lui faire obtenir le chapeau de Cardinal ! [ DUBOIS est proclamé le 16 Juillet ] [ 2 ]. L’Alliance politique était une chose, l’alliance familiale ne pouvait que la conforter !!! Et DUBOIS se retrouvait maintenant au cœur d’une nouvelle intrigue, cette fois matrimoniale, que l’on pourrait nommer « les mariages Espagnols »…

Le projet consistait à sceller une double union, celle de l’Infante Anne-Marie-Victoire avec LOUIS XV, et celle du Prince des ASTURIES avec Mademoiselle de MONTPENSIER [ Anne Marie Louise d’ORLEANS, l’une des filles du Régent…].

PHILIPPE V consentit à ces projets… «  L’affaire, montée tout entière par DUBOIS fut un chef d’œuvre de diplomatie, de ruse et d’audace et le Régent confia à SAINT-SIMON que «  cela s’était fait en un tournemain, que l’Abbé DUBOIS avait le diable au corps pour les choses qu’il voulait absolument » » [ 1 ]. Ces projets étaient bien plus profitables à la Maison d’ORLEANS qu’à celle des BOURBON… DUBOIS, selon PETITFILS, «  par vantardise, laissa deviner à ses amis Anglais qu’il avait tout manigancé… SCHAUB écrivit ainsi à Lord CARTERET : « le Cardinal m’a fait lecture des lettres que le Roi d’ESPAGNE a écrites au jeune Roi, au Régent et au Maréchal [ il s’agit de VILLEROY ] et quand je lui ai demandé si c’était lui qui les avait dictées ou composées, il ne l’a pas trop nié »… [ 1 ].

DUBOIS ne saura en fait jamais que le projet d’union Royale ne se concrétisa finalement point… car après sa mort, en 1725 une grave maladie fit craindre pour les jours de LOUIS XV et ses fiançailles furent rompues… Une autre fille du Régent, Philippe-Elisabeth, Mademoiselle de BEAUJOLAIS, devait épouser l’Infant Don CARLOS, mais ces fiançailles, auxquelles DUBOIS n’avait pas été étranger non plus, furent rompues à la même occasion !!! … LOUIS XV épousera en définitive Marie LECZINSKA, fille du Roi de POLOGNE, détrôné… Et en fait seule la Duchesse de MONTPENSIER deviendra Princesse des ASTURIES...

Le 31 Juillet 1721, le jeune LOUIS XV, écoutant la messe à Saint-GERMAIN-l’Auxerrois par une chaleur torride, se trouva mal… La fièvre qui se déclara le soir empira le lendemain et… PARIS se désespéra : car le petit malade disparu ce serait l’avènement quasi-certain du Régent maudit… Les Parisiens supplièrent avec ferveur Sainte GENEVIEVE dont le Cardinal de NOAILLES avait d’ailleurs fait exposer la châsse à l’occasion… « Il est empoisonné ! » criait la Duchesse de La FERTE… [ 11 ]… Le poison ! Encore le poison !!! Le poison poursuivant la réputation de… DUBOIS !

Un médecin nommé HELVETIUS [ le père du philosophe ], bouscula ses illustres confrères affolés et administra à LOUIS XV une dose massive d’émétique… « L’évacuation charmante » qui s’ensuivit rendit la santé au Roi, l’ordre et la joie au Royaume… Des acclamations firent vibrer les vitres du palais : « Vive le Roi et la Régence au diable ! » [ 11 ]…  [ Je note que les débuts du jeune Philosophe Claude HELVETIUS seront placés sous la protection de Madame… de TENCIN !!! … Vers la fin du XVIIIème Siècle, les débuts du jeune Docteur-Philosophe Corrézien Georges CABANIS, également notre lointain « parent » en tant qu’issu, lui aussi, d’une famille alliée à la Famille DUFAURE, se passeront sous la haute protection de Madame… HELVETIUS, la veuve de Claude HELVETIUS … Claude HELVETIUS comptera « parmi la « troupe d’assaut philosophique » qui avait pour but « d’écraser l’infâme » et qui menacera le clergé dans sa position, ses revenus, sa position, sa hiérarchie épiscopale et papale » nous explique Le ROY LADURIE !!! [ 5 ] … Georges CABANIS, membre du groupe des « Idéologues », aura lui aussi une position de défiance marquée vis à vis de l’Eglise ! ]

 

LA CONQUETE DU POUVOIR OU LA PREMIERE PLACE EN POLITIQUE INTERIEURE

 

La Régence est désormais devenue définitivement un régime politique impopulaire ! Mais cela ne décourage nullement « Le Cardinal » qui cherche sans discontinuer à conquérir les « pleins pouvoirs » et à les exercer !!!

Ecoutons ERLANGER : « un malade, un vieillard, perclus de douleurs, souffrant de la vessie comme un damné, DUBOIS, au moment où la vie le trahissait (…) se voulait Premier Ministre, Prince, peut-être Régent, peut être Pape ! (…) Philippe s’inclina devant cette audace, cette frénésie (…). Il accepta de renverser les rôles, d’être désormais l’agent d’exécution, tandis que l’initiative, le commandement passeraient au Cardinal… DUBOIS abusa aussitôt de sa chance et contraignit le Duc d’ORLEANS à faire place nette devant lui ! » [ 11 ]…

A l’automne 1721, DUBOIS obtient ainsi la disgrâce de son vieux rival, TORCY !

« Ce n’était pas pour parader en cappa magna, arborer le chapeau à glands ou la barrette rouge, que DUBOIS avait dépensé tant d’énergie à devenir Prince de l’Eglise. Il laissait ces menues vanités à la tourbe de la hiérarchie, protonotaires ou archidiacres de sacristie… Son ambition était infiniment plus grande, tout entière tournée vers la politique. Il voulait devenir Premier Ministre du Royaume à l’instar de ses illustres prédécesseurs, RICHELIEU ou MAZARIN, auxquels il se comparait volontiers ! », nous explique quant à lui PETITFILS [ 1 ]…

« Il faut trouver l’occasion de remettre les ecclésiastiques dans les places du Gouvernement qu’ils ont longtemps occupées en FRANCE presque seuls et dont on les avait éloignés » écrivait DUBOIS au Cardinal de ROHAN le 7 Août 1721…

En fait les adversaires de DUBOIS manœuvraient toujours pour l’écarter des affaires en « suggérant habilement que la charge de Secrétaire d’Etat était incompatible avec la dignité de Cardinal et qu’il devait se retirer pour jouir pleinement de la pourpre sans la dévaloriser » [ 2 ]… Le Régent n’entendait cependant pas se séparer de celui sur lequel il se déchargeait désormais de toutes ses affaires…Alors DUBOIS devint aussi « Surintendant Général des Postes », à la place de TORCY… Et par ce biais il pouvait prendre connaissance de toutes les correspondances et… jouissait par ailleurs d’une charge procurant un bon revenu !!! En Janvier 1722, DUBOIS reçut un Brevet des Grandes Entrées qui lui permettait de rencontrer à toute heure le Roi et, peu après, le 22 Février, il prit place au Conseil de Régence non sans provoquer un beau tollé [ 2 ]… DUBOIS était parvenu à faire nommer au Conseil de Régence de ROHAN, de retour de ROME, et le Dimanche 8 Février 1722 celui-ci fut installé dans le fauteuil du Comte de CHAROLAIS, qui s’était excusé… Les Ducs en appelèrent au protocole… mais le Régent indiqua que les anciennes Ordonnances prévoyait que les Cardinaux venaient juste après les Princes de sang !!! Tous devinèrent une manœuvre de DUBOIS, et ROHAN ne fut plus nommé bientôt que le « Cardinal chausse-pied » ! [ 1 ]… Et au Conseil suivant, Monseigneur DUBOIS arriva en simarre rouge se faufilant derrière de ROHAN puis prenant place à côté de lui !!! Les Duc de NOAILLES et de SAINT-AIGNAN protestèrent, en vain !!! La plupart des membres hostiles à DUBOIS se retirèrent alors définitivement du Conseil de Régence ! DUBOIS était… triomphant !!! Mais il lui fallait plus encore que cette « simple » victoire pour satisfaire pleinement son ambition…

 

DEVENIR PREMIER MINISTRE… UNE URGENCE !!!

 

La majorité du Roi arrivait… Le Régent et DUBOIS imaginèrent de faire prolonger la minorité de quatre années… Mais ce projet ne pouvait que rencontrer l’hostilité du Parlement ! Plutôt que de risquer une pareille aventure, DUBOIS choisit une autre tactique : conquérir le futur Roi, l’enlever « à l’ennemi » [ entre autres VILLEROY ]… Le Cardinal DUBOIS provoqua alors le retour du Gouvernement et de la Cour à VERSAILLES, [ depuis 1715, le futur Roi LOUIS XV résidait aux Tuileries ], comptant, de la sorte, surveiller plus commodément l’éducation royale, séparer VILLEROY de ses admirateurs parisiens, tenir le Parlement à l’écart, éloigner du Palais une foule indésirable, enfin exercer un contrôle sur le Régent lui-même !!! [ 11 ]. Une satire prétendit aussi que le Régent avait été « exilé à VERSAILLES par ordre du Cardinal DUBOIS » [ 23 ]… Le 15 Juin 1722, la Monarchie reprenait possession de ses quartiers de VERSAILLES !!! Le lendemain, 16 Juin, DUBOIS publiait une liste de proscription… « Toutes les têtes trop hautes, tous les hommes dangereux par leur prestige, leurs ambitions, leur indépendance, les charges qu’ils avaient occupées ou simplement leur intimité avec le Régent, étaient frappés… Et NOAILLES, VILLARS, HUXELLES, CANILLAC ou le Duc de GRAMMONT prirent la route de l’exil » !!! [ 11 ]. Maugréant contre l’isolement du Roi et l’influence de DUBOIS, VILLEROY le rencontrant avec le Cardinal de BISSY lui lança : «  Vous voulez tout gouverner, Monsieur, mais je ne le souffrirai pas ». Le ton monta. VILLEROY se plaignit au Régent. « En tout ceci, je ne vois que votre tort, Monsieur le Maréchal » répondit sèchement le Régent à VILLEROY…

D’autres rudes coups marquèrent encore, quelques jours plus tard, le vieux Maréchal… D’abord sa petite-fille, la Duchesse de RETZ, « une dévergondée notoire » qui « a des galants de tous les étages » [ 23 ], fut accusée d’avoir livrée sa belle sœur, Madame d’ALINCOURT, aux entreprises galantes du fort libertin Duc de RICHELIEU…

Ensuite, ses deux petits-fils, RETZ et d’ALINCOURT, furent surpris dans le parc du château de VERSAILLES se livrant à des ébats contre-nature avec quatre autres jeunes débauchés… VILLEROY fut obligé de solliciter lui-même des lettres de cachet contre ses rejetons… et FLEURY, fort gêné, expliqua au jeune Roi que les fautifs avaient «  arraché des palissades » la nuit aux Tuileries… « Arracheur de palissades », le mot restera longtemps pour servir à désigner les adeptes du « vice italien » !!! [ 1 ]… Dès Août 1722, LOUIS XV de son côté connaissait les troubles de la puberté et l’on s’inquiétait fort dans son entourage de la mauvaise influence que pouvaient exercer sur sa personnalité naissante les homosexuels qui, depuis la Régence du Duc d’ORLEANS, florissaient librement à la Cour… Un temps le petit Roi s’étonna bien de ne plus voir papillonner autour de lui de BOUFFLERS, de RAMBURE ou d’ALINCOURT… Mais le mot avait fait fortune « peut-être parce qu’il était possible désormais de planter un pieu en arrachant des palissades » avance Jean Claude BOLOGNE [ 27 ]… Une nouvelle altercation violente, en lieu et place d’une réconciliation, eut lieu un peu plus tard entre DUBOIS et VILLEROY… et le Régent trouva, à l’issue, à saisir le premier prétexte pour faire arrêter et exiler le Maréchal sur ses terres !!! … Désormais DUBOIS n’attendait plus que le moment de devenir Premier Ministre et il rédigea à cette fin un long Mémoire à destination du Régent : « (…) les Ministres sages et bien intentionnés employés par Son Altesse Royale dans les autres parties du Gouvernement ont senti eux-mêmes la nécessité de ramener tout à un point fixe. En sorte qu’ils se sont volontairement portés, même sans y être invités ou induits, à concerter journellement avec Monsieur le Cardinal DUBOIS l’exécution des résolutions et des ordres de Son Altesse Royale »… Pour CHAUSSINAND-NOGARET, c’étai dire : « je suis déjà Premier Ministre de fait, il faut m’en donner le titre ! » [ 2 ]… DUBOIS n’a plus de cesse alors que de réclamer le poste de Premier Ministre à un Régent, qui est maintenant diminué, affaibli, las de tout, avec des états d’âme et des moments de dépression… et qui confiera même à SAINT-SIMON sur DUBOIS : « et il n’est pas content, il me persécute pour être déclaré Premier Ministre, et j’en suis sûr, quand il le sera, qu’il ne sera pas encore content ; et que diable pourrait-il être au delà ? Se faire Dieu le père, s’il le pouvait ? » [ 1 ]… Il convenait d’abord de s’assurer que le Duc de BOURBON ne s’opposerait pas à cette nomination… Or, celui qu’on appelait « Monsieur le Duc » n’était pas insensible à certaines gracieusetés… Madame de TENCIN vit donc Madame de PRIE, favorite du Duc et une forte somme gonfla bientôt le trésor de la favorite !!! Alors « le loyalisme du Prince borgne [ M. le Duc ] connut une vigueur nouvelle !!! » [ 11 ]… CHAUSSINAND-NOGARET indique que DUBOIS gagna Madame de PRIE à sa cause « et elle se chargea de circonvenir son amant. Dans les Cours, les grands obstacles sont souvent déjoués par les petites intrigues d’alcôves, et le Cardinal savait en jouer supérieurement » ! [ 2 ].

 

ENFIN PREMIER MINISTRE ! … OU LE TRIOMPHE D’UN « VIL » BOURGEOIS…

 

Le 22 Août 1722, DUBOIS fut officiellement nommé Premier Ministre, présenté au Roi ès qualité, et il reçut le même jour ses lettres patentes. Ces lettre furent dictées par le Cardinal lui-même, ou du moins il les inspira car elles reprennent presque mot pour mot les éloges qu’il s’était adressés lui-même dans son Mémoire au Régent… S’ouvrant par la formule rituelle ( « LOUIS par la grâce de Dieu, Roi de FRANCE et de NAVARRE, à notre très cher et bien aimé cousin le Cardinal DUBOIS… » ), ces lettres étaient un panégyrique, particulièrement appuyé, des services et des mérites du nouveau promu ! Ainsi DUBOIS avait entre autres mérites « ménagé la tranquillité de l’EUROPE (…), empêché les dangereux effets des divisions de l’Eglise »…

Et le jeune Roi voulait faire « (…) connaître la satisfaction que nous avons des témoignages avantageux que le Duc d’ORLEANS, notre oncle, nous a rendu de votre fidélité, de votre sagesse et de votre zèle, nous ne voulons pas différer à vous donner la place et le rang que vous méritez à tant de justes titres (…) » [ 2 ]. Le 23 Août 1722, DUBOIS prêtait serment !!! Le sommet de sa gloire, le faîte de son ascension !!!

Si l’on en croit SAINT-SIMON : « cette déclaration incontinent suivie de la plus ample patente et de son enregistrement fût extrêmement mal reçue de la Cour, de la Ville et de toute la FRANCE. Le Premier Ministre s’y était bien attendu ; mais il y était parvenu et il se moquait de l’improbation et des clameurs publiques » ! [ 2 ]…

En fait le tout VERSAILLES se précipita chez le Cardinal… Courtisans et Princes du sang en tête vinrent faire leurs compliments et manifester leur joie ! Les corps constitués ne montrèrent pas moins d’empressement… La « Comédie Humaine » de toujours en fait !!! Seul le Parlement, qui n’avait pas oublié son exil temporaire forcé à PONTOISE, s’abstint !  « Les hommes ont bien peu changé depuis lui jusqu’à nous » ! DUBOIS se distingua et refusa d’avoir une garde personnelle… Selon BARBIER, «  Il dit que le Cardinal de RICHELIEU s’était fait faire Premier Ministre contre le peuple et qu’il avait besoin de gardes ; que le Cardinal MAZARIN l’était dans un temps de troubles et de minorité ; mais que lui n’avait rien à craindre, attendu qu’il n’avait dessein que de faire plaisir au peuple » ! [ 2 ]

Pour le Cardinal, c’est presque l’apogée final de son parcours ! Il est enfin« arrivé »

« Le chemin qu’il a parcouru n’a pu être fait qu’à pas de géant, tant il est long ; or, pour surmonter tous les obstacles et franchir une distance immense avec les seules forces de son esprit, il faut que ces forces aient l’étendue que donne le génie  », estimera Elie DUFAURE, visiblement admiratif, qui écrira plus loin : « Il s’appelait DUBOIS, et ses voisins, ses compatriotes les Ducs de NOAILLES ne lui pardonnaient pas sa fortune immense et son droit de présidence au Conseil ! Le Cardinal MAZARIN fut également bafoué et encore plus persécuté, jusqu’à être forcé de sortir pour un temps de la FRANCE, quoiqu’il l’eût pour ainsi dire sauvée durant son Ministère. Ces procédés ne devaient point étonner le Cardinal. Dès son enfance il se trouva en butte aux tracasseries et aux injustices. Aux épreuves de l’adversité son âme se fortifia , et il prit pour devise : « Adversa dant decus » ! Il justifia cette vérité de ce beau vers de Casimir DELAVIGNE : « Sous un ciel toujours pur, le cœur ne mûrit pas ». Effectivement, l’homme qui a de l’ampleur dans les idées, de l’étoffe, comme l’on dit vulgairement, grandit en face des obstacles et s’élève à leur hauteur. Que d’idées ne donne pas la nécessité  ! Qu’est-ce qui peut entraver le courage du désespoir ? Quoi de plus propre à rendre l’esprit souple, adroit; la volonté opiniâtre, en la concentrant, pour arriver à la vengeance , à la vengeance honnête j’entends, que les vexations et les injustices ? Ce qui, dans l’esprit des gens mal intentionnés, qui gênèrent le premier élan de l’Abbé DUBOIS, devait faire sa faiblesse, fit sa force  » !!!

CHAUSSINAND-NOGARET propose, lui aussi, de s’arrêter «  un instant sur la singularité de ce destin improbable. Issu d’une famille de petits notables d’une bourgade perdue au fond du LIMOUSIN, petit Abbé promis à la modestie des préceptorats aristocratiques, sans attaches puissantes et d’abord sans crédit, DUBOIS était parvenu à la toute-puissance, était devenu le maître du Royaume prestigieux que l’on s’accordait à reconnaître comme le premier de l’EUROPE. On le comparait à RICHELIEU, et son prestige était alors égal à celui des plus grands. Certes sous LOUIS XIV, règne de « vile bourgeoisie » aux dires de SAINT-SIMON, des hommes nouveaux comme COLBERT avaient occupé de grandes places. Mais ils étaient en fait le produit de longues dynasties fortunées au service de l’Etat depuis longtemps. La Régence et la polysynodie avaient ramené aux affaires la fine fleur de l’élite aristocratique passablement imbue de préjugés qu’il n’est pas impertinent de qualifier de racistes, dans le cas de SAINT-SIMON par exemple. En un tournemain, DUBOIS avait rejeté les prétentions Ducales aux oubliettes ; par sa seule intelligence et des mérites éclatants, il s’était imposé à la barbe de tous les pédants, au désespoir des présomptions et des bouffissures archaïques et vaines »…. [ 2 ]

Le Cardinal-Ministre ne devait qu’à lui même ce qu’il était devenu et pouvait à bon droit s’enorgueillir de sa carrière. Le DRAN, [ Premier Commis des Affaires Etrangères et confident de DUBOIS ], pouvait à juste titre exalter ce succès comme une réussite pour le Royaume : «  Je trouve qu’il est beau à la FRANCE de fournir de tels sujets que le seul mérite a élevés aux places les éminentes ». [ 2 ]. DUBOIS : un exemple national d’ascension sociale ? Probablement !

 

L’ACADEMICIEN OU LES DERNIER HONNEURS ! … ET DUBOIS DEVINT IMMORTEL !

 

Devenu Premier Ministre, DUBOIS « fou d’orgueil, fit rechercher par ses archivistes les titres qu’avait portés RICHELIEU. Il s’aperçut qu’un d’entre eux lui manquait et se hâta de combler cette lacune : trois mois après, il occupait à l’Académie Française le fauteuil de DACIER » résume brièvement ERLANGER [ 11 ], tandis qu’Elie DUFAURE confirme que DUBOIS fut « membre de l’Académie ( où il fut reçu le premier avec le titre de Monseigneur ) »…

Le 16 Octobre 1722, le Cardinal de ROHAN proposa à DUBOIS un fauteuil à l’Académie, celui du Secrétaire Perpétuel André DACIER récemment décédé [ 1 ]… Selon CHAUSSINAND-NOGARET : « une candidature trop activement poussée pouvait apparaître comme un ordre et le Cardinal voulait que les suffrages fussent libres, que son élection fût acquise sans pression et qu’elle apparût comme le désir unanime des Académiciens » et c’est pourquoi il écrivit à FONTENELLE : « Monsieur le Cardinal de ROHAN et Monsieur l’Archevêque de FREJUS m’ont demandé, Monsieur, s’il ne me conviendrait pas d’accepter une place à l’Académie Française. Je leur ai répondu que c’était la seule dignité qui pouvait être ajoutée à ma fortune. Voilà mes sentiments sur lesquels l’Académie peut régler les siens sans aucune contrainte et aucune condition. Je bornais mon ambition à être votre ami, Monsieur, on m’a tenté et je la laisse aller jusqu’à ne pas rougir d’être votre confrère » !!! [ 2 ]

Elu le 19 Novembre, le 3 Décembre 1722 DUBOIS était « reçu » à l’Académie par « son vieux complice » FONTENELLE, qui le traita de « Monseigneur », contrairement aux usages en vigueur !!! [ 1 ]… Le début du discours mérite d’être cité tant il avait pu flatter le nouvel Académicien : «  Monseigneur ! Quelle eût été la joie du grand Cardinal de RICHELIEU lorsqu’il donna naissance à l’Académie Française, s’il eût pu prévoir qu’un jour le titre de son protecteur, qu’il porta si légitimement, deviendrait trop élevé pour qui ne serait pas Roi ; et que ceux qui, revêtus comme lui des plus hautes dignités de l’Etat et de l’Eglise, voudraient comme lui protéger les lettres, se feraient honneur au simple titre d’Académicien… »… [ 2 ].

« Simple Académicien » : la seule dignité qui pouvait être ajoutée à la fortune de DUBOIS ? Voire !!! Car DUBOIS en accepta, en effet, encore bien d’autres !!! Ainsi le 15 Décembre, il remplaçait d’ARGENSON à l’Académie des Sciences et peu après, se voyait attribuer la Présidence de cette Compagnie pour l’année 1723… Pour ne pas être en reste , l’Académie des Inscriptions le nomma membre honoraire et surnuméraire !!! [ 1 ]

« Il semblait qu’on prît plaisir à accabler DUBOIS sous les honneurs (…). Il accueillit toutes ces faveurs avec modestie, les attribuant avec raison moins à son mérite de savant qu’à sa gloire politique et au désir de ces compagnies de recevoir un surcroît de prestige et les bontés d’un puissant protecteur », note CHAUSSINAND-NOGARET.

 

LA CONFIRMATION DES POUVOIRS DE PREMIER MINISTRE …

 

Parvenu au sommet de l’Etat et aux consécrations suprêmes auxquelles il pouvait être en mesure de prétendre dans ses ambitions les plus folles, DUBOIS ne jouira que fort peu de temps de son triomphe et de sa position prestigieuse durement acquise ! Un peu moins d’une année : du 22-23 Août 1722 au… 10 Août 1723, date de sa mort ! Durant la première moitié de cette « courte année », l’inquiétude majeure de DUBOIS concernait la proximité de la déclaration de majorité du Roi qui approchait à très court terme et le risque de voir réapparaître sur le devant de la scène d’anciens adversaires politiques, tels VILLEROY, susceptibles de vouloir remettre en cause sa nomination…

Les cérémonies solennelles du Sacre de LOUIS XV se déroulèrent à REIMS, du 24 au 29 Octobre 1722… Si les Ducs et les Pairs « boudèrent » ces festivités, au contraire DUBOIS afficha en cette occasion un luxe particulièrement tapageur ! [ 1 ].

Les équipages de DUBOIS comprenaient trois carrosses, trois chaises de poste et des mulets pour les bagages, drapés de velours cramoisi et frappés de ses armes. Sa suite comprenait une trentaine de personnes : officiers, maîtres d’hôtel, courriers, Suisses, laquais en tenue…

Le jour du sacre DUBOIS prit place à la gauche du Roi avant les Cardinaux de ROHAN, BISSY et POLIGNAC, et il s’installa sur une estrade dominant l’assemblée ! … [ 1 ].

Au retour du voyage de REIMS, La PALATINE prit froid et s’alita… Elle s’éteignit le 8 Décembre 1722… Le Duc d’ORLEANS, « ci-devant » Régent, éprouva «  un chagrin si violent que l’on trembla pour sa vie » [ 11 ]… Cependant que de beaux esprits féroces composaient l’épitaphe officieuse de La PALATINE : « Ci-gît l’Oisiveté ! »… sous-entendu : « la mère de tous les vices » !!! [ 11 ].

Le 22 Février 1723, le jeune LOUIS XV, qui venait d’accomplir sa treizième année, tint un Lit de Justice de majorité… Ce fut une séance solennelle, entourée d’un apparat éblouissant… mais DUBOIS n’y apparut pas ! …

DUBOIS se serait retenu pour deux motifs en apparence contradictoires : la vanité, le protocole ne l’autorisant pas à y tenir la place correspondant à sa dignité ; la modestie, son éloge devant être prononcé devant tout ce que la FRANCE comptait de plus brillant, ainsi que les représentants des nations étrangères…

« En réalité », pense CHAUSSINAND-NOGARET, « ce qui le poussa à s’absenter ce jour là fut surtout la crainte de provoquer une nouvelle crise dont il ne voulut pas se rendre responsable » [ 2 ]… Les Ducs, outrés de la cérémonie du Sacre, envisageait en effet de se retirer en corps si DUBOIS avait seulement osé paraître !!!

Bien en pris DUBOIS de cette absence, sans doute, car le Lit de Justice eut pour conséquence essentielle de le… confirmer dans son poste ! Et de nouvelles lettres de cachet confirmèrent l’exil de ses principaux adversaires, le Maréchal VILLEROY, le Chancelier DAGUESSEAU ou le Duc de NOAILLES… [ 1 ].

« Mon oncle, je ne me proposerai jamais autre gloire que le bonheur de mes sujets, qui a été le seul objet de votre Régence. C’est pour y travailler avec succès que je désire que vous présidiez après moi à tous mes Conseils, et que je confirme le choix que j’ai déjà fait, par votre avis, de Monsieur le Cardinal DUBOIS pour Premier Ministre de mon Etat » déclara le jeune Roi, encore « bien aimé » du peuple… Après cette intervention Royale, le Garde des Sceaux, d’ARMENONVILLE, réitéra l’éloge du Cardinal, sa capacité et ses succès, et le brevet qui suivit rappela sa probité et son zèle dont le Régent portait témoignage ! [ 2 ] …

 

LE POUVOIR ABSOLU… OU « LE REGNE DE LA BETE » !!!

 

Avec la fin de la Régence, l’Administration du Royaume, telle qu’elle fonctionnait du temps de LOUIS XIV, fut rétablie dans son organisation…

Le conseil d’En-haut remplaça le Conseil de Régence… Il y avait en outre un Conseil des Finances et un Conseil des Dépêches… Mais il reste que DUBOIS était devenu le maître incontesté de l’Etat… Et c’était, dira SAINT-SIMON, s’inspirant en grand lecteur de l’Apocalypse : le « règne absolu de la Bête » !!! [ 1 ]

Malgré une santé chancelante, DUBOIS, « le petit homme au cerveau toujours en ébullition, continuait de travailler avec acharnement. Il s’usait au labeur quotidien par sa manie de tout voir, tout lire, tout écrire, de centraliser et de monopoliser les dossiers sans jamais rien déléguer »… [ 1 ].

« Les demandes de grâces ou d'emplois, la feuille des bénéfices, les projets de dépenses, les mémoires des Ministres, les rapports des Ambassadeurs ou des simples Chargés d’Affaires, les missives des Intendants, tout devait impérativement passer sous son regard inquisiteur avant d'être soumis pour approbation au Duc d’ORLEANS et au Roi. Mais ce qui était encore concevable au siècle précédent - témoin la fureur paperassière d'un LOUVOIS - ne l’était plus guère à cette époque d'intense activité administrative. A sa mort, on retrouvera d'ailleurs dans le désordre de ses dossiers quantité de dépêches non décachetées... » [ 1 ]… Son emploi du temps lourdement chargé témoigne cependant de son activité et malgré la maladie son énergie, sa lucidité et sa capacité de travail demeuraient intactes ! [ 2 ]…

BARBIER redoutant une issue fatale commentait : « ce serait une perte, car c’est un homme de beaucoup d’esprit et qui paraît se présenter de bonne grâce pour faire punir les coquins de tous états » [ 2 ].

Le domaine où DUBOIS se donnait alors le plus d’activité était l’administration des Finances… Face à des Officiers, parfois coupables de malhonnêteté mais plus souvent de négligence, DUBOIS essayait de modifier les comportements, de mettre la compétence à la place de l’incurie, la rigueur à la place du désordre, du gaspillage et de la fraude… Il entreprit une réforme, inachevée, de l’imposition foncière, à laquelle échappait encore nombre de privilégiés, … sous couvert d’établissement d’un cadastre précis présenté comme indispensable aux grands travaux qu’il prévoyait de faire exécuter ! « Imagine-t-on les conséquences qu’aurait eues pour l’avenir de la Monarchie la réussite de ce projet ambitieux ? Des finances mieux équilibrées, une des revendications majeures de 1789 étouffée dans l’œuf » note CHAUSSINAND-NOGARET, qui rappelle que le Socialiste Louis BLANC, traquant dans la Régence les origines de la Révolution, ne put s’empêcher de rendre un hommage « involontaire » au Cardinal : « impatient de relever le pouvoir déchu, il déploya beaucoup de vigueur et une activité brûlante ; il tenta la réforme de l’Administration ; il affecta vis à vis du Parlement le grand ton que RICHELIEU avait pris vis à vis de la noblesse ; il entrevit l’égalité devant l’impôt » ! [ 2 ].

DUBOIS avait aussi pour but de poursuivre les concussionnaires, tous les fripons compromis dans les opérations du visa qui avaient donné lieu à de nombreux détournements… Il engagea des poursuites contre les prévaricateurs, ce qui lui valut l’estime des uns et le ressentiment des voleurs… Il n’hésita pas à s’en prendre aux plus puissants et… aux Ministres même… C’est ainsi que Le BLANC, Ministre de la Guerre, fut impliqué dans le procès de La JONCHERE, Trésorier de l’Extraordinaire des Guerres, et démis de ses fonctions pour avoir couvert les agissements frauduleux de son subordonné… [ suite au meurtre d’un proche collaborateur de La JONCHERE, on releva dans sa caisse un déficit de 50,8 Millions de livres, soit beaucoup plus que le montant d’une année de subsistance des troupes ! ]… Le BLANC fut pris entre les attaques de DUBOIS, d’une part, et celle de Monsieur le Duc, d’autre part, dont l’acharnement qu’il portait à Le BLANC n’avait d’autres raisons que la haine de sa maîtresse, Madame de PRIE, pour Le BLANC et BELLE-ISLE [ un autre collaborateur de DUBOIS ], haine qui trouvait son origine dans la passion qu’avaient les deux hommes pour la propre mère –  mais rivale – de cette jalouse : Madame BERTHELOT de PLENEUF ! [ 1 ]… Dans un Conseil, Philippe d’ORLEANS exprima ses réticences à exiler Le BLANC mais DUBOIS lui coupa la parole : « Monseigneur, il ne s’agit pas ici des services particuliers rendus à Votre Altesse Royale, il faut préférer le bien public » ! Le BLANC fut prié de démissionner et remplacé par de BRETEUIL, Intendant de LIMOGES… Quinze jours plus tard, BELLE-ISLE sera décrété d’ajournement personnel… Les deux hommes ne tarderont pas à être bientôt embastillés ! [ 1 ]

DUBOIS, dont l’esprit absolutiste ne tolérait ni la liberté ni la critique renforça la censure… Tous les libraires et imprimeurs furent soumis très étroitement à l’autorisation préalable, et DUBOIS réclama des censeurs une plus grande sévérité… Ce contrôle rigoureux eut comme conséquence d’assurer l’essor des éditions clandestines ou étrangères tout en donnant plus d’échos aux idées séditieuses ! [ 2 ].

 

CALOMNIEZ, CALOMNIEZ… !  «  REDIME ME, DOMINE, A CALUMNIIS HOMINUM  » !

 

En menant son action politique le Premier Ministre ne se faisait pas que des amis ! Loin de là ! L’on peut comprendre dès lors que ses ennemis puissent entretenir à son sujet continuellement rumeurs malveillantes et calomnies !!!

Evidemment cette activité si humaine et si intemporelle qu’est le dénigrement d’autrui porte, le plus souvent, sur deux thèmes principaux et de prédilection que sont l’argent et le sexe !!! … Et sur DUBOIS ses contradicteurs trouvèrent bien entendu à « redire » !!! D’autant que le personnage avait bien quelques travers propres à la nature humaine !!! DUBOIS vivait ses derniers mois dans le luxe et le faste… Apparat, pompe et éclat entraînaient de grandes dépenses… Pour les couvrir il lui suffisait de se faire investir de nouvelles Abbayes… ce qu’il ne manqua pas de solliciter !

Il avait pour cela un motif décisif ! RICHELIEU avait possédé vingt Abbayes, MAZARIN en avait eu vingt-deux !! DUBOIS qui ne cumulait « que » les revenus de six Abbayes sollicita donc l’investiture de la riche Abbaye de Saint-BERTIN… [ 2 ] Saint-BERTIN était l’une des Abbayes les plus riches de FRANCE, avec près de 100 000 livres de rentes… Cette Abbaye n’était plus en commende et aurait dû être dirigée par un Abbé régulier… Mais DUBOIS fit intervenir auprès du Pape l’Abbé de TENCIN et aussi le Duc d’ORLEANS lui même… En juin 1723 il pu ajouter cette nouvelle Abbaye comme un nouveau fleuron à son tableau garni de possession !!! [ 1 ]… 

Les revenus de DUBOIS étaient désormais considérables et dignes des charges qu’il occupait… mais tout cela c’était à quelques mois seulement de sa mort !!!

SAINT-SIMON exprimera tout le mépris des gens de sa caste pour le roturier Corrézien : « Quel monstre de fortune et d’où parti ! »… CHAUSSINAND-NOGARET estime qu’en prêtant à DUBOIS un revenu annuel de 1 534 000 livres, SAINT-SIMON a réalisé des amplifications grotesques et à tenu compte à tort de la fameuse« pension anglaise » dont la réalité est fort improbable selon lui ! [ 2 ]… SAINT-SIMON ne peut évoquer avec précision que quelques « signes extérieurs de richesse » : « il avait une extrême quantité de la plus belle vaisselle d’argent et de vermeil, et la plus admirablement travaillée ; des plus riches meubles, des plus rares bijoux de toutes sortes, des plus beaux et des plus rares attelages de tous pays, et des plus somptueux équipages. Sa table était exquise et superbe en tout, et il en faisait fort bien les honneurs, quoique extrêmement sobre et par nature et par régime »…

Pour Le ROY LADURIE, DUBOIS dans la lignée de ses prédécesseurs trouvait normal de s’enrichir au service du Roi et il signale « sinon la fortune, du moins les hauts revenus du Cardinal DUBOIS, à base d’Abbayes et d’émoluments ministériels ou postaux, soit 575 000 livres tournois de revenus par an. Ce chiffre mettrait DUBOIS au dessus de COLBERT, mais en dessous de MAZARIN, bien sûr, et même de RICHELIEU… Les imputations (…) quant à la pension Anglaise de 960 000 livres sont entièrement calomnieuses » [ 5 ]…

MARAIS attribuait 350 000 livres de rente à DUBOIS… CHAUSSINAND-NOGARET est d’accord avec Le ROY LADURIE ( à 1 000 livres près ! ) : 324 000 livres par les Abbayes, 150 000 par la charge de Premier Ministre et 100 000 par les Postes… soit au total 574 000 livres, environ 30 Millions de nos Francs actuels, en 2000 !!! Quant à sa fortune, constituée, selon SEILHAC, essentiellement de valeurs immobilières, elle s’élevait à environ 800 000 livres…

« Les contemporains, encore tout ébaubis des immenses trésors laissés par MAZARIN ne voulurent pas que le prodige ne se renouvelât pas. Mais ils oubliaient que DUBOIS, resté moins d’un an Premier Ministre, avait, même s’il en eut le goût, manqué du temps nécessaire pour accumuler les immenses richesses qu’on lui prêtait généreusement » note CHAUSSINAND-NOGARET !!! [ 2 ]…

Mais « on ne prête qu’aux riches ! »… et combien cela est vrai pour la bagatelle aussi !!!

Si l’on en croit l’ouvrage licencieux et d’authenticité fort douteuse « Vie privée du Cardinal DUBOIS », édité ( faussement ?) «  à LONDRES - 1789 », le Cardinal  « ne pouvait se passer de filles, il en venait de PARIS par le coche, qui étaient introduites par le Sieur BAIN, valet de chambre… «  Monsieur CHIRAC, premier médecin du Duc d’ORLEANS et du Cardinal, ayant eu connaissance du manège et du maquignonnage de ces filles qu’on faisait venir de PARIS pour Son Excellence, lui représenta qu’elle s’exposait et risquait beaucoup à voir ces filles qui, quoique jolies, étaient la plupart gâtées, et pouvaient lui donner quelque maladie. A quoi elle répondit gaillardement : bon ! bon ! Je n’ai rien à craindre ; si elles me donnent un pois, je leur rendrai une fève » ! … [ 2 ].

On cite aussi une Mademoiselle de C.., grande haquenée blonde, une Madame de F.., et même la maîtresse du… valet de chambre du Roi ! [ 2 ].

Comme la santé de DUBOIS était fort altérée, MARECHAL, premier chirurgien du Roi, lui conseilla un régime de vie qui lui permettrait de se rétablir : «  il faut surtout Monseigneur vous abstenir de la fillette »…

« S’abstenir de la fillette »!!! Le Cardinal surpris répondit : « pour moi je trouve que cela m’adoucit l’urètre et me fait du bien » ! [ 2 ].

Vérité ou légende ? BARBIER, cité par ERLANGER, notait sur le Premier Ministre : «  il ne boit pas, il ne voit aucune femme, ni ne joue. Cela ne fait que rêver creux et travailler » [ 11 ] … Mais pour PETITFILS « BARBIER se trompait. A en croire VENIER, son secrétaire particulier, de temps à autre DUBOIS se faisait conduire une grisette ou une prostituée qui repartait discrètement le matin en passant par la garde-robe et, parfois, venait aussi la belle Alexandrine de TENCIN, la maîtresse en titre, en manteau aurore doublée de taffetas bleu » [ 1 ]…

 

CE MALADE QUI GOUVERNAIT LA FRANCE … OU « PAS DE POT » POUR DUBOIS !!!

 

Au début de l’année 1723, la santé du Cardinal déjà fort altérée s’aggrava singulièrement… Le 14 Janvier, il eût une défaillance en plein Conseil. En Février un accès de fièvre l’avait immobilisé au lit. En Avril, passant la revue de la Maison du Roi, il n’avait pu dissimuler davantage le mal secret qui le rongeait… On l’avait vu à cheval faire des contorsions et des grimaces qui « amusèrent » le public… Le Premier Ministre se tordait de douleur, car l’abcès qui s’était formé au col de la vessie venait de se rompre. [ 1 ] … « Tout le monde attendait la fin du Cardinal », écrit ERLANGER, « DUBOIS entendit signifier au monde qu’il était bien vivant, monta à cheval et passa en revue la Maison du Roi (…). On vit défiler le gnome rouge, tordu de douleur sur sa selle. L’abcès qu’il avait dans la vessie creva du coup, le condamna à mort. Trois mois encore, l’obstiné se cramponna »… [ 11 ]. Pour lutter contre le mal il prit du quinquina, suivit un régime lacté, se fit expédier des eaux de BARREGE, de BRISTOL, réputées contre le diabète et la gravelle, mais il n’en continuait pas moins son activité débordante ! [ 1 ]. Selon PETITFILS, la maladie avait rendu le Cardinal plus irascible, plus grossier que jamais… Toujours impatient il tempêtait contre les valets et les commis, lançait des jurons… Ainsi Madame de FEUQUIERES fut-elle accueillie par ces mots : « Je suis accablé d’affaires et il faut encore que des putains viennent m’embarrasser » ! Madame de MONTAUBAN eut droit à un «  Madame, allez vous faire foutre »… Le Cardinal de GESVRES fut congédié « dans les termes les plus sales »… [ 1 ] Les voyages en carrosse de VERSAILLES à PARIS le faisait hurler, à chaque chaos de la route. Aussi, par commodité, s’installa-t-il au Château de MEUDON, plus proche ! Le 26 Mai, le chargé d’affaires Anglais, CRAWFORD, informait Lord CARTERET que le Premier Ministre était remis de sa crise mais qu’il fallait d’ores et déjà travailler à sa succession afin d’empêcher le retour aux affaires de TORCY, « notre ennemi mortel » ! En Juin MARAIS note : «  le Cardinal a toujours son mal ; il jette du pus par les urines »… [ 1 ]… Le Papa exigeait de de TENCIN, un bulletin quotidien et se désolait de l’aggravation du mal : « Dieu veut me châtier en m’enlevant cet homme là ! »… [ 2 ]. De TENCIN rendait compte régulièrement des réactions du Pape et de ses prières pour la conservation du Cardinal… Il écrivit à DUBOIS : « Un jour où les nouvelles étaient plus mauvaises, le Saint Père se mit à examiner tous ceux qui pouvaient être chargés du soin des affaires au cas où Votre Eminence ne pût plus y suffire ; il m’avoua qu’après avoir bien cherché, il ne s’était présenté à son idée personne qui, à cent piques près, pût remplir aussi parfaitement que Votre Eminence la place qu’elle occupe pour le bien de la religion et de l’Etat, aussi bien et pour la satisfaction personnelle de Sa Sainteté. Oh ! oui, je tomberai de bien haut, poursuivit INNOCENT XIII, si je venais à le perdre » ! …

Les Cours étrangères montrèrent aussi une égale sollicitude… et le Roi d’ANGLETERRE fit même envoyer une cargaison d’eau de BRISTOL ! [ 2 ].

Au Président HENAULT, venu lui rendre visite, DUBOIS parla des mérites comparés de RICHELIEU et de MAZARIN, ses deux modèles et trouva la force de sourire et de plaisanter. « Je remarquai qu’il prit son pot de chambre cinq ou six fois et, quoique je l’observasse fort, il ne parut aucune altération sur son visage » écrira HENAULT [ 1 ]. Le Président au Parlement n’était pas de nature à se moquer du pot de chambre du Cardinal DUBOIS !!!

Quelques années plus tôt Madame de PARABERE avait été à l’origine d’une grande « tracasserie » entre le Régent et la Régente ! Elle s’était permis d’entrer dans le petit jardin de la Duchesse d’ORLEANS, au Palais-Royal, puis ensuite dans l’appartement de la Princesse… Elle ne s’était pas contentée de visiter sa garde-robe ; elle avait eu aussi le front de se moquer de… ses pots de chambre ! … Après une vive discussion avec son mari la Duchesse, tout en larmes, déclara qu’elle voulait se retirer à l’Abbaye de MONTMARTRE !!! [ 21 ] … Mes « sources » ne me disent pas comment étaient ces pots… S’agissait-il des fameux « Bourdaloues » pour dames pieuses incontinentes ? Les Bourdaloues, [ du nom de Louis BOURDALOUE, 1632-1704, prédicateur réputé, seul en son siècle à pouvoir rivaliser avec BOSSUET par ses prêches, parfois « fleuves »… - Son célèbre « Sermon sur l’Impureté » visait vraisemblablement la liaison du Roi LOUIS XIV avec Madame de MONTESPAN, les parents de… la « Régente » - [ 31 ] ], étaient des « vases de forme oblongue pour mieux se glisser entre les jambes » qui prirent ce nom par allusion aux sermons très longs et très ennuyeux du père jésuite… « Nos aïeules avaient pris l’habitude de dissimuler sous leur vertugadin le vase en question et de l’utiliser à l’église » écrit MONESTIER [ 32  ]… « BOURDALOUE, dans l’église professe de Jésuite, Rue Saint-ANTOINE, pouvait prêcher pendant près de deux heures : il est attesté que les bigotes, toujours très nombreuses à venir écouter le grand sermonnaire se munissaient par précaution d’un petit vase », renchérit Roger-Henri GUERRAND, dans son étude centrée sur « Les Lieux » [ 33 ]… Mutine, la journaliste Isabelle MONROZIER rappelle que comme l’ustensile portant son nom «  Louis BOURDALOUE, en tant que confesseur des dames de la Cour, reçoit toutes leurs confidences » !  … [ 34 ].

« Très utile, le pot de chambre n’est guère confortable même s’il est installé sur une chaise » écrit GUERRAND, qui signale que « parfois, les grands seigneurs doivent se contenter d’un modeste pot en terre, comme ce fut le cas, un jour, pour la PALATINE : « on m’apporta un pot de chambre en terre que je plaçai sur une chaise de paille. J’étais dans le fort de l’action, voilà le pot qui se brise. Par bonheur, je me retins à une table sans quoi je serais tombée… Et, si je n’avais sauté prestement, les tessons m’auraient terriblement déchirée »… Le pot à pisser a certainement donné lieu à un artisanat florissant, car il se confectionna en tous matériaux… MAZARIN en possédait un en verre, et deux en argent ; LOUIS XIV, également de ce métal et de plus gravé… aux Armes de France…. [ 33 ]. Si les pots sont gravés c’est pour freiner les vols de cet ustensile très convoité !!! La PALATINE écrit qu’on vola à LOUIS XIV son pot de chambre en argent et que «  de cette vilaine action il faut conclure que la police du Palais laisse fort à désirer ! » [ 32 ]… « Chez les bourgeois, on se contente de pots d’étain ou de cuivre, plus légers pour le voyage »… [ 34 ] …

La PALATINE s’offusquait de voir la Duchesse de BOURGOGNE aller, tout comme LOUIS XIV, en public, à la chaise percée… et si elle s’en offusquait, selon Jean MEYER, « c’est que les choses étaient précisément en train de changer » ! [ 7 ]. « Assis sur leur chaise percée, les gens importants accordaient encore audience. Le Duc d’ORLEANS ne trouvait pas inconvenant de recevoir ainsi le Duc de NOAILLES nous dit SAINT-SIMON », rappelle Martin MONESTIER [ 32 ]… Le Duc de VENDOME, dont DUBOIS avait l’estime, «  recevait sur sa chaise percée par « tactique » : l’intimité, la nudité, dans la haute société du XVIIIème Siècle, loin d’être humiliante pour celui qui la dévoile, l’est pour celui qui en est témoin » [ 27 ]… Un jour, Le Duc de PARME envoya un Evêque en ambassade auprès du Duc de VENDOME… Le digne ecclésiastique « se trouva bien surpris d'être reçu par Monsieur de VENDOME sur sa chaise percée, et plus encore de le voir se lever au milieu de la conférence, et se torcher le cul devant lui. Il en fut si indigné que, toutefois sans mot dire, il s’en retourna à PARME sans finir ce qui l’avoit amené, et déclara à son maître qu’il n'y retournerait de sa vie après ce qui lui étoit arrivé »… [ 27 ]

Martin MONESTIER rapporte pour sa part que le prélat « voyant que le visage de VENDOME était congestionné lui dit « il me semble Monsieur que vous êtes échauffé ! », et selon SAINT-SIMON, VENDOME lui répondit : «  C’est bien pis à mon cul qu’à mon visage . Voyez ! »… En même temps, il se lève et montre son postérieur à l’Evêque qui indigné se retire aussitôt ! [ 32 ] …

«  Le Duc de PARME envoya alors ensuite à Monsieur de VENDOME un jeune prêtre… du nom de…Giulio ALBERONI, que SAINT-SIMON déteste autant que le petit-fils d'HENRI IV. S'ensuit une scène du plus haut burlesque où l'émissaire Parmesan, assistant à la même scène que l'Evêque qui l’y a précédé, s’extasie devant le derrière de son hôte et va le baiser en s’exclamant : « ô culo di angelo ! ». « Rien n’avança plus ses affaires que cette infâme bouffonnerie » conclut le Duc de SAINT-SIMON [ 27 ]. ALBERONI, en effet, fils d’un simple jardinier, et seulement Chapelain de l’évêque de ROCONVERI, deviendra secrétaire personnel du Duc de VENDOME pendant ses campagnes aux PAYS-BAS puis d’ESPAGNE. Il « finira sa carrière », comme Cardinal et Ministre tout puissant un temps en Espagne, puis enfin comme légat du Pape [ 32 ]. …« Il faut bien sûr faire la part de la charge dans ce portrait, mais les réceptions du Duc de VENDOME étaient célèbres à l'époque, et la scène sera l’occasion pour SAINT-SIMON de rappeler que la pudeur n'a pas la même raison d'être pour un Evêque et pour un fils de jardinier » note Jean-Claude BOLOGNE [ 27 ]… « Il est donc faux d’imaginer un XVIIIème Siècle indifférent aux excréments et à la nudité dévoilée dans ces fonctions publiques. L’indignation, le dégoût, la pudeur existent, et les réactions ne manquent pas. Mais dans un siècle fortement hiérarchisé, on ne s’indigne pas contre n’importe qui et seuls les grands personnages - à commencer par le Roi, mais prisonnier, lui, de l’étiquette - peuvent se permettre de recevoir de cette façon. La pudeur ici encore a un arrière-goût social ; le siècle de LOUIS XIV fut celui des querelles de préséances - et les « séances » de chaise percée s’intègrent ainsi dans un ensemble parfaitement structuré » [ 27 ].

 

CONSIDERATIONS INDISCRETES SUR LES CHAISES PERCEES DES FAVORITES…

 

Déjà appréciée dans les maisons Royales, le XVIIème Siècle voit se répandre dans toutes les classes possédantes une belle pièce d’ébénisterie fort utile : la chaise percée… « Quand on a les moyens, elle s’impose toujours ! » [ 33 ]…

Sur sa chaise percée LOUIS XIV ne voulait que du velours rouge, imité en cela par la Marquise de MAINTENON, le Dauphin et la Princesse de SAVOIE…

Par courtisanerie, quantité de seigneurs s’attacheront à leur tour à couvrir leurs chaises percées de drap rouge… [ 33 ]. « La » du BARRY possède trois chaises percées… Celle de sa propriété de LOUVECIENNES est garnie de cuir doré, avec une boîte à éponge et une cuvette d’argent… [ 32 ]

Quant à la chaise qu’utilise « la » du BARRY à VERSAILLES, elle est «  en marqueterie, fond blanc, à mosaïques bleues et filets noirs, avec rosetés rouges, garnie de velours bleu brodé d’or. La lunette est recouverte de maroquin et les poignées et les rabots dorés d’or moulu »… Le luxe !!! [ 32 ]

Les frères GONCOURT s’intéressent fort à la chaise percée de Madame de POMPADOUR… autant qu’ils s’intéressent d’ailleurs à la personnalité de la favorite… Ils commettront du reste un « Madame de POMPADOUR » consacré au personnage ! Ils écrivent dans leur journal : « Cette Madame de POMPADOUR qui faisait 800 livres de pension à un ouvrier du Faubourg Saint-ANTOINE pour une chaise percée aux dires de d’ARGENSON » [ 9 Novembre 1857 ] [ 10 ]. « On s’étonne de l’art et de la conscience de toute main d’œuvre au XVIIIème Siècle. Mais n’était-ce pas le temps où Madame de POMPADOUR rentait un ouvrier pour la sculpture d’une chaise percée  »   [ 1er Décembre 1868 ] [ 35 ]

La chaise de la POMPADOUR, offerte par le Roi, venait de chez les Frères MIGEON, célèbres ébénistes… Cependant LES GONCOURT resteront sceptique sur cette histoire de pension faite par Madame de POMPADOUR à l’ébéniste MIGEON… MONESTIER écrit : «  Si le Roi se contente pour lui-même d’un ustensile tout simple, en noyer, celle qu’il a offerte à Madame de POMPADOUR est une merveille toute sculptée, que toute la cour admire. Elle a coûté une somme considérable ! » [ 32 ]

« Un inventaire du château de VERSAILLES, sous LOUIS XIV a donné le chiffre de 274 chaises d’affaires, 208 simples avec le bassin en dessous, 66 à layette, le bassin étant contenu dans un tiroir fermé (…) certains [ de ces meubles ] se présentent avec le siège en forme de gros livres portant l’inscription suivante : « Voyage aux PAYS-BAS » !!! … Humour !!! [ 33 ].

« PIRON, toujours incorrigible, envoie à Madame de TENCIN, sœur du Cardinal et femme de lettres [ et « ancienne bonne amie de DUBOIS », ajouterais-je volontiers à cette présentation sommaire qu’en fait GUERRAND ! ], une belle… chaise… dont le bassin contient une pièce en vers :

 

             « A l’aise et d’un œil équitable,

             Là, vous jugerez sans appel,

             Les vers de messieurs tel et tel,

             Gardez les bons par privilège ,

             Et pour ceux dont vous ferez fi !

             Laissez-les en quittant ce siège.

             Où vous aurez trouvé ceux-ci. »  [ 33 ]…

 

Courtisanes, demi-mondaines, actrices essaient de « tenir un rang » en imitant les « grandes »… Certaines y réussissent et leurs « chaises d’aisance » font jaser PARIS. Ainsi en est-il de Mademoiselle DESMARES qui en a fait venir le bois de CARAÏBES, ou de Mademoiselle DESCHAMPS, actrice, dont la chaise percée est entièrement garnie des dentelles les plus magnifiques. Le meuble, vendu aux enchères, atteint un prix si considérable que la Princesse de CONTI, qui désirait l’acquérir, s’indigna et y renonça ! [ 32 ]…

Si la chaise percée est très en vogue, néanmoins « Le pot de chambre continue sa carrière avec cependant la substitution de la faïence et de la porcelaine au métal qui finissait par sentir (…). Les pots figurent parmi les cadeaux les plus appréciés. Dans l’une de ses lettres Madame Du DEFFANT remercie vivement Madame de CHOISEUL, la femme du Ministre, pour l’envoi d’une belle pièce de porcelaine à usage intime. Elle est si bien tournée que ses domestiques lui ont dit qu’il fallait l’utiliser comme soupière » et non comme pot à pisser !!! [ 33 ]… Le puissant Fermier-Général BOURET ne veut que de la porcelaine de CHINE, d’autres préfèrent la porcelaine de DELFT ou de SAXE, mais encore leur faut-il des motifs artistiques de décoration … Par « patriotisme », LOUIS XV, la Dauphine et Madame de POMPADOUR vantent autant qu’ils le peuvent la porcelaine de la fabrique royale de VINCENNES, tandis que de nombreux courtisans ne jurent que par les pots de chambre en porcelaine de SEVRES !!! [ 32 ]… Soit ! Il y en a pour tous les goûts ! … alors laissons couler ! …

 

LA DOULOUREUSE AGONIE DE DUBOIS…

 

Le 6 Août 1723, DUBOIS est si mal que le Duc d’ORLEANS accepte de tenir le Conseil dans sa chambre… Cependant le public se gausse de sa maladie qu’il attribue complaisamment à ses « vices »… Ainsi L’Avocat BARBIER parlait des suites d’une « vérole invétérée ». BOUDIN, son médecin, ayant annoncé que la vessie était toute percée, l’impertinent NOCE, de son exil, lui répondait : « Vous ne me ferez pas accroire que les vessies sont des lanternes » !!! [ 1 ] Humour toujours !!!.

Cinq jours avant son décès DUBOIS travaille encore, bien qu’alité, et le Président HENAULT le trouve plus vif et spirituel que jamais, comme s’il eût gardé le lit pour quelque obscur projet… Alexandrine de TENCIN est au chevet du malade, et HENAULT s’émerveille : « jamais je ne l’avais trouvé si léger, et avec tant de badinage. Cela me frappa au point que je fus tenté de croire qu’il ne gardait son lit que par quelques raisons de politique que je ne pénétrais point » ! [ 2 ]

Pourtant DUBOIS était à la dernière extrémité… Pour calmer ses douleurs, le « malheureux » prenait du pavot… Mais CHIRAC, et son chirurgien, La PEYRONIE, étaient plongés dans les plus vives inquiétudes… On redoutait la « cangrène » comme on disait alors !  Il fallait d’urgence nettoyer l’abcès par incision… Avant de s’y résoudre, DUBOIS demanda à être transporté à VERSAILLES. A cet effet on aménagea un de ces grands carrosses qu’on appelait – funeste présage- des « corbillards » ! On installa le malade sur des matelas suspendus par des cordes pour lui éviter le moindre soubresaut… Le convoi de DUBOIS avança au pas, suivi de ses gens en livrée, de ses aumôniers, de ses médecins et chirurgiens ! [ 1 ].

Le cortège arriva le 9 Août à destination, par une chaleur suffocante… Le père GERMAIN vint proposer « timidement » au Cardinal les derniers sacrements après l’avoir confessé… « Il y a de grandes cérémonies pour les Cardinaux. Qu’on aille à PARIS en demander le plan au Cardinal BISSY ! » lui répondit le Cardinal [ dans un sursaut de vanité, ou en éprouvant du scrupule à profaner un sacrement auquel il ne croyait point ? s’interroge ERLANGER... [ 11 ]. Ou était-ce par humour et dérision tout simplement ? ]. HENAULT raconte « On venait de le confesser (…). Je ne puis omettre un fait dont son confesseur nous vint faire confidence, c’est une franche espièglerie, que la simplicité de ce bon religieux rendait encore plus ridicule et qui m’aurait fait rire dans d’autres circonstances. Après l’avoir confessé, ce père lui proposa de recevoir le viatique. Le Cardinal n’en voulut rien faire, disant que cela ne pressait pas, qu’il faudrait voir et plusieurs défaites dont le moine ne se contenta pas. Enfin, pour lui fermer la bouche, le Cardinal lui dit : «  Vous ne savez pas, père, qu’il y a un cérémonial pour faire recevoir le viatique aux Cardinaux, allez vous informer de ce que c’est, et, après nous verrons ». Le bonhomme sortit avec empressement et dans la bonne foi, pour s’instruire à nous de ce cérémonial dont il nous jurait qu’il n’avait jamais ouï parler. Il avait bien raison ! » [ 2 ].

Le Duc d’ORLEANS, averti par CHIRAC de l’état désespéré du patient, arriva à VERSAILLES sur les trois heures et demie. « Vous n’avez guère de courage ! » lança-t-il à son ancien Précepteur qui ne voulait maintenant plus entendre parler d’opération et vouait les médicastres au feu de l’enfer [ peut-être car connaissant parfaitement, en tant que fils de médecin-apothicaire, toutes les lacunes et l’empirisme des praticiens qui se réclamaient des arts d’HYPOCRATE ! ]… Du courage, « j’en ai contre toute autre chose que la douleur mais je ne saurais me déterminer à ce qu’ils veulent me faire ! », répondit DUBOIS… La PEYRONIE répéta que le seul espoir de le sauver était de l’opérer d’urgence et encore ne pouvait-il jurer de rien… L’ancien Régent finit par arracher le consentement de DUBOIS pour l’intervention… [ 1 ].

La PEYRONIE, assisté de MARESCHAL, Premier Chirurgien du Roi, et de THIBAUD, chirurgien de l’Hôtel-Dieu opérèrent au scalpel, et l’intervention – pratiquée sans anesthésie – ne dura que quelques minutes…

« Il fallut ouvrir tout le canal de la verge jusqu’à l’orifice de la vessie mais comme l’abcès se trouva entièrement hors de la vessie et que toutes les chairs étaient vives on conçut assez d’espérance » [ 1 ]. «  On courut avertir [ le Duc d’ORLEANS ] que l’opération était faite le plus heureusement du monde et qu’elle avait duré quatre minutes », écrit HENAULT, «  (…) nous reprenions tous un air plus gai de voir l’opération faite, cette opération que nous avions tous désirée, quand, tout à coup, nous vîmes le temps se brouiller et nous entendîmes un fort grand tonnerre. A ce bruit La PEYRONIE sortit de la chambre du malade et il me dit  : «  nous sommes perdus ! » ( on sait combien le tonnerre est fatal aux plaies [ ! ] )… Le confesseur demanda à La PEYRONIE ce qu’il en pensait, et il lui répondit : «  Mon Père, il a plus besoin de vos prières que de nos remèdes » [ 2 ]… 

Quand on avait enlevé le premier « appareil » - c’est à dire le premier pansement - on constata que la gangrène s’était installée [ 1 ]…  Le Président HENAULT revint à VERSAILLES le lendemain, 10 Août : « J’y trouvai le Cardinal, couché à plat et râlant, entre deux valets de chambre qui lui soutenaient la partie où on lui avait fait l’opération. Un apothicaire, qui lui tenait une cuillère dans la bouche et un prêtre, en surplis qui priait Dieu, devant un crucifix. Je contemplai cet homme qui avait été assurément le maître des autres et qui allait cesser d’être » [ 2 ]…

Vers quatre heures et demie, DUBOIS expirait… Un an exactement après l’arrestation de VILLEROY et à peine cent soixante dix jours après sa confirmation par LOUIS XV dans son poste de Premier Ministre !!! … « Sic Transit Gloria Mundi » !

 

« CROIS-TU QU’IL Y AIT UN DIEU ? »…

 

«  - Sire, Monsieur le Cardinal est mort ! »

«  - J’en suis fâché »… répondit, seulement et laconiquement, le jeune Roi LOUIS XV… «  - Sire, je ne vois personne qui soit plus en état que moi de rendre service à Sa Majesté en qualité de Premier Ministre, et sans faire attention à mon rang et à ma dignité de premier Prince de votre sang, je prêterai demain le serment de fidélité à Votre Majesté », proposa alors le Duc D’ORLEANS… Et avec l’accord du jeune Roi, il se mit tout de suite à la tâche avec une énergie extrême... « Il travaille d’une force à se tuer » notera le Ministre Anglais CRAWFORD [ 1 ] …

On avait célébré, à la demande du Roi, à Notre-Dame, un service officiel de Requiem pour DUBOIS, où un autre Cardinal d’origine familiale Corrézienne, de NOAILLES, officia cérémonieusement… Puis l’Assemblée du Clergé et les Académie suivirent l’exemple du Roi en commandant, elles aussi, des cérémonies funèbres…

DUBOIS fut inhumé à Saint-HONORE, dans la crypte des Chanoines de l’Eglise, près de l’autel du chœur [ 1 ]… Le sculpteur COUSTOU lui éleva un magnifique mausolée que l’on peut voir encore à Saint-ROCH !!! [ 2 ]… Mais DUBOIS à peine enseveli, « la machine à calomnier » se remit en marche… pour salir sa mémoire !

Le Duc d’ORLEANS, Premier Ministre, fort éprouvé par les décès rapprochés de personnes qui lui étaient très proches [ Sa fille tant aimée, Joufflote, Duchesse de BERRY, sa mère, La PALATINE, son précepteur « de toujours », DUBOIS ] s’impliqua dans les affaires de l’Etat avec une sorte d’énergie du désespoir… « On eût dit DUBOIS se succédant à lui même » écrit PETITFILS dans son ouvrage [ 1 ]… Et un contemporain, SCHAUB, remarquait dès le 5 Septembre 1722, de visu : « il se comporte avec une fermeté à laquelle on ne s’attendait pas de lui »… puis en date du 20 Octobre le même notait : « depuis la mort du Cardinal, il est devenu plus âpre et plus jaloux de l’autorité qu’il ne l’a jamais été, au point que, dans cet instant, il n’y a personne qui puisse se vanter d’avoir de l’ascendant sur lui »…

D’ORLEANS rappelle alors son ami NOCE par un court billet dans lequel on peut voir des sentiments contradictoires à propos de DUBOIS et une amicale complicité avec un « roué » : « Morte la bête, mort le venin. Je t’attends ce soir à souper au Palais-Royal »… [ 1 ]… Puis, peu après, le Duc de NOAILLES est rappelé lui aussi d’exil…

Travail acharné et Soupers chargés !!! « Si vous ne changez d’habitudes, vous mourrez au moment où vous vous y attendrez le moins » prédisait CHIRAC!

Il y a de sérieuses raisons de supposer que durant les mois où il regarda froidement approcher la mort le Duc d’ORLEANS tourna ses pensées vers Dieu [ 11 ]… Le 2 Décembre 1723, Philippe, se sentant la tête lourde, demanda, seul à seule, à une de ses favorites Madame de FALARIS : « crois-tu de bonne foi qu’il y ait un Dieu, un Enfer et un Paradis après cette vie ?

- Oui mon Prince, je le crois certainement.

- Si cela est, comme tu le dis, tu es donc bien malheureuse de mener la vie que tu mènes !

- J’espère que Dieu me fera miséricorde !

A ces mots, le Duc d’ORLEANS soudain oppressé, se recroquevilla plus encore dans son fauteuil, puis Madame de FALARIS le vit brusquement se roidir et glisser sur le parquet… Elle chercha du secours auprès d’un laquais qui savait saigner… Survint alors Madame de SABRAN, dans le rôle de la favorite délaissée, qui s’écria : «  Mon Dieu ! Ne le saignez pas ! Il sort d’avec une gueuse, vous le tuerez ! »… [ 11 ].

Ayant perdu connaissance, d’ORLEANS, qui n’avait pas cinquante ans, mourut quelques heures après… Et à peine un trimestre après DUBOIS…

Comme son oncle LOUIS XIV ou son Précepteur DUBOIS, Philippe d’ORLEANS reçut « l’hommage de l’EUROPE mais les brocards de sa patrie »… Tandis que les Cours étrangères exaltaient le Prince le mieux doué de son siècle, les railleurs parisiens plaisantaient : «  Il est parti assisté de son confesseur ordinaire… », ou chantaient :

 

             « On dit qu’il ne crut pas à la Divinité,

             Mais c’est une imposture insigne.

             PLUTUS, CYPRIS et le Dieu de la vigne,

            Lui tenaient lieu de Trinité ! » [ 11 ].

 

Philippe ERLANGER nous enseigne que «  les ennemis du Régent - qui lui survécurent tous – s’acharnèrent à dénoncer l’athée, le sacrilège, le faune incestueux, l’ambitieux prompt à humilier la FRANCE pour se hisser au trône, le naufrageur des finances, le destructeur de l’œuvre du grand Roi »…

Acteurs principaux de « la Régence », qui s’achevait véritablement avec leur disparition, Guillaume DUBOIS et Philippe d’ORLEANS avaient connu une sorte de communauté de destin et leurs « âmes » étaient maintenant « damnées » …

 

LE « MECREANT » DUBOIS…  MYTHE OU REALITE ?

 

De même qu’en ce qui concerne le « Régent », on peut légitimement s’interroger sur les rapports que le Cardinal DUBOIS entretenait avec la Religion … Etait-il aussi athée et mécréant que les dires de ses détracteurs le laisseraient supposer ?…

Certes si DUBOIS avait « embrassé les ordres » ce n’était certainement pas par pure vocation mais principalement comme un moyen d’ascension eu égard particulièrement à la condition sociale de la famille dont il était issu… Le fait de son ordination si tardive ne pourrait d’ailleurs que venir le confirmer !

Pourtant, même devenu Premier Ministre, et en dépit d’une santé délabrée, DUBOIS ne se désintéressait pas de son Diocèse, et les mandements qu’il envoyait à ses fidèles témoignent, selon CHAUSSINAND-NOGARET, de « pieuses préoccupations » [ 2 ]…

A la fin de sa vie DUBOIS accepta avec empressement la proposition de l’Assemblée du Clergé de le nommer pour Président… Or « ce n’était pas une dignité anodine. Elle devait lui permettre d’influer sur les décisions des Evêques, mais elle montrait surtout l’estime dans laquelle le tenaient les Prélats de FRANCE. Comment pourrait-on admettre qu’à l’unanimité Evêques, Archevêques et Abbés lui eussent donné leur confiance si les médisances qui couraient sur son compte avaient été fondées ? S’ils avaient cru DUBOIS coupable d’impiété et de libertinage, peut-on vraiment penser qu’aucune voix ne se serait élevée pour dénoncer son indignité ? » [ 2 ]…

« En fait sa Foi semble avoir été sincère, et ses écarts, s’il en commit, remontaient à la période de sa vie antérieure à son ordination [ Certes ! Mais la majeure partie de sa vie, tout de même !!! ]. Au demeurant sa Foi n’était ni importune ni tyrannique, mais au contraire douce et tolérante. Sous la Régence et le Ministériat de DUBOIS, les minorités cessèrent d’être persécutées, Protestants et Jansénistes, si cruellement éprouvés au Règne précédent et victime d’une avalanche de lettres de cachet, connurent quelques années de tranquillité » ! [ 2 ]… En fait, c’est surtout que la dignité de Cardinal ait été accordée à « un homme de rien » qui apparaissait comme un « scandale », principalement aux yeux des esprits rétrogrades du temps qui attribuaient cela à la dissolution des mœurs de cette Régence qui bouleversait tant la hiérarchie sociale par son immoralité… !

 

DUBOIS, VU PAR BERNIS…  OU « UN OUTRAGE A LA VERTU » !!!

 

« Madame de MAINTENON avait rendu la Cour de LOUIS XIV fort dévote, ou pour parler plus juste fort hypocrite ; mais la Régence leva le masque qui couvrait les vices. Monsieur le Duc d’ORLEANS, à qui l’on a attribué de grands crimes, ne croyait guère à la probité tout en étant homme d’honneur lui même. Mais pour un Prince si éclairé, il ne sentit pas assez combien il importe, même politiquement, de respecter et de faire respecter la religion. (…) Monseigneur MASSILLON, Evêque de CLERMONT, m’a conté, que se plaignant un jour au Régent des friponneries d’un homme que ce Prince lui avait donné pour travailler ensemble sur les affaires du clergé, Monsieur le Duc d’ORLEANS interrompit le récit des fourberies de cet homme, en disant au Cardinal DUBOIS qui était présent : « l’Abbé, il faut convenir que voilà un grand fripon ». MASSILLON pensait en lui-même : bon ! Voilà un homme démasqué et perdu ; mais le Régent, reprenant le même propos ajouta : «  Oui, il faut convenir que c’est un fripon de premier ordre, mais il est bien adroit. L’Abbé, dit-il au Cardinal DUBOIS, nous devrions en faire un Ambassadeur » .Voilà toute la satisfaction qu’il donna aux plaintes qui lui étaient portées »… écrit dans ses « Mémoires » le Cardinal François Joachim de PIERRE de BERNIS [ 36 ] qui poursuit « (…) Le Régent ne fit pas moins de tort à l’honneur, vertu nationale et distinctive des Français, qu’il n’en avait fait à la religion. Ce n’est pas que Monsieur le Duc d’ORLEANS ne fût personnellement rempli d’honneur et de probité, mais il était si persuadé que les hommes étaient des fripons, il traitait également les honnêtes gens et ceux qui ne l’étaient pas, il donnait même des préférences si marquées à ces derniers, il avait fait un si grand outrage à la vertu et à l’honneur en élevant au premier ministère le Cardinal DUBOIS, qu’on ne doit pas être étonné si l’honneur, ce sentiment que le Président MONTESQUIEU regarde comme le ressort le plus puissant des Monarchies, fut affaibli sous la Régence ! » [ 36 ]…

« Si l’on en croit BERNIS, Cardinal et pourtant de bien légère vertu, la FRANCE aurait connu une chute vertigineuse lorsque DUBOIS fut nommé Premier Ministre », note CHAUSSINAND-NOGARET [ 2 ] avec le même étonnement que celui que j’ai éprouvé moi-même à lire BERNIS, surtout quand l’on se penche un peu en détail sur son parcours – un parcours qui présente d’ailleurs bien des « similitudes troublantes » avec celui de DUBOIS – et que l’on s’intéresse à cette période ! … De la Régence à la Révolution, les générations, des DUBOIS aux BERNIS, furent bien celles d’hommes et de femmes d’un dix-huitième Siècle « à la Française », d’où le libertinage, en même temps que l’ouverture aux lumières, ne fut guère absent !!!

 

UN DIX-HUITIEME SIECLE « A LA FRANCAISE »… OU LA FEMME ET LES SALONS !

 

En nous intéressant à BERNIS, quelque instant, nous allons pouvoir relever plusieurs éléments de son parcours étonnamment communs avec celui accompli avant lui par DUBOIS et retrouver aussi quelques unes des « vieilles connaissances » du Briviste !

Parmi les « connaissances » communes à DUBOIS et à BERNIS, je pense tout particulièrement et en tout premier lieu à Madame de TENCIN qui incarne pour les frères GONCOURT bien des aspects du pouvoir immense que détenait la femme « de qualité » au XVIIIème Siècle…

Fallait-il absolument quand on était un homme ambitieux coucher avec une femme d’influence, ou tout au moins la séduire, pour réussir dans la Société d’alors ?… Les frères GONCOURT, en associant les patronymes de DUBOIS et de BERNIS, écrivent : « que de grands diplomates, que de grands politiques sans nom, plus habiles que DUBOIS, plus insinuants que BERNIS, parmi cette bande d’hommes qui font de la séduction de la femme le but de leurs pensées et la grande affaire de leur vie, l’idée et la carrière auxquelles ils sont voués » !!! [ 26 ].

Les GONCOURT expliquent alors que «  la femme au XVIIIème Siècle est le principe qui gouverne, la raison qui dirige, la voix qui commande (…). Depuis l’exaltation de DUBOIS à l’Archevêché de CAMBRAI jusqu’au renvoi de CHOISEUL, il y a derrière tout ce qui monte et tout ce qui tombe une FILLON ou une du BARRY, une femme et toujours une femme (…)… La femme touche à tout. Elle est partout. Elle est la lumière, elle est aussi l’ombre de ces temps dont les grands mystères historiques cachent toujours dans leur dernier fond une passion de femme, un amour, une haine (…). Cette domination des femmes qui monte jusqu’au Roi est répandue tout autour de lui. La famille ou l’amour met auprès du Ministre une femme qui s’empare de lui et le possède : le Cardinal de TENCIN obéit à Madame de TENCIN (…) » … et les frères GONCOURT de citer à la suite moult autres exemples pour illustrer leur théorie… Mais ils ont commencé d’entrée par l’ancienne maîtresse de… DUBOIS ! [ 26 ]

Joachim de PIERRE de BERNIS naquit en VIVARAIS en 1715, « de bonne noblesse militaire » [ 5 ]… « Un jour, n’ayant plus d’espoir d’obtenir la croix de MALTE qui mène à la carrière militaire, sur un coup de tête, il opte pour celle des Evêques » [ 19 ]…

Ainsi à douze ans il est tonsuré… A quatorze ans son père l’envoie au Collège des Jésuites de… PARIS, puis il est accepté au Collège de CLERMONT [ futur Lycée LOUIS le Grand ], et enfin au Séminaire de Saint-SULPICE où « l’on ne décèle chez lui aucune vocation religieuse » [ 19 ]… Le Supérieur du Séminaire lui barre la route des promotions… et le Cardinal de FLEURY [ devenu Cardinal en 1726 et qui restera en charge de l’Etat jusqu’en 1743 ] est également bien décidé à ne lui rien accorder !!!

Du même coup la famille de Joachim de BERNIS coupe les vivres de son jeune rejeton dont les quelques rares relations parisiennes se diluent aussitôt !

Alors, « provincial sans vraies relations, Abbé sans bénéfices ecclésiastiques, n’ayant pour tout bagage qu’un nom, sa bonne mine et de la gaieté, BERNIS part à la conquête des salons » [ 19 ]… Car c’est bien tout ce qu’il lui reste possible de faire : séduire !!!

Au château de SCEAUX, BERNIS rencontre le déjà vieux FONTENELLE, mais aussi BOLINGBROKE ou encore TORCY… A l’hôtel LAMBERT, il croise outre VOLTAIRE et MONTESQUIEU, « bien sûr Madame de TENCIN et son frère » !!! [ 19 ].

BERNIS, qui a vingt ans, entretient alors une relation avec Louise DUPIN, « l’une des plus belles femmes et aussi la plus riche de PARIS (…). Si les familiers de Louise s’accordent à considérer BERNIS comme son amant, personne ne voit dans cette faiblesse un manquement à la fidélité conjugale. Madame de TENCIN écrit à Louise des lettres qui en disent long », affirme Jean-Marie ROUART dans un ouvrage qu’il a intitulé : « BERNIS, le Cardinal des Plaisirs » [ 19 ].

ROUART souligne que Madame de TENCIN « n’est pas précisément un prix de vertu : elle a accumulé les amants, du Cardinal DUBOIS à LAW en passant par FONTENELLE – on dit même que cette ancienne chanoinesse défroquée a couché avec son frère… »… Et c’est elle qui écrit à Louise DUPIN : « vous êtes une petite friponne, ma petite dame ; vous savez bien en votre conscience que cet Abbé [ BERNIS ] ne sera ni à moi ni à personne qu’autant que vous le voudrez. Le voilà attaché à votre char ; il est vrai que les chaînes sont de roses, ce sont cependant des chaînes, et je ne sais pas ce que dit la philosophie de voir un de ses plus chers nourrissons garrotté de cette sorte » !!! [ 19 ] …

Madame de TENCIN ne dédaigne point de jouer à l’entremetteuse… Ainsi aux dires des GONCOURT : « Madame de La POPELINIERE, fille d’une comédienne la DANCOURT, et devenue la maîtresse du puissant financier, celui-ci lui avait promis le mariage mais se dérobait tout doucement à sa promesse ; elle avait été conter son chagrin à Madame de TENCIN. « Il vous épousera, j’en fais mon affaire » lui avait dit Madame de TENCIN, et elle n’avait rien trouvé de mieux que de travailler sourdement les scrupules religieux du vieux FLEURY, en sorte qu’au rembaillement des fermes FLEURY faisait à La POPELINIERE une condition d’épouser sa maîtresse » ! [ 26 ].

BERNIS, pendant ce temps là, s’essaye à versifier… La mode est aux Abbés qui écrivent des vers plaisants, frisant la galanterie… « Ce siècle décadent se donne des frissons avec des histoires de nonnes en sabbat, de moines paillards, de curés libertins… », écrit ROUART, « L’exemple du Cardinal DUBOIS avec ses maîtresses et ses nombreux émules, joint au mouvement d’anticléricalisme sur lequel souffle les philosophes en fait un thème d’actualité. On cherche dans les vers d’un Abbé des tentations, des confessions, des allusions scabreuses, des pensées lestes et grivoises. (…) L’œuvre de BERNIS va connaître un beau succès  » ! [ 19 ]… Ses œuvres poétiques connaîtront au cours du XVIIIème Siècle onze éditions successives… on les citera encore souvent au XIXème Siècle… Si l’on en croit le Langrois DIDEROT, la femme de son libraire, François DIDOT, Rue pavée, avait pour BERNIS un vif penchant : tandis que le mari publiait ses ouvrages, elle subvenait aux dépenses de l’abbé allant même jusqu’à lui payer son fiacre… Ses vers contribuaient à établir sa réputation auprès des dames du monde… Son esprit et sa belle apparence lui avaient déjà ouvert la voie ! [ 19 ]. Les femmes et les salons… Voilà les moyens les plus efficaces pour s’élever dans cette société parisienne oubliée d’un « dix huitième siècle à la française » !!! … BERNIS en sera un exemple notoire, parmi bien d’autres…

Il se trouve, selon les GONCOURT, que « le grand bureau d’esprit de la première moitié du XVIIIème Siècle fut un salon où l’esprit semblait être chez lui, où l’intelligence avait ses coudées franches, où l’homme de lettres trouvait l’accueil, la liberté, le conseil, l’applaudissement qui enhardit, le sourire qui encourage, l’inspiration et l’émulation que donne à l’imagination, à la parole, ce public charmant : une maîtresse de maison qui écoute et qui entend, qui saisit les grands traits et les nuances, qui sent comme une femme, qui juge comme un homme. Ce salon était celui de l’ancienne maîtresse de DUBOIS, de cette Madame de TENCIN, qui, rendant aux lettres la protection familière et maternelle de Mademoiselle de la SABLIERE, donnait au premier de l'an en étrenne à sa ménagerie, à ses bêtes, deux aunes de velours pour le renouvellement de leurs culottes. Dans ce salon, le premier en FRANCE où l'homme fût reçu pour ce qu'il valait spirituellement, l’homme de lettres commença le grand rôle qu’il allait faire dans le monde de ce temps ; et ce fut de là, de chez madame de TENCIN, qu’il se répandit dans les salons, et s’éleva peu à peu à cette domination de la société qui devait lui donner à la fin du siècle une place si large dans l’État. Attentions, crédit, caresses, Madame de TENCIN prodigue ses grâces et son pouvoir aux écrivains ; elle les courtise, elle les attache par les services, elle les entoure d'affection : elle en a le besoin et le goût naturel, instinctif, désintéressé, pur de toute affectation, de tout calcul d'influence, de tout marché de reconnaissance. Au milieu des fièvres et des mille travaux de sa pensée, dévorée d'intrigues, brouillant l'amour et les affaires, cette femme brûlante sous son air d’indolence, court au-devant des gens de génie ou de talent, s’empresse aux amusements de l'esprit, jouit d’une comédie, d'un roman, d'une saillie, avec une âme, un cœur, une passion qui paraissent échapper à sa vie et se donner tout entiers à la joie de son esprit. Aussi que de vie spirituelle, que de mouvement, que de vivacité d’idées et de mots dans le salon animé par cette femme et composé pour ses plaisirs, exclusivement d’hommes de lettres ! Ici MARIVAUX mettait de la profondeur dans la finesse ; là, MONTESQUIEU attendait un argument au passage pour le renvoyer d’une main leste ou puissante, MAIRAN lançait une idée dans un mot. FONTENELLE faisait taire le bruit avec un de ces jolis contes qu’on croirait trouvés entre ciel et terre, entre PARIS et BADINOPOLIS »… [ 26 ]

Puis, un peu plus tard, « les trois Salons de Madame du DEFFAND, de Madame GEOFFRIN, de Mademoiselle de LESPINASSE, rappelleront cette conversation du salon de Madame de TENCIN : ils ne la feront pas oublier à ceux qui l’auront entendue », écrivent les frères GONCOURT [ 26 ] qui poursuivent à propos de Madame GEOFFRIN, passant en revue tous les salons qui comptaient : « cette maison, cette femme, recueillait tous les survivants du salon de Madame de TENCIN »… [ 26 ]

« Rivale » de Madame de TENCIN, et adversaire irréconciliable de Madame du DEFFAND, Madame GEOFFRIN occupe un bastion Académique important sur la place de PARIS… Or sa fille, Madame de La FERTE-IMBAULT n’est autre que l’une des meilleures amies de… BERNIS !…  C’est grâce à sa voisine de la Rue Saint-HONORE, Madame de TENCIN , que Madame GEOFFRIN a réussi à créer son Salon… WALPOLE écrit d’elle : « Elle a fait son éducation sous la fameuse Madame de TENCIN qui lui a conseillé de ne jamais rebuter aucun homme, parce que, disait son institutrice, quand même neuf sur dix ne se soucieraient pas plus de vous qu’un sol, le dixième peut devenir un ami utile » !!! [ 26 ]. BERNIS a bien besoin d’amis et d’amies utiles pour s’élever. Alors « son petit collet rouge voltige de souper en souper, de fêtes en bals, des mercredis de Madame GEOFFRIN aux réjouissances de Madame de TENCIN »[19]. La campagne du « poète » BERNIS pour une élection à l’Académie part du salon de Madame GEOFFRIN… Dans un premier temps il doit affronter les intrigues de Madame de TENCIN qui soutient un concurrent, l’Abbé GIRARD [ Tiens ! Encore un Abbé ! ]… L’ancienne Abbesse [ ne l’oublions pas ! ] bien que sensible au charme de BERNIS lui reproche d’avoir été l’ami du Cardinal de POLIGNAC [ Un autre prélat ! ]… Elle réussit à convaincre son frère le Cardinal [ Encore un « religieux » ! ] ainsi que les nombreux habitués de son salon : MARIVAUX qu’elle vient de faire élire contre VOLTAIRE, MONTESQUIEU, HELVETIUS, MARMONTEL, PIRON… de voter pour l’Abbé GIRARD qui l’emporte ! Mais un autre Abbé étant mort [ Décidément ! ], l’Abbé GEDOYN, BERNIS se présente à nouveau et il est finalement élu à l’Académie Française… comme DUBOIS l’avait été lui aussi, mais bien plus âgé ! BERNIS est reçu à l’Académie le 29 Décembre 1744, c’est à dire à vingt-neuf ans seulement ! « C’est avoir bien jeune les Invalides » dira PIRON… qui ne résiste jamais à faire un « mot » ! [ 19 ]

 

AMOUR RIME AVEC… POMPADOUR !!!

 

BERNIS rencontre, peu après son admission à l’Académie, Jeanne Antoinette d’ETIOLLES, une jeune femme encore « chaperonnée » par sa mère, Madame POISSON, et il est très loin d’imaginer alors que cette « nouvelle amie » deviendra un peu plus tard la Marquise dePOMPADOUR,  et qu’il sera par la suite, selon l’expression de ROUART : « le favori de la favorite » ! [ 19 ].

Tiens ! Souvenons-nous ! N’était-ce pas grâce à l'appui précisément d’un Marquis du nom de… de POMPADOUR, prénommé Jean, Lieutenant Général du LIMOUSIN, que le jeune Corrézien Guillaume DUBOIS obtenait sa bourse au Collège Saint-MICHEL situé à PARIS, dans l'étroite et putride rue de BIEVRE ?… Eh bien si !!! … Un grand père de « la POMPADOUR », Claude POISSON était natif de PROVENCHERES sur MEUSE, petit village sis dans l’actuel Département de la HAUTE-MARNE… et la tradition orale perdure localement visant à faire naître Jeanne à… MONACO [ ! ], un hameau de PROVENCHERES… « Dans le registre des actes de baptême une page a été arrachée à la date probable de la naissance de Jeanne POISSON (…). Pourquoi la Marquise de POMPADOUR aurait-elle falsifié des pièces ? Pour se rajeunir ? Pour dissimuler son origine paysanne ? Peut-être les deux à la fois… La question reste posée. », écrit Bruno THEVENY, dans un numéro de la « HAUTE-MARNE DIMANCHE – MAGAZINE » publié en 2000 [ 37 ], et d’affirmer : « En tout cas, le village natal de la Marquise n’est pas… POMPADOUR, en CORREZE, comme on pourrait le croire. Ce village, dont on ne sait même pas si elle y est allée, lui a simplement permis de devenir Marquise, à la suite d’un don que lui a fait, en 1745, LOUIS XV du titre et du château ». [ 31 ] ]…

Emerveillée par les talents vocaux de Jeanne-Antoinette, c’est Madame de… TENCIN qui protège les débuts de la jeune beauté après l’avoir entendue chanter du LULLI… Madame de TENCIN la présente ensuite à sa voisine Madame GEOFFRIN… dans le salon de laquelle BERNIS la rencontrera bientôt !

La réalité d’une idylle entre les deux semble peu probable, « même si BERNIS, au cours de son existence n’a guère manifesté beaucoup de scrupules en matière amoureuse : cette fois-là, rivaliser avec LOUIS XV, le danger est vraiment top grand. Il a beaucoup trop à perdre ! » [ 19 ]…

Car LOUIS XV concrétise bien vite des vues intéressées sur les charmes de la séduisante jeune femme… et BERNIS se doit de vite s’effacer devant le royal intérêt  !

« On demande quelquefois si les femmes sont plus capables d’amitié que les hommes. Cette question serait bien aisée à résoudre si l’amitié des femmes pour les hommes n ‘était pas toujours un peu passionnée ; il est rare qu’une femme, quelque vertueuse qu’elle soit, n’aime pas dans son ami l’homme aimable à qui elle s’imagine plaire de préférence. C’est pour cela que l’amitié des femmes est toujours jalouse ; mais il faut convenir aussi qu’elle est plus tendre, plus délicate, plus essentielle, plus généreuse et souvent plus fidèle que celle des hommes », philosophera un BERNIS vieillissant, plus tard, en rédigeant ses Mémoires [ 36 ]…

BERNIS se contentera donc d’être l’ami intime, tout autant que le conseiller, de la favorite qui en tant que Maîtresse « officielle » du Roi aura, de fait, un rôle bien proche de celui d’un Premier Ministre, fut-il un rôle « occulte » !!!…

La maîtresse devient rapidement la Marquise de POMPADOUR… et BERNIS est le premier à lui offrir des vers :

 

             « Ainsi qu’HEBE, la jeune POMPADOUR

                A deux petits trous sur la joue,

                 Deux trous charmants où le plaisir se joue,

               Qui furent faits par la main de l’Amour. »  [ 19 ].

 

Mais VOLTAIRE, lui non plus, ne lésine pas… et il écrit à la nouvelle Marquise :

 

             « Sincère et tendre POMPADOUR

                Car je peux vous donner d’avance,

                 Ce nom qui rime avec Amour. »… [ 19 ]

 

Tout ami et conseiller de la nouvelle maîtresse et favorite, BERNIS devra néanmoins, comme DUBOIS autrefois en son temps, attendre avec patience son heure pour percer et pour parvenir à des fonctions élevées auxquelles il aspire pourtant !!! …

Il a beau être le confident et le conseiller de la Marquise, il n’a aucun emploi important ni bénéfice… On lui trouve d’abord un logement au Louvre qu’il échange vite pour un autre dans une dépendance des Tuileries, Cul de Sac Saint-VINCENT [ 19 ] [ C’est Aujourd’hui la Rue Saint-ROCH… près l’église Saint-ROCH où est statufié… Guillaume DUBOIS ! ]…

« Ma situation à la Cour a été fort singulière jusqu’en 1751 : j’étais placé entre la faveur et la fortune, pouvant disposer de l’une sans jamais arriver à l’autre : j’influais dans des évènements considérables, j’avais part à beaucoup de grâces obtenues, et ne pouvais me procurer à moi-même un établissement médiocre. (…) Ce n’est pas que je ne connusse la vicissitude des choses humaines : je savais très bien que le Cardinal MAZARIN et tant d’autres [ Tel DUBOIS ? ] ne s’étaient soutenus qu’en mettant à couvert des sommes considérables ; mais l’honneur faisait taire toutes ces réflexions » [ 30 ]…

Faute de recevoir le salaire de la faveur, BERNIS s’efforce alors de faire fortune dans la carrière ecclésiastique…

Il pose sa candidature au Chapitre de LYON et en Juillet 1749, coiffé de la mitre, il reçoit les Ordres du Saint-Esprit et de Saint-LOUIS… Un honneur insigne qui le fait entrer dans l’un des corps prestigieux de l’Eglise, et qui s’accompagne en outre d’une rente de 5 000 livres… Un jour que BERNIS rencontre le Cardinal de TENCIN, devenu en ce qui le concerne Ministre d’Etat, celui-ci apercevant sa nouvelle Croix de Saint-LOUIS lui déclare : « Vous serez Ambassadeur ! » [ 19 ]

 

LES DE TENCIN : « MENTORS » OU « BUTORS » ? … OU DE… DUBOIS A BERNIS…

 

Les de TENCIN, ce duo incontournable joue un rôle certain dans l’ascension de BERNIS, de la même manière qu’ils furent, étant plus jeunes, fort utiles à DUBOIS… Ce frère et cette sœur constituent une réelle passerelle, un apparent trait d’union quand on veut bien s’essayer à examiner ce que fut l’itinéraire des deux Cardinaux auxquels nous nous intéressons en ce moment…

Il est certain que Madame de TENCIN avait une réelle personnalité… Innée très certainement, mais développée au contact de DUBOIS peut être aussi ! Bien des qualités sans doute chez cette femme, bien des défauts certainement aussi !!!

Les GONCOURT consacrent à cette « femme d’exception » des développements importants dans leur ouvrage consacré à « La Femme au dix-huitième Siècle » [ 26 ], et ils l’associent expressément avec le patronyme de Madame de POMPADOUR, comme ils avaient déjà associé peu avant les noms de DUBOIS et de BERNIS…

C’est un portrait mi-ombre mi-lumière que brosse les GONCOURT : « Avant Madame de POMPADOUR, sur une scène moins brillante, au second plan des événements, derrière les courtisans et les maîtresses, le dix-huitième siècle n’avait-il point déjà montré une femme d’une activité prodigieuse, d’un esprit souple et hardi, d’une imagination fertile en toutes sortes de ressources, alliant le sang-froid à la vivacité, joignant à l’invention des expédients la vue d’ensemble d'une situation, possédant à la fois la largeur des conceptions et la science des moyens, mesurant les hommes, éclairant les choses, menant de l'ombre, où elle s’agite et travaille, du fond des mines qu’elle pousse de tous côtés sous la Cour, la faveur des hommes et la faveur des femmes ? Je veux parler de cette petite femme nerveuse et frêle, à la mine d’oiseau : Madame de TENCIN, ce grand ministre de l’intrigue, qui un moment enveloppe tout VERSAILLES et tient le Roi par les deux côtés, par le caprice et par l’habitude, par RICHELIEU [ un libertin, descendant du Cardinal ] et par Madame de CHATEAUROUX. Mais aussi que de menées secrètes, que de mouvements auxquels suffisent à peine le jour et la nuit de cette femme employée, agitée, et s’avançant par ce qu’elle appelle « tous les souterrains possibles ! ». Ce n'est point, comme une Madame de POMPADOUR, une comédienne sublime et jalouse d’éblouir : c’est une ambitieuse enragée, adroite infatigable, conduisant sourdement et à couvert la guerre contre les Ministres et contre tout ce qui est à la Cour un empêchement à la fortune de son frère. Et voyez-la marquer les positions sur la carte de la Cour, percer les apparences, sonder les capacités, peser les réputations, les popularités, les Ministres enflés et gonflés « de cent pieds au-dessous de leurs places », le génie des BELLES-ISLE, le talent de NOAILLES, elle ramène tout au juste point, elle conseille, elle avertit, elle dessine l’attaque, elle devine la défense avec une sagacité toujours nette, une lucidité à laquelle rien n’échappe, et qui saisit tout dans sa source. C’est cette femme, c’est Madame de TENCIN, qui la première apprécie toute la vie que retire à un gouvernement l’apathie de son chef, cet embarras que met dans tous les rouages de l’administration l’indifférence du prince, cette léthargie qui du trône se répand dans toute la monarchie. C’est elle qui souffle son rôle à madame de CHATEAUROUX et lui inspire la grande pensée de son règne, en lui faisant passer l’idée d'envoyer son amant à la guerre ; c’est elle qui, par les mains de la maîtresse, pousse LOUIS XV à l’armée et lui envoie prendre en FLANDRES cette robe virile d’un Roi de FRANCE : la Gloire. Et là-dessus, quelles paroles elle a, quel jugement pratique et qui dépouille l’illusion pour toucher la vérité ! « Ce n’est pas que, entre nous, dit-elle de LOUIS XV, il soit en état de commander une compagnie de grenadiers, mais sa présence fera beaucoup. Les troupes feront mieux leur devoir, et les Généraux n’oseront pas manquer si ouvertement au leur. Dans le fait, cette idée me paraît belle, et c’est le seul moyen de continuer la guerre avec moins de désavantages. Un Roi, quel qu’il soit, est pour les soldats et le peuple ce qu’était l’Arche d'alliance pour les Hébreux ; sa présence seule annonce des succès »… [ 26 ]

« Eloquence, discernement du nœud des questions, éclairs du raisonnement, puissance de la déduction, imagination des solutions, habileté stratégique, science des marches et des contre-marches sur le terrain mobile de la Cour, où le pied glisse et ne peut poser, toutes ces qualités, tous ces dons obéissent, chez ces femmes, à une force supérieure qui règle leur emploi, les régit, les commande, leur donne le mot d'ordre et le point d’appui. (…) La connaissance des hommes, voilà la science véritablement propre à la femme du dix-huitième siècle, l’aptitude la plus haute de sa fine et délicate nature, l’instinct général de son temps, presque universel de son sexe, qui révèle sa profondeur et sa valeur cachées (…). Dans cet air subtil de VERSAILLES, leur observation s’exerce tout autour d'elles et ne repose point un instant. Elles creusent tout ce qui est apparence, elles percent tout ce qui est dehors ; elles interrogent les gens à leur portée, elles les tâtent, elles les reconnaissent, et elles arrivent à préjuger leurs mouvements, leurs résolutions, leurs façons d’agir dans telle ou telle circonstance, à fixer, comme dans un cercle de probabilités presque infaillibles, leurs inconstances, même le battement et le jeu de leur coeur. Madame de TENCIN laissera de la faiblesse royale de LOUIS XV un portrait que nul historien n’égalera ; mais qui dira le dernier mot sur la faiblesse humaine de ce Roi ? Qui le jugera à fond ? Qui indiquera avec une vivacité et une précision admirables la physionomie de l'homme et de l'amant ? Qui connaîtra LOUIS XV mieux que Madame de POMPADOUR elle-même? »… [ 26 ]

Joachim de BERNIS sera particulièrement sévère avec les de TENCIN, frère et sœur, dans ses Mémoires : « Ce Cardinal [ de TENCIN ] a eu plus de célébrité que de réputation ; ses vues se portaient sur de grands objets, et il n’employait que de petits moyens. (…) L’Abbé de TENCIN se livra de bonne heure aux Jésuites, qui lui furent fort utiles ; mais leur protection ne lui aurait pas fait faire un chemin aussi rapide que l’idée qu’il eut de convertir à la religion Catholique Monsieur LAW (…). Cette pieuse négociation lui valut aussi d’être connu particulièrement du Régent et de l’Abbé DUBOIS : il fut chargé par l’un et par l’autre de se rendre au Conclave (…). L’objet de sa négociation à ROME était d’obtenir, du Pape à élire, le Chapeau de Cardinal pour l’Abbé DUBOIS. Il ne réussit que trop dans sa négociation ; mais il échoua dans le projet de se faire donner un chapeau à lui-même »… [ 36 ].

L’Abbé de TENCIN finira tout de même par être nommé Cardinal, puis Ministre d’Etat, avant que de se retirer volontairement dans son Archevêché de LYON…

« Il vécut à LYON avec plus de considération qu’à VERSAILLES » écrit BERNIS, qui enchaîne : « Sa sœur Madame de TENCIN, religieuse défroquée, et la première des intrigantes de PARIS, lui avait beaucoup aidé au commencement de sa fortune ; elle lui avait encore plus nui quand cette fortune fut à son comble : tant il est vrai qu’il n’y a que la vertu et les talents qui soient toujours utiles aux hommes » [ 36 ].

Les GONCOURT, aux tendances misogynes toujours sous-jacentes, ne peuvent ignorer, eux non plus, les défauts avérés de la de TENCIN et ils le soulignent une fois de plus : « on trouve au commencement du siècle une sorte de patronne et de maîtresse de toutes les femmes d'intrigue dans cette Madame de TENCIN, la grande intrigante dont nous avons déjà parlé, voilée d'ombre, si présente à tout, donnant audience, écoutant ses espions, assistant aux conciliabules des Ministres, dictant, écrivant sans trêve des mémorandum, des rapports, des lettres de dix pages, enfonçant de tous côtés ses idées, donnant à RICHELIEU un plan, une conduite, une consistance, faisant du courtisan une personnalité, un instrument, et un danger pour MAUREPAS, ce MAUREPAS qu’elle sonde, qu’elle perce, et dont elle touche à fond l'endroit faible, avec un mot : « la marine a recueilli cette année 14 millions, et n'a pas mis un vaisseau en mer, c'est là qu'il faut attaquer MAUREPAS.». Puis, au-dessous de Madame de TENCIN, à sa suite, ce sont toutes sortes de grandes dames, au génie moins audacieux et moins large, à l’esprit plus pratique, plus appliqué au profit ; ce sont des femmes qui intriguent, non parce que l’intrigue est la loi de leur caractère, une activité dont elles ont besoin, la fièvre qui les soutient et qui leur donne le sentiment de vivre, mais parce que l’intrigue est un chemin et un moyen… » [ 26 ]

«… Non moins ardentes que Madame de TENCIN, et plus âpres, elles sont infatigables, prêtes à tout, aux marches, aux contre-marches, toujours remplies de combinaisons, toujours remuantes, toujours debout pour mettre des places et des honneurs dans leur maison, pour y amasser de la grandeur et des enrichissements (…). Cette vocation de l’intrigue devient avec le temps une vocation générale de la femme  », concluent finalement les GONCOURT… [ 26 ]

 

VENISE , CASANOVA, M. M. ET C. C. : BERNIS PLUS LIBERTIN QUE DUBOIS ?

 

Les intrigues ??? … Une vocation typiquement, et seulement, féminine ???

Le Cardinal de TENCIN avait prévenu BERNIS : « Vous serez Ambassadeur ! »… Et l’Ambassadeur, puis le Politique BERNIS, va devoir se mouvoir au cœur de bien des intrigues dans cette société impitoyable du XVIIIème Siècle… Ceci quand bien même la Marquise de TENCIN aura quitté le bas monde : en décembre 1749, à 67 ans, elle décède d’une « maladie indéterminée »… Elle dira simplement au prêtre venu entendre sa confession : « j’ai été jeune, j’ai été jolie ; on me l’a dit ; je l’ai cru ; jugez du reste ! »… et elle mourra comme elle avait vécu, c’est à dire en femme d’esprit !!! [ 18 ]. En Novembre 1752, BERNIS prend les fonctions d’Ambassadeur de FRANCE à l’Ambassade de VENISE… Alors pour séduire tant « VENISE » que les dirigeants de sa fameuse République, il cherche à frapper les imaginations et « à en mettre plein la vue aux Vénitiens » [ 19 ]… Sans doute a-t-il en tête le judicieux conseil délivré par le Cardinal de TENCIN avant son départ : « dans la carrière où vous entrez, souvenez vous qu’on ne fait pas tout avec du talent » !!! …

Son Ambassade est décorée avec faste, la table peut accueillir trente convives… Le train de la maison est à l’avenant… [ Que n’avait-on reproché des « goûts de luxe » à DUBOIS !!! ]… La dépense excessive de BERNIS est en fait une politique délibérée, il espère que tout cela lui reviendra en abbayes et en dignité : « Je place mon argent à fond perdu à un denier fort avantageux » confiera-t-il [ 19 ].

Il demeure chaste – du moins au tout début de son séjour – pour installer son crédit : « on fut fort étonné de me voir insensible au charme des femmes dans un pays où cette faiblesse n’est pas regardée comme un vice »… De fait, BERNIS est d’emblée apprécié de l’ensemble de l’Aristocratie Vénitienne…

Pour mener à bien ses activités diplomatiques, dans lesquelles le « renseignement » joue une part non négligeable, BERNIS fait appel aux services d’un « homme d’une moralité plus que douteuse, aimant le luxe, les jolies femmes, le jeu comme un démon, snob, se vantant de ses relations autant que de ses succès féminins et de son érudition » [ 19 ] … Cet aventurier hâbleur et vénal, cet indicateur, cet « espion » n’est autre que le demeuré si fameux et si mythique… Giacomo CASANOVA !!!

A cette époque, à VENISE, Il s’avère que les religieuses constituent le vivier célèbre de la galanterie… Un grand nombre de filles, pas religieuses du tout, sont là « en attente » dans les Couvents. Surveillées, elles peuvent sortir la nuit en douce, si elles ont de l’argent et des relations… Le masque leur est nécessaire… Puis il leur faut rentrer très tôt le matin avec des complicités… « On prend une religieuse comme on prend une courtisane de haut vol, une geisha de luxe. Les diplomates sont intéressés, et c’est le cas de l’amant de « M. M. », puisqu’il s’agit de l’Ambassadeur de FRANCE, l’Abbé de BERNIS », nous explique narquoisement Philippe SOLLERS [ 38 ]…

BERNIS et sa maîtresse « M. M. » avec l’incontournable CASANOVA… Un trio libertin dont l’écho des « exploits » galants va parvenir jusqu’à nous… C’est même un « quatuor » libertin, si l’on ajoute aux trois libertins susnommés : « C. C. » !!!

La religieuse « M. M. » est toujours ainsi anonymement désignée dans les « Mémoires » de CASANOVA, [ elle se nommait pour SOLLERS : Marina Maria MOROSINI, ou alors selon ROUART : Maria Magdalena PASINI  ], et elle est au Couvent Vénitien de « X. X. X. » [ ! ] en compagnie de « C. C. » [ dont également les initiales figurent, seules, dans les écrits de Giacomo, pour désigner : Cattarina CAPRETTA  ]…

Les religieuses « M. M. » et « C. C. » sont deux des personnages féminins parmi les plus importants dans relation de la vie, déjà pourtant particulièrement fort agitée et « remplie », de Giacomo CASANOVA…

M. M. est donc la maîtresse de BERNIS… « Chaque moment historique a ses transgressions. Une religieuse libertine n’est guère envisageable de nos jours ( mais sait-on jamais ). Au milieu du XVIIIème Siècle, en revanche, moment de gloire du catholicisme, donc des Lumières ( tout est dans la compréhension de ce donc ), cette contradiction apparente peut se donner libre cours », expose doctement, mais aussi avec délices, Philippe SOLLERS [ 38 ]…

Si les faits qui suivent sont avérés, les versions qui en sont données divergent un peu, et je privilégie pour ma part celle qu’à retenue l’essayiste Chantal THOMAS [ 39 ]… C’est M. M. qui a fixé elle même un premier rendez vous à CASANOVA. Elle lui remet les clefs de son « casin » à MURANO. Elle arrive peu après minuit, élégamment vêtue, couverte de bijoux. Un dîner délicieux est servi… Ils flirtent [ « Je n’ai pu qu’avaler continuellement sa salive mêlée à la mienne » ]. Rentré chez lui CASANOVA trouve une lettre de « C. C. », dont il est l’amant, qui se félicite de l’avoir aperçue en compagnie de M. .M., sa protectrice, son amie, celle qu’elle aime et qui l’a rendue savante « dans une matière très importante dans laquelle peu de femmes le sont » ! « Dans cet épisode religieux et libertin, le schéma habituel de l’homme libre et séducteur tenant en son pouvoir une malheureuse recluse en son couvent est modifié. Les initiatives se prennent des deux côtés. Les nonnes ont pour elles l’atout de la communauté et de l’invisibilité. C’est aussi bien de leur vie cachée, du secret de leurs amours saphiques et de la clandestinité de leurs liaisons mondaines que se tissent les intrigues » explique Chantal THOMAS… [ 39 ]

Deux jours après MURANO, CASANOVA reçoit M. M. à VENISE et elle arrive masquée et habillée en homme… A l’arrière-fond de leur nuit d’amour, il y a la préoccupation du manque de temps... car M. M. doit repartir avant le lever du soleil…

La troisième rencontre a lieu au « casin » de M. M.… Elle arrive habillée en religieuse et CASANOVA, excité, veut qu’elle garde son habit de religieuse… mais M. M. se change : «  je ne m’aime pas dans ces laines… »…

Ils sont ensuite une semaine sans se voir puis M. M. remet une lettre à CASANOVA dans laquelle elle lui fait un aveu singulier : son amant de BERNIS, assistait, caché, à leur nuit , et elle aimerait, à leur prochain rendez-vous, lui renouveler ce plaisir !

A cette occasion, M. M. montre à CASANOVA le cabinet où va s’installer le visiteur. Sur la paroi, les fleurs peintes en relief ont le cœur percé d’un trou : c’est par là que BERNIS va les observer… Après un dîner d’huîtres ( huîtres qu’ils dégustent en se les faisant passer dans la bouche l’un de l’autre, une huître devant s’avaler avec la salive de l’aimé-e ) ils se déshabillent et M. M. choisit le sopha pour lieu de leurs ébats de façon que le spectateur ne perde rien de la scène… Au carillon le spectacle s’arrête. M. M. reprend ses habits de religieuse et se hâte vers la première messe… [ 39 ]…

« On apprend plus tard » écrit ironiquement SOLLERS « que le futur Cardinal de BERNIS a été très content d’avoir eu, pour lui seul, sa projection privée de porno live » [ 38 ]… Je ne peux, pour ma part, en matière de « visualisation » de cet épisode que renvoyer à l’une des toutes premières et hallucinantes séquences du « dantesque » film « CASANOVA » de Fédérico FELLINI, réalisé en 1976… « CASANOVA est un libertin sinistre doublé d’un arriviste méprisable. A VENISE, il se prête au bon plaisir de l’Ambassadeur de FRANCE, en exécutant, sous son regard de voyeur, quelques exercices de virtuosité, en compagnie d’une drôle de nonette, gourmande et perverse. (… ) Derrière les fards, au cœur des fêtes galantes, c’est le néant vertigineux » [ 40 ]. Quelques temps plus tard M. M., BERNIS et CASANOVA se retrouvent en un dîner que ce dernier offre au couple libertin. Si BERNIS passe sous silence les performances nocturnes auxquelles il a assisté, il avoue de la curiosité pour « C. C. » … Et CASANOVA ne peut qu’envisager de la lui céder… Une première nuit est prévue, à quatre, mais à la dernière minute BERNIS se décommande laissant ainsi le champ libre à CASANOVA…

M. M. et C. C. se déshabillent, s’enlacent, jouent pour CASANOVA une posture de « l’Académie des Dames ». Elles s’excitent et respectent de moins en moins la pose. Puis CASANOVA se jette entre elles, sous prétexte de les séparer…

Deux jours plus tard, même programme encore prévu à quatre… CASANOVA pour ne pas être en reste d’élégance sait ce qu’il a à faire. Il se fait excuser et il laisse la place libre à BERNIS… pour qui ce sera la « dernière fête à VENISE » ou presque…  [ 39 ]… Car BERNIS est rappelé à PARIS…

« Ces égarements des sens n’empêchent pas l’amitié. BERNIS aide financièrement les deux amis – M. M. et Giacomo - et il leur donne même avant son départ son « casin » de MURANO où ils se reverront encore souvent… BERNIS, partant pour PARME, les invitent à la prudence : « j’ai de fortes raisons de soupçonner que notre commerce est connu des Inquisiteurs d’Etat qui dissimulent par politique, mais je ne répondrai pas que ce secret ne soit bientôt dévoilé quand je ne serai plus ici »… [ 19 ]… En Juillet 1755, soit deux mois après le départ définitif de BERNIS, les archers arrêtent CASANOVA qui est alors jeté aux « plombs »… d’où il s’échappera de manière « miraculeuse » et rocambolesque ensuite… Mais ceci est une ( belle ) autre histoire !!! « Cette rencontre entre CASANOVA et BERNIS, si polissonne et si amusante, n’a pas été du goût des austères commentateurs de BERNIS », note ROUART, « Franchement y a-t-il là de quoi fouetter un chat ? On voyait au XVIIIème Siècle ce genre d’amusement un peu épicé avec moins de pudibonderie qu’aujourd’hui » !!! [ 19 ]…

Et maintenant ??? Quel degré de « dépravation des mœurs », qui serait supérieur à celui du Cardinal BERNIS, conviendrait-il de retenir à la charge du Cardinal DUBOIS ?… Je l’ignore… Et je note d’ailleurs que si SADE n’a pas hésité à intégrer BERNIS, ni à le citer, dans son « Histoire de Juliette ou les prospérités du vice », SADE en revanche ne dit le moindre mot dans ses Œuvres à propos de… DUBOIS !

« BERNIS s’approcha de mon oreille », narre Juliette, «  Nous savons que vous êtes charmante (…) et nous vous en demandons pour première preuve de vous montrer à nous aussi coquine que vous l’êtes en effet, parce qu’une femme n’est véritablement aimable qu’autant qu’elle est putain ; (…) » [ 41 ] … Il s’ensuit évidemment, ( on s’en doute ! ), quelques « scènes de genre » dont on omettra ici le rapport circonstancié non par excès de pudibonderie, ( Oh que non !!! )… mais parce qu’il nous entraînerait bien trop loin de l’objet de nos propos « Cardinaux »…

On se rappellera cependant cette notation pertinente de Le ROY-LADURIE [ 5 ] : « On attaque les mœurs dissolues du Régent ; à vrai dire elles n’étaient ni meilleures ni pires que celle de quantité d’autres gouvernants »… On pourrait alors paraphraser sans difficultés cet auteur en parlant des mœurs du Cardinal DUBOIS par rapport à celles de quantité d’autres Cardinaux… à commencer par BERNIS ! …

Il n’empêche !!! DUBOIS conservera toujours sa réputation « détestable »… Si bien qu’aspirant au Chapeau de Cardinal, BERNIS écrira dans ses Mémoires : « L’intrigue de mes ennemis alla si loin à ROME qu’on dit au Pape que je ressemblais comme deux gouttes d’eau au Cardinal DUBOIS, que j’étais marié depuis deux ans, et que j’étais l’auteur de poésies infâmes » !!! [ 36 ]… Ah ! Les réputations…

 

AMBITIONS POLITIQUES…  BERNIS « MOINS PERFORMANT » QUE DUBOIS !!!

 

S’étant montré un diplomate de qualité, de retour de VENISE, BERNIS est félicité pour ses mérites… Miracle de la faveur : il obtient ce qu’il demande et même au delà ; ses appointements d’Ambassadeur sont doublés ; on lui donne la première place de Conseiller d’Eglise ; le Roi lui promet le Cordon Bleu le jour où il sera nommé Ambassadeur d’ESPAGNE, enfin l’Abbaye de Saint-ARNOULD est vacante et il la demande… L’Evêque de MIREPOIX qui lui avait toujours tout refusé, la lui accorde avec mille politesses [ 19 ]… Tant de chances, tant de faveurs ne peuvent que provoquer la jalousie et aiguillonner les haines… BERNIS le sait ! … DUBOIS le savait lui aussi pour l’avoir éprouvé !

Sur le point de rejoindre l’Ambassade d’ESPAGNE, c’est par l’entremise de Madame de POMPADOUR que BERNIS se retrouve chargé de négocier un Traité d’importance avec l’AUTRICHE… et le premier Traité de VERSAILLES est signé peu après en Mai 1756… BERNIS obtient du Roi que tout le Conseil soit mis au courant de la négociation afin qu’on ne puisse l’accuser « d’avoir conclu un traité d’alliance avec nos anciens ennemis sous le manteau de la cheminée et sans la coopération de tout le Conseil de Sa Majesté »… [ 19 ]. BERNIS songeait-il aux difficultés « intérieures » rencontrées par DUBOIS lorsqu’il était parvenu à un accord avec l’ANGLETERRE ? C’est probable !!! En effet il subsiste que le Traité de VERSAILLES concrétise un renversement d’alliance puisqu’il prévoit : «  l’amitié et l’union secrète et constante » entre la FRANCE et l’AUTRICHE… Peu après les premières hostilités Franco-Anglaises éclatent à MINORQUE… [ 5 ]. L’œuvre désormais ruinée de DUBOIS, « l’Entente Cordiale », n’aura donc été poursuivie qu’un quart de siècle !!!

En 1757, un fêlure importante survient dans les relations entretenues entre Madame de POMPADOUR et son protégé BERNIS… Le conflit est d’importance car BERNIS, devenu Ministre des Affaires Etrangères, attend du Roi qu’il rende justice à la raison, et Madame de POMPADOUR met autant de passion à perdre son ami dès lors qu’il la déçoit… « Si la politique consistait à se ranger nécessairement du côté du bon sens et de l’intérêt national, BERNIS aurait été nommé Premier Ministre, aurait fait la paix avec la PRUSSE, la guerre contre les Anglais, et avec l’aide de l’ESPAGNE, la FRANCE aurait gardé ses colonies. Mais c’est tout le charme de la politique d’être rarement raisonnable… » écrit Jean-Marie ROUART ! [ 19 ].

Peu à peu BERNIS comprend, courant Janvier 1758, que réattribuer le titre de Premier Ministre fait peur au Roi qui ne veut pas subir à nouveau une longue tutelle comme avec le Cardinal FLEURY… Commence alors une nouvelle tactique pour BERNIS : avoir la place, le rôle d’un Premier Ministre… même sans le titre ! Il y a un moyen auquel BERNIS pense sans doute depuis longtemps : être créé Cardinal par le Pape avec l’accord du Roi… Ainsi la première place parmi les Ministres lui reviendrait-elle par préséance !!! …C’est une stratégie « à la DUBOIS » d’une certaine manière !!!

« Mais soudain la haute politique laisse la place à des questions de chiffons » écrit ROUART… Et comme DUBOIS en ANGLETERRE, « l’homme de robe » BERNIS s’intéresse à des… robes de dames !!! « N’oubliez pas, je vous prie, ma commission pour un grand habit de femme fond bleu brodé en soie blanche sur une étoffe de printemps », écrit-il à CHOISEUL, en poste en AUTRICHE, le 20 Février 1758… Un mois plus tard il en accuse réception : « J’ai reçu hier au soir, monsieur le Comte, vos dépêches avec le grand habit brodé. Il est fond blanc et avec des fleurs bleues ; on me le demandait fond bleu avec les fleurs blanches, mais on l’aimera autant qu’il est. C’est une commission ; aussi il faut que je vous paye promptement »… Et ROUART de regretter : « On ne saura jamais à quelle belle dame était destiné ce cadeau » ! [ 19 ].

BERNIS est de moins en moins entendu par le Roi… Finalement il ne veut même pas conserver le poste de Ministre des Affaires Etrangères qui ne signifie plus rien pour lui puisqu’il n’a pas l’audience qu’il souhaiterait avoir… Le 9 Octobre 1758, il démissionne et c’est son « ami-ennemi » CHOISEUL qui le remplace à ce poste…

Comme garantie de ce qu’il imagine être son immunité, BERNIS reçoit le 25 Novembre son chapeau de Cardinal… Il écrit à la POMPADOUR : « le courrier de ROME m’a apporté cette nuit la calotte rouge. Je vous la dois, puisque je vous dois tout. Soyez bien sure que je ne perdrai jamais le souvenir, ni de votre amitié, ni de mes obligations. Je vous demande pardon de tous les tourments que je vous donne pour le bien de l’Etat »… Mais la mésentente subsiste entre eux… Un jour elle lui lance : « Je vous ai tiré de la poussière » et lui de répliquer outragé mais fier: « Madame, on ne tire jamais un Comte de LYON de la poussière » ! [ 19 ].

Le Roi lui remet le Chapeau de Cardinal dans la chapelle de VERSAILLES au cours d’une cérémonie en grande pompe… « En me mettant la barrette sur la tête , il me dit assez haut pour être entendu de tout le monde : « je n’ai jamais fait un si beau Cardinal »… On débita que ma harangue était celle d’un Premier Ministre (…) » [ 36 ]. « … Le Roi répondit à ma harangue ces propres paroles : « Monsieur le Cardinal, après la belle harangue que vous venez de faire, je n’ai autre chose à souhaiter que de voir exécuter tout ce que vous y annoncez… ». Je savais, quand je la prononçai, que ma disgrâce était résolue (…). Je me souviens qu’en revenant de la Chapelle de VERSAILLES le jour de la cérémonie du Chapeau, un courtisan, en me voyant entouré du Clergé, du Parlement, des Ministres étrangers, me dit : «  Monsieur le Cardinal, voilà un beau jour ! ». Je répondis : « dites plutôt que voilà un bon parapluie ». Je savais ma disgrâce très prochaine. La dignité de Cardinal augmenta sensiblement le nombre de mes ennemis et les inquiétudes de la Marquise ; elle excita la jalousie des autres Ministres du Roi ; et je voyais bien qu’elle ne me préservait pas de la disgrâce ; mais quand je fus exilé je trouvai qu’effectivement c’était un bon meuble ; car à la manière dure dont on me traita, et à l’humeur que la Marquise fit paraître contre moi, je ne sais si, sans cette dignité, il ne me serait pas arrivé pis » !!! [ 36 ].

Par lettre de LOUIS XV, en date du 13 Décembre 1758, BERNIS est exilé, sans égards, « dans une de vos Abbaye à votre choix, d’icy à deux fois vingt-quatre heures, sans voir personne, et ce jusqu’à ce que je vous mande de revenir »… Dur !!!

« BERNIS pousse-t-il la force d’âme jusqu’à ignorer les commentaires perfides qui ont accompagné sa disgrâce ? » s’interroge ROUART… Ainsi les commentaires de d’ALEMBERT [ le fils naturel de Madame de TENCIN, qu’elle n’aura jamais reconnu ] : « Nous avons perdu le CANADA. Voilà le fruit de la besogne de ce grand Cardinal (…). On aurait dû l’envoyer promener quatre ans plus tôt ! »… Or rien n’insupportait plus à BERNIS que de voir qu’on lui faisait porter la responsabilité des erreurs politiques qu’il avait ardemment combattues ! [ 19 ].

 

UNE FIN DE CARRIERE DANS LE LUXE… ET LA VOLUPTE…

 

En Janvier 1764, BERNIS est rappelé à VERSAILLES, mais il n’a plus aucune ambition politique… En Avril 1764, La POMPADOUR, prématurément usée s’éteint… Quelques temps plus tard BERNIS connaît un nouvel exil, mais doré cette fois-ci, en devenant Archevêque d’ALBI… A ce moment là il correspond régulièrement avec son confrère de l’Académie, VOLTAIRE qui n’hésite pas à faire appel à lui pour obtenir la copie d’un jugement à propos de… l’affaire SIRVEN, un protestant du Sud-Ouest accusé d’avoir tué sa fille, et auquel BERNIS vint en aide… [ 19 ]

BERNIS prend part, en 1768, au Conclave, très politique en raison des querelles religieuses qui perdurent, qui va proclamer Pape, courant 1769, CLEMENT XIV, un Pape hostile au Jésuites… Et LOUIS XV qui est satisfait de cette désignation nomme alors BERNIS : Ambassadeur de FRANCE à ROME…

A ROME, BERNIS s’enflamme pour une jeune femme de vingt-quatre ans, alors que lui vient d’en avoir cinquante-quatre ! [ Un écart d’âge semblable à celui qui existait entre DUBOIS et Madame de TENCIN ! ]. Julienne, Princesse de SANTA-CROCE, est « l’une des plus jolies femmes de ROME », et naît alorsune véritable passion réciproque… BERNIS écrit : « Je désire beaucoup que vous veniez souper chez moi, ma chère Princesse, mettez vous à votre aise, sans panier, et ne soyez pas serrée dans vos habits »…[ 19 ]. BERNIS se souvient-il d’avoir raillé le Cardinal de TENCIN pour de telles fredaines : « quelques personnes ont voulu jeter mal à propos des soupçons sur sa doctrine et sa religion : il est vrai qu’un billet galant, qu’il avait, dit-on, écrit [ de TENCIN ] dans ses premiers voyages à ROME à la Princesse BORGHESE, lui avait fait beaucoup de tort ; ce billet finissait par ces mots : « Adieu, ma chère Princesse, je vous aimerai toute ma vie et par delà, si tant est qu’il y ait un au-delà » ? [ 30 ]… A ROME, BERNIS mène la grande vie… Il reconstitue un luxe semblable à celui qu’il entretenait à VENISE… Quatorze carrosses et cent quarante cinq domestiques !!! « Je tiens l’auberge de la FRANCE à l’un des carrefours de l’EUROPE », disait-il… [ 19 ]. Il engloutit dans ce luxe environ 150 000 livres par an… Il s’intéresse aux arts et accueille à ROME FRAGONARD et son épouse… Il y rencontre aussi Vivant DENON… Madame de GENLIS, durant son séjour à ROME, le fait appeler dès qu’elle met un pied dans sa baignoire… [ Jusqu’au XVIIIème Siècle les dames pourront sans offenser leurs visiteurs les recevoir pendant leur bain… ]. Non seulement le prélat vieillissant trouve tout naturel d’aller désennuyer une dame qui se lave, mais il ne manque pas de se faire accompagner de son jeune neveu !!! «  les hommes même font salon dans leur baignoire – exceptionnellement il est vrai : ils semblent préférer leur chaise percée à cette effet » souligne avec malice Jean Claude BOLOGNE [ 27 ], qui nous informe dans le même temps qu’il y avait « au château de GENLIS une baignoire à quatre places… où Madame de GENLIS prit avec sa belle sœur un bain de… lait et de pétales de roses » !!!

A ROME, BERNIS est bel et bien dans le bain : en 1775, un nouveau Conclave se déroule dans une atmosphère qui est encore une fois extrêmement tendue…

Le Cardinal ALBANI lance à BERNIS : « La famille ALBANI ne doit pas sa fortune, comme les BERNIS, à la faveur d’une putain royale » [ la POMPADOUR ] !!! … Pour abattre BERNIS on fait aussi circuler le bruit qu’il aurait creusé un trou dans le mur de plâtre de la clôture pour rejoindre sa maîtresse…

« Cette calomnie à un effet dévastateur. On soupçonnera toujours BERNIS de cette escapade romanesque. Il est vrai que l’idée en est plaisante. On imagine ce Cardinal corpulent se lever la nuit et, se glissant par le trou de la clôture, aller retrouver son amante puis rentrer par le même chemin rassasié d’amour et de tendresse », écrit Jean-Marie ROUART… [ 19 ].

Malgré cela c’est quand même BERNIS qui joue un rôle prépondérant dans l’élection de BRASCHI, le nouveau Pape qui prend alors le nom de PIE VI…

Un mot bref sur ce Pape pour illustrer les mœurs du temps : « il se vit offrir le trône de Saint PIERRE alors qu’il n’avait que trente-six ans. Il commença par refuser parce qu’il désirait se marier. Mais avec le consentement de sa fiancée, qui décida de devenir religieuse, il finit par accepter. C’était un homme d’une extraordinaire vanité (…). Certains allèrent jusqu’à lui suggérer de soulever élégamment sa robe pour laisser voir son pied » [ 42 ]… «  Son avènement fut salué par les Romains aux cris de « Quanto è bello » ! De fait avec son allure majestueuse, il renouait avec l’image des Papes fastueux », écrit MANCERON [ 43 ]…

SADE ne manque pas de réserver à PIE VI une « place de choix » dans des débauches avec Juliette !!! [ 41 ]… Avec Juliette… et non pas avec Julienne, « La SANTA-CROCE », qui était selon CASANOVA : « un bijou fait pour rendre heureux un amant voluptueux et philosophe comme l’était le Cardinal »… BERNIS, vieillissant, retrouve CASANOVA, qui admire, au delà des préjugés et de la morale commune, « le ménage à trois » que forme BERNIS avec les SANTA-CROCE : « Je voyais dans le Cardinal, dans ce Prince et sa belle femme trois êtres aimables, assez sages, assez libres de préjugés pour se rendre la vie heureuse par des moyens innocents sans préjudicier en rien à la paix et aux bonnes lois de la société en général »… [ 19 ] «  ô tempora, ô mores ! »…

Selon ROUART : « BERNIS vieillit aussi bien qu’il a vécu. Son âme est en paix. Il a toutes les satisfactions que peut attendre un Cardinal… plus l’amour… Sa seule blessure c’est la FRANCE (…), il a de sombres pressentiments et il confie à VERGENNES en Février 1787 : «  Je suis bien vieux, mais je voudrais l’être davantage. L’avenir me fait peur »… [ 19 ].

Avec les débuts de la Révolution, BERNIS se retrouve au bord de la ruine… Il ne lui reste plus que son traitement d’Ambassadeur… Il accueille à ROME des aristocrates qui viennent chercher refuge comme la Princesse de… MONACO, ou la Duchesse de POLIGNAC… A soixante quinze ans, BERNIS a un dernier coup de foudre pour la bonne amie de la Reine MARIE-ANTOINETTE… jusqu’à ce que celle-ci parte pour… VENISE !!!

Refusant de prêter serment à la Constitution Civile du Clergé, [ que PIE VI ne condamnera que tardivement ], BERNIS est destitué de sa charge d’Ambassadeur de FRANCE et il doit même subir l’humiliation de voir arriver son successeur à l’Ambassade à ROME qui n’est autre que… le Comte de SEGUR.

Le Comte de SEGUR, c’est l’ami de LA FAYETTE, le fameux Marquis qui a épousé Marie Adrienne Françoise de NOAILLES, fille de Jean Paul François de NOAILLES, Duc d’AYEN [ Ah ! Le lien Corrézien !!! ] ! … Le Comte de SEGUR est pour MANCERON : « l’un des fats que leur naissance accréditait auprès de la jeune Dauphine, puis jeune Reine MARIE ANTOINETTE » [ 44 ]… Prénommé Louis-Philippe, le Comte de SEGUR est fils du Maréchal de SEGUR, Ministre et donc… le petit-fils du Régent et de… l’actrice Mademoiselle Lolotte !!! Le ( petit ) monde de l’Ancien Régime est décidément bien petit !!!

En tout cas, BERNIS « voit disparaître un à un tous les vestiges du monde qu’il a connu, vestige lui-même d’un temps révolu » [ 19 ]…

Il échappe de peu à l’indigence grâce à une pension que lui accorde l’ESPAGNE, puis il s’éteint le 3 Novembre 1794… Après l’annexion d’AVIGNON et du COMTAT VENAISSIN, le 12 Septembre 1791 par la République Française, PIE VI finit par reconnaître la dite République le 5 Juillet 1796… Les Etats Pontificaux sont peu après envahis par les troupes de BONAPARTE… Et en 1798, le Pape est fait prisonnier et la République Romaine est proclamée… [ 43 ]. L’ancien Régime est désormais moribond en EUROPE ! Le XVIIIème Siècle a définitivement vécu !!!

 

BERNIS ET LE JUGEMENT DES HISTORIENS : MIEUX CONSIDERE QUE DUBOIS  !!!

 

Par bien des aspects BERNIS et DUBOIS sont deux Cardinaux qui auront connu nombre de points communs dans leur ascension et leur parcours… Outre des fréquentations communes, mais à des époques différentes, ils ont joué un rôle politique, indirect d’abord « d’éminences grises », puis plus direct ensuite de Ministres, en étant en charge en particulier du Département des Affaires Extérieures. Comme hommes d’église, ils ont eu aussi à connaître de querelles religieuses persistantes dont ils ont été parfois des arbitres et ils ont accédé tous les deux à la dignité de Cardinal, tout comme à celle d’Académicien… Comme hommes « de chair », enfin, ils n’ont point été exempts de « péchés capitaux », parmi lesquels le luxe et la « luxure », notoires, n’ont pas été les moindres… Ces éléments « objectifs » qu’ils ont eu en commun m’ont énormément frappé…

Mais ce qui peut être a pu me paraître le plus étonnant, c’est la réputation radicalement différente qui leur a été longtemps ménagée par les Historiens… et qui a perduré jusqu’alors ! Nous avons déjà eu à connaître des nombreux détracteurs de DUBOIS… Et, bien souvent ceux là mêmes ont « encensé » BERNIS !!! A quoi tient donc une réputation ??? La naissance et l’origine sociale sont elles un facteur déterminant d’appréciation ??? le « faciès », la « faconde » et la « bonhomie » apparentes ou non, un autre ???…

BERNIS, catholique voluptueux, pécheur tiraillé entre l’alcôve et l’autel, éveille un écho de sympathie dans l’âme tortueuse de SAINTE BEUVE… Les frères GONCOURT s’attachent à brosser de lui un portrait « sensible et juste »… BARBEY d’AUREVILLY le salue comme un homme en marge de la politique, de la religion, de son siècle même ! … Roger VAILLAND voit BERNIS comme un « révolutionnaire sans révolution », un «  Julien SOREL, qui, à notre époque aurait troqué la soutane pour la panoplie de l’intellectuel et le bréviaire pour « Le Capital »…. ( Et c’est un compliment pour qui connaît VAILLAND ! ) … BAINVILLE, SOREL, et bien d’autres historiens à leur suite sont tout aussi admiratifs….

« Modèle d’Ambassadeur », sur le plan politique « BERNIS n’a jamais détenu le pouvoir totalement et c’est là une grande difficulté si l’on veut juger son action au pouvoir » estime ROUART… Un des rares détracteurs du Cardinal, l’anticlérical SOULAVIE, estimera que « le fard de la Marquise lui tache la joue et il ne s’essuiera jamais de ce rouge-là »… [ 19 ]. Et cette proximité, « malheureuse », avec Madame de POMPADOUR est bien l’un des rares griefs généralement admis à son encontre, la dame n’ayant pas laissé, elle aussi, dans l’Histoire une image des plus positives !

Pour ROUART, « il y a mille façon de s’intéresser à BERNIS qui offre tant de facettes : le poète, l’Académicien, l’homme à femmes, le Cardinal qui jette sa soutane par dessus les Conclaves pour rejoindre sa maîtresse, l’Ambassadeur à VENISE qui passe allègrement du « Conseil des Dix » à la « partie carrée »…. » [ 19 ]…

A L’automne 2000, à quelques semaines d’un intervalle particulièrement rapproché, dans son cahier « Livres » du Jeudi, le Quotidien catholique « La Croix » publiait deux critiques signées par Jean-Charles DUQUESNE… L’une portait sur un ouvrage de Jean Paul DESPRAT, « Le Cardinal de BERNIS, La Belle Ambition » [ « certes il eût des faiblesses, mais jamais ne tomba dans les fossés de la malhonnêteté ou de la rouerie » ! ], l’autre sur l’ouvrage de Guy CHAUSSINAND-NOGARET, « Le Cardinal DUBOIS ou une certaine idée de l’EUROPE », ouvrage que nous avons amplement exploité ici. Cette dernière chronique s’intitulait « Le Cardinal réhabilité » [ 45 ]…

Les Cardinaux DUBOIS et BERNIS se retrouveraient donc re-placés « dignement » sur un même piédestal de nos jours ? … Peut-être bien !!! En tout cas, en suivant ces deux prélats comme nous l’avons fait, ils nous auront permis de traverser le dix-huitième Siècle à travers un prisme qui n’est pas forcément le plus habituel : ambition, ascension, politique, libertinage… certes… mais… ecclésiastiques !!!

 

« DUBOIS-BERNIS » DU VINGTIEME SIECLE : ROLAND DUMAS ? COINCIDENCES !

 

En me penchant sur le personnage du Cardinal DUBOIS, et après avoir estimé impossible de pouvoir faire l’impasse dans le cadre de cette étude sur les rapprochements évidents qu’il m’était donné de constater quant à la destinée du Corrézien par rapport à celle que connaîtrait, peu après lui, le Cardinal BERNIS, je me suis interrogé sur d’éventuelles comparaisons qui pourraient être éventuellement opérées avec un personnage qui nous serait plus contemporain… Bien !!! Mais lequel ? Exercice difficile !!! En existait-il au moins un seul ???? Une accumulation de – petits - détails m’a conduit à songer, assez vite je dois le dire, à… Roland DUMAS ! … Surprenant ??? Non !!! Peut être pas autant que cela !!! Qu’on en juge !!!

Certes il ne pourra pas bien sur être question de se référer ici au jugement futur que l’Histoire portera sur ce personnage ambigu, toujours bien en vie… tout juste, à l’heure où je compose ces lignes, pourrait-t-on s’en remettre à des décisions de juridictions pénales … La Justice poursuivant actuellement l’ancien Ministre DUMAS… Alors ? Roland DUMAS, un nouveau Guillaume DUBOIS ? « Abracadabrantesque ! » pourrait s’exclamer, faussement surpris, le Président CHIRAC… L’actuel Président de la République, bien entendu… Pas le Premier Médecin du Duc d’ORLEANS, Pierre CHIRAC, originaire de MONTPELLIER, celui qui avait assaini la plaie contractée au combat par le futur Régent en ITALIE avec… de l’eau de BALARUC ! [ 1  ].

Pas de DUBOIS possible non plus, bien entendu, sans son SAINT-SIMON !!! Heureusement l’irremplaçable Jean-Edern HALLIER se sera fait complaisamment, et à merveille fielleusement, le SAINT-SIMON particulier de Roland DUMAS !!!

« Maintenant que je suis devenu le petit vautour dévorant son foie de vieillard », écrit le génial pamphlétaire, « il [ DUMAS ] n’avouera jamais ce dont il souffre le plus : cette rétention maladive qui ne cesse de lui donner des coliques néphrétiques dès qu’il a un désagrément caché. A chaque fois, c’est sa jalousie atteinte qui lui fait pondre les pierres précieuses de son ressentiment biliaire (…) » [ 46 ]… Même si ce n’est pas de la vessie que souffre DUMAS, ni de la maladie de la pierre, c’est d’une forme de calculs que DUMAS est affecté douloureusement, nous révèle Jean-Edern HALLIER, particulièrement bien informé, semble-t-il !

« (…) A force de calculs, il en a fini par être accablé. En effet, rien n’est pire au monde que d’être le second - et même parmi les seconds, il n’était pas le premier (…) » [ 46 ]. DUMAS, un second, l’éminence grise de François MITTERAND… tel DUBOIS, celle du Régent, ou BERNIS, celle de la POMPADOUR ? … « Avec cette éminence grise, j’aurai bien du mal à écrire un roman, me lamentais-je déjà », nous avoue HALLIER [ 46 ] !

« Le crime au secours du vice, je veux bien, sauf que le TALLEYRAND-PERIGORD de NAPOLEON fut une figure incomparablement supérieure au TALLEYRAND-LIMOUSIN de MITTERAND (…) » [ 46 ] DUMAS, depuis une fracture aux sports d’hiver vers l’âge de trente ans, claudique fortement [ 47 ], tel, le « diable boiteux », TALLEYRAND ! HALLIER fait allusion ici aux origines Limousines de DUMAS, né à LIMOGES le 23 Août 1922 [ 48 ]… soit exactement deux siècles, jour pour jour, après que Guillaume DUBOIS fut officiellement nommé Premier Ministre ! …

DUMAS aura cherché à intervalles réguliers une légitimité politique en LIMOUSIN ou à proximité, en PERIGORD… « Roland DUMAS n’a jamais été candidat deux fois dans la même Circonscription. LIMOGES, BRIVE, PERIGUEUX, SARLAT, l’ont vu venir, vaincre, et être vaincu » [ 46 ]… « J’avais tiré quelques éléments nécessaires à mon portrait (…) de ses rivaux électoraux que j’interrogeai successivement. Les deux anciens Ministres du Général de GAULLE, CHARBONNEL à BRIVES et Yves GUENAT à PERIGUEUX, et l’actuel Ministre de l’Outre-Mer, Jean Jacques de PERETTI » confie HALLIER [ 46 ]…  [ Notons pour l’anecdote que Jean-Edern orthographie « BRIVE », la ville natale de DUBOIS, à l’ancienne : « BRIVES », comme l’a fait Elie DUFAURE dans sa « Notice… ». Remarquons aussi ici que Jean CHARBONNEL est originaire de PERPEZAC Le NOIR, le village de mon enfance… Ajoutons enfin que Jean-Jacques de PERETTI sera l’époux, en premières noces, de Christine DEVIERS-JONCOUR, une « égérie » de Roland DUMAS… Le monde de la Cinquième République serait-il lui aussi « un bien petit monde" ??? ]…

Les origines sociales de DUMAS, comme celles de DUBOIS, sont relativement modestes… « Son père était fonctionnaire. Travaillant à la Mairie de LIMOGES, il était directeur de l’Octroi et des régies de la ville, c’est à dire de la commission au passage », affirme perfidement HALLIER [ 46 ]

« [ DUMAS ] a été pour MITTERAND le complice de tous les instants. Il alla même s’installer Rue de BIEVRE, juste à côté de lui – dans l’hôtel particulier de la BRINVILLIER [ sic ! ], l’empoisonneuse de LOUIS XV » écrit HALLIER [ 46 ], [ qui commet une erreur en situant la Marquise de BRINVILLIERS à l’époque de LOUIS XV, celle-ci ayant sévi auparavant ! ] … Je relève cependant avec intérêt l’indication de la résidence de Roland DUMAS, Rue de BIEVRE… car rappelons-le : «  le jeune Guillaume DUBOIS obtint une bourse au Collège Saint-MICHEL situé à PARIS, dans l’étroite et putride Rue de BIEVRE » ! [ 1 ]… [ François MITTERAND résida au numéro 22 de la même rue ! ]. L’allusion au poison et à la BRINVILLIERS est également à relever… DUBOIS ne fut-il pas parfois présenté, non sans exagération outrée, comme un prétendu « serial killer » empoisonneur… et aussi comme le mentor d’un Régent particulièrement intéressé par les sciences occultes et la chimie ???

« Distillant son poison mielleux tous les matins, en faisant la revue de presse au cours de son petit déjeuner avec MITTERAND qui venait lui rendre visite, DUMAS fut son mentor, le porte-couteau de ses coups de JARNAC, le prête-vison de ses coups fourrés, le poisson-pilote du bocal de ses magouilles, le sorcier, le confident, le missi- dominici et que sais-je encore », écrit aussi HALLIER à propos de DUMAS [ 46 ]… Christine DEVIERS-JONCOUR confirme la résidence de DUMAS Rue de Bièvre : « Le Ministre (…) vivait comme un esthète nomade entre son bureau garçonnière de l’Ile Saint-LOUIS, l’ancien atelier de Camille CLAUDEL, et son hôtel particulier de la Rue de BIEVRE, ayant appartenu à la BRINVILLIERS, célèbre empoisonneuse du XVIIème Siècle. Sans compter les refuges secrets dont ses amies, quand il en exprimait le désir, lui ouvraient volontiers les portes »… [ 50 ]

Mais, dès à présent, au stade de ces développements, avant que je n’aille bientôt plus avant, vous allez m’arrêter en me faisant remarquer tout de suite que Roland DUMAS n’a jamais été Prêtre… Encore moins Cardinal… ni même ( cas pourtant un peu plus répandu pour des hommes de sa génération ) ancien élève d’un Petit Séminaire… Certes !!! Vous m’accorderez cependant qu’un Avocat est tout de même un homme de… robe, et qu’il appartient bien à un… Ordre, ce dernier ne fut-il qu’un Ordre professionnel !

« La religion ? Sans doute avait-il [ DUMAS ] étudié l’Histoire des Religions, mais nous n’abordâmes jamais le sujet. Tout ce dont je me souviens est une réflexion amusante de sa part un jour qu’il partait à ROME. « Je vais serrer la main du Pape, me dit-il, et je ne me laverai pas les mains pendant quelques jours ! », se souviendra Christine DEVIERS-JONCOUR ! [ 47 ] …

Sans avoir le pouvoir de « faire » un Pape comme pouvait le détenir, dans une certaine mesure, le Cardinal BERNIS, Roland DUMAS eut assez souvent l’occasion de s’entretenir avec le Pape JEAN-PAUL II pris en tant que chef d’Etat du VATICAN, dans le cadre de relations diplomatiques et politiques… Car DUMAS aura été aussi « Ministre des Affaires Européennes » de 1981 à 1983, « Ministre des Relations Extérieures » de 1984 à 1986, « Président de la Commission des Affaires Etrangères à l’Assemblée Nationale » de 1986 à 1987… puis de nouveau : « Ministre d’Etat, Ministre des Affaires étrangères de 1988 à 1993 » [ 48 ]…

Les relations extérieures, les affaires Européennes, les affaires étrangères… Des domaines d’activités politiques et stratégiques également communs à DUMAS… à DUBOIS ou à BERNIS… qui pendant des périodes non négligeables auront été tous les trois en charge de ces questions et auront pu impulser, voire modeler à leur main, l’essentiel de ce qui faisait, en leur temps, la politique extérieure de la FRANCE !!!

Certes DUMAS n’aura pas été Premier Ministre, pas plus que BERNIS d’ailleurs… Mais le temps passé par DUBOIS à cette haute fonction, moins d’une année, est un laps de temps particulièrement réduit : il faut bien l’avouer !!!

Une Monarchie est-elle comparable à une République ? Vaste sujet de réflexion ! La Cinquième République n’est pas un « Régime » « d’Ancien Régime », encore que !!! Mais on n’y retrouve pas la « polysynodie » chère au Régent « libéral »… Toutefois les Institutions de la République comportent quelques « Conseils » d’importance… et le premier d’entre eux est « le Conseil Constitutionnel »… DUBOIS au « Conseil de Régence »… BERNIS, à VENISE, aux prises avec le « Conseil des dix »… DUMAS au « Conseil des Ministres »… mais surtout au « Conseil Constitutionnel » dont il a eu la charge de la Présidence ! …  A chacun donc son ou ses « Conseils »…

« Je ne savais pas encore que son âme damnée [ l’âme damnée de François MITTERAND ] avait été le commanditaire d’un meurtre dont je devais être la victime. Je veux parler de Roland DUMAS, actuel Président du Conseil Constitutionnel, clé de voûte des institutions françaises » écrit, faussement ( ? ) paranoïaque, HALLIER [ 39 ]. Mais à scandale subodoré, scandale et demi éventé… Christine DEVIERS-JONCOUR fait écho à HALLIER : « Le 29 Janvier 1998, « Le Monde » titre : « deux juges ébranlent le Conseil Constitutionnel ». On a trouvé le nom du Ministre, ami de Christine DEVIERS-JONCOUR : c’est Roland DUMAS, ancien Ministre des Affaires Etrangères, aujourd’hui le « cinquième » [ ! ] personnage de l’Etat, Président du Conseil Constitutionnel » [ 47 ]…  HALLIER écrira encore : « Cette éminence grise s’effaçait peu à peu dans l’après règne, et je négligeais aujourd’hui que ce Président du Conseil Constitutionnel était toujours le troisième personnage de l’Etat et le garant solennel des Institutions de la République. Cette légitimité civique, MITTERAND l’avait transmise à son éminence grise. C’était Don CORLEONE à la Cour Suprême » [ 46 ] … Cinquième ? Troisième personnage de l’Etat ? Peu importe… DUMAS a une place importante au « Conseil » ! C’est ce qu’il m’importait surtout de mettre en évidence !

Peut-on comparer le « Conseil de Régence » au « Conseil Constitutionnel » ? Là n’est point l’objet – accessoire - de mon propos… Non ! Je note plutôt ici avec un très grand intérêt que le « Conseil Constitutionnel » est installé au… Palais Royal ! … Oui !!! Le Palais-Royal, c’est à dire l’ancienne résidence des ORLEANS !!!  … DUCLOS n’assurait-il pas par exemple que, le soir, DUBOIS faisait entrer en catimini, par une petite porte du Palais-Royal, les jeunes dentellières, ravaudeuses ou blanchisseuses du quartier qu’il glissait dans le lit de son élève [ 1 ] ou ERLANGER ne nous affirmait-il pas qu’en 1714 : « l’Abbé DUBOIS reprit modestement sa place au Palais-Royal » [ 11 ] On pourrait multiplier les références à ce lieu – de Liberté-s -, hanté par DUBOIS, et d’autres… créatures beaucoup moins éminentes… sans même songer à citer DUMAS ! Les communications entre les différentes parties de l’édifice étant nombreuses… Philippe d’ORLEANS en usait « avec art » pour rejoindre secrètement quelques « muses » de petite vertu… D’autres s’en serviront aussi, plus tard, et HALLIER écrit : « [ DUMAS ] n’était pas loin du Ministère de la Culture quand il prenait ses petits déjeuners dans son bureau du Conseil Constitutionnel. Une coursive reliait les deux édifices (…) » [ 46 ]

« BADINTER et DUMAS, l’un Ministre de la Justice avant de devenir Président du Conseil Constitutionnel, c’est à dire garant des Lois, et l’autre Ministre des Affaires Extérieures, avant d’occuper à son tour le poste du premier au Palais-Royal ,(…) ô, la jolie bande de truands !!! (…) »… persiflera encore HALLIER ! [ 46 ]…

La calomnie n’a pas épargné le Régent soupçonné d’inceste avec sa fille aînée… Christine DEVIERS-JONCOUR écrit : « ma mère, petite demoiselle des Postes devenue institutrice, aurait même été la « maîtresse » de DUMAS en son temps !!! Le saviez-vous ? Christine DEVIERS-JONCOUR serait donc sa fille ? Croustillant ! Le MAZARIN de MITTERAND avait eu aussi sa « MAZARINE ». Pire : il avait pris sa propre fille pour maîtresse. Inceste, avec çà ! Eh bien, voyons, plus rien d’étonnant ! En droite ligne d’Eugénie de FRANVAL, une nouvelle du Marquis de SADE »… [ 47 ] !

En matière de calomnie aussi « les hommes ont bien peu changé depuis [ DUBOIS ] jusqu’à nous  » pourrait-on maintenant affirmer à l’unisson avec Elie DUFAURE !!!

« [ DUMAS ] collait déjà à son mythe [ MITTERAND ] qui sut lui en être reconnaissant puisqu’il fit de cet être flexible, le tuteur de sa fille MAZARINE – et le Président de la fondation portant son propre nom » [ 46 ]… Alors que DUBOIS avait pour ultime ambition d’être un nouveau RICHELIEU ou… un MAZARIN, DUMAS sera lui le tuteur de la fille naturelle de François MITTERAND, prénommée… MAZARINE ! … Enfants naturels ou adultérins : le Régent surtout, DUBOIS pourquoi pas, n’auraient guère été dépaysés dans notre ( bien futile et dérisoire )  petite Histoire d’alcôves récente !!!

Le Régent, DUBOIS ou BERNIS aimèrent des femmes… Ils aimèrent les femmes… DUMAS a lui aussi la réputation d’avoir été un « homme à femmes »… Gilbert GAETNER a signé un ouvrage récent sur Roland DUMAS ayant pour titre : «  le Roman d’un Séducteur », rien de moins… Et pour ce personnage de roman, il emploie des références à BALZAC… et à… CASANOVA ! Et nous revoilà proche de BERNIS ! Christine DEVIERS-JONCOUR raconte :« A FERRARE [ ITALIE ] (…) nous passâmes un beau moment dans ce carmel, où des femmes vivaient coupées du monde. Roland DUMAS aperçut une Carmélite derrière un petit grillage, et lui parla un moment » [ 47 ] On croirait « R. D. » en train de fixer un rendez vous à « M. M. » ou d’être invité par elle à des débauches sans nom ?… Mais ce sera en fait Christine DEVIERS-JONCOUR, « C. D.-J. », qui sera la femme « fatale » de « R. D. »… « Roland DUMAS se débrouillait pour faire entretenir sa maîtresse par l’intermédiaire d’ELF-AQUITAINE, donc par la République. La « putain », elle vivait à nos crochets ! Fantasmes », se défend cette dernière dans un premier ouvrage [ 47 ], alors que dans un second elle se fait accusatrice : « Gratifier DUMAS d’une pareille générosité serait méconnaître sa ladrerie pourtant légendaire. Etait-il nécessaire qu’on lui paie une femme, lui qui toute sa vie les avait collectionnées et tant de fois utilisées ? » [ 50 ]…

Collectionneur de femmes ! … « [ DUMAS ] a pu verser des millions en liquide sur ses comptes. (…) C’était une jeune femme qui effectuait ces dépôts. (…) Ce n’était pas moi. C’était une amie du Ministre qui vivait Rue de BIEVRE entre l’ombre de DUMAS et celle de la BRINVILLIERS », dénonce encore « C. D.-J. » [ 50 ].

« C.D.-J. » : une sorte de maîtresse de « Régent » ? « De cette inconnue, on a retrouvé trace sur des photographies. On a entrevu une robe bustier moulante, lors d’une ballade dans les allées de ROLAND-GARROS en compagnie du Ministre. Une chevelure vaporeuse, un visage mangé par des Ray-Ban, sur un gros plan flou. Une silhouette longue et sèche dans la délégation Française lors d’un voyage officiel à PEKIN. Bien peu en somme pour préciser le portrait d’une amie discrète, devenue très embarrassante . Femme fatale ou banale coquette ? Femme requin ou femme de paille ? » [ 49 ]…

Comme BERNIS aura pour « ennemie » son ancienne amie la POMPADOUR, DUMAS compte aujourd’hui au nombre de ses adversaires « C. D-J. »… Mais au moins deux autres femmes aussi… les Juges Eva JOLY et Laurence VICHNIEVSKY !!! … Lors de l’ouverture du « Procès DUMAS », Karl LASKE pour le quotidien « LIBERATION » relate : « DUMAS observe ses juges. Quatre femmes. Deux brunes d’un côté, deux blondes – dont la Présidente Sophie PORTIER – de l’autre. Pour un homme à femmes, c’est bien le moins. Il avait deux magistrates à l’instruction, le casting ne change guère » [ 51 ]. La veille dans le même journal sous le titre «  un séducteur, spécialiste du tordu », Pascal VIROT écrivait : « à 21 ans il décide de quitter son LIMOUSIN natal. A PARIS il prend des allures de RASTIGNAC. Son charme opère. Son ambition le sert. Les salons s’ouvrent. Les boudoirs aussi (…). Si un mot devait expliquer Roland DUMAS, ce serait sans doute « séduction ». Homme affable et à femmes. Esthète et belle tête (…) »… [ 52 ]. L’ambition, l’ascension… DUMAS, DUBOIS ou BERNIS ???

« On » reproche aussi à DUMAS, comme « on » avait pu le reprocher à DUBOIS et dans une moindre mesure à BERNIS, autant des goûts de luxe que d’aimer beaucoup trop l’argent ! « C. D.-J. » aurait acheté à son « amant » une paire de bottines « de chez » BERLUTTI pour 11. 000 Francs ! Elle aurait acquis pour lui également des statuettes antiques grecques des IIème et IIIème siècle avant J.C. pour 264. 029 Francs. « Je fis l’acquisition pour environ 300 000 Francs des statuettes que DUMAS avait cochées sur le programme. (…) Il n’ignorait pas que je ne payais pas de mes deniers » [ 50 ]… Et selon toute vraisemblance, elle aurait acquis pour DUMAS encore, un appartement de 320 Mètres carrés, Rue de LILLE, pour 17.000.000 Francs ! C’était encore le temps où « Christine DEVIERS-JONCOUR était alors une femme protégée par un haut personnage de la République, qui savait se montrer élégant. Roland DUMAS lui avait offert un dessin de PICASSO et une toile de MASSON » [ 49 ]… Les goûts de luxe de DUMAS, en particulier pour les œuvres d’art, ont été mis en évidence dans le cadre de « l’Affaire ELF ». Un scandale Politico-Financier pimenté de relations douteuses, parfois d’intrigues féminines. Un exemple contemporain de l’argent facile, somme toute comme du temps de « l’Affaire LAW »… Certes, mais pourquoi évoquer « l’Affaire ELF » ici et maintenant ??? Car « trois frégates » vendues à TAÏWAN serait en cause ? [ Il ne s’agit pas des trois frégates d’ALBERONI pour PONTCALLEC ! ] Non ! C’est que l’homme clef de ce dossier sulfureux se nomme Alfred… SIRVEN ! Oui SIRVEN !!! BERNIS correspondait régulièrement avec son confrère de l’Académie, VOLTAIRE, qui n’hésita pas à faire appel à lui pour obtenir la copie d’un jugement à propos de l’Affaire SIRVEN ! [ 19 ].... SIRVEN ! Oui SIRVEN ! Non, je n’invente rien !!! « Alfred SIRVEN (…) ce Toulousain de la famille des Cachous LAJAUNIE (…) compte les millions comme je comptais, enfant, les moutons pour m’endormir » écrit, « en toute innocence », « C. D.-J. »… !!!  [ 47 ]

Elle poursuit : « Les magistrats ayant l’intime conviction de la malhonnête de DUMAS ne voulaient pas prendre le risque de le voir échapper aux procédures de droit commun pour être renvoyé devant la Cour de Justice de la République (…). Pour lui comme pour MITTERAND, c’est l’Histoire qui jugera. L’Histoire, supplice posthume des ambitieux » [ 50 ]… L’Histoire, le supplice posthume des ambitieux, qui réhabilite aujourd’hui DUBOIS et qui n’aura jamais condamné formellement BERNIS ?

« Quelle trace DUMAS laissera-t-il dans l’Histoire ? » s’interroge HALLIER, malheureusement décédé avant que l’affaire ELF n’éclate au grand jour, « Quelle trace, sinon celle des ombres – c’est à dire plus aucune quand le modèle dont elles sont l’obscure caricature a disparu ? (…) DUMAS est admirablement cultivé. On ne devient pas un escroc de son envergure sans être en même temps un expert incomparable. N’étant que ruses, il connaissait sur le bout de ses griffes de renard toutes les astuces du Droit. J’avais fait mes classes sur son traité juridique de la presse, paru jadis aux P.U.F. Il m’avait tout enseigné, mais en se gardant bien de livrer au public la quintessence de sa fourberie. C’est lui qui avait incité MITTERAND à exonérer d’impôts les œuvres d’art pour préserver les Pharisiens, dont le portefeuille était à droite et le cœur à gauche, qui tenaient le discours du peuple à sa place (…) » [ 46 ]….

HALLIER / SAINT-SIMON s’est exprimé… Dans deux siècles d’autres envisageront si Roland DUMAS a laissé une trace dans l’Histoire… Pour l’heure Guillaume DUBOIS est lui en train d’y reconquérir la ( plus juste ) place qui est la sienne et c’est finalement seulement cela qui nous intéresse !!!

 

LE VERDICT FINAL… OU L’ACQUITTEMENT DE DUBOIS !!!

 

Après ces quelques digressions contemporaines, il est donc grand temps d’en revenir au Cardinal Guillaume DUBOIS dont les défauts, même avérés, n’auront été guère différents de ceux de bien de ses congénères, sinon de nos contemporains…

Devant le Tribunal de l’Histoire, nous allons donc en arriver à relaxer le prévenu après que nous ayons entendu Maître DUFAURE dans sa plaidoirie… très efficacement assisté de Messieurs CHAUSSINAND-NOGARET et PETITFILS ! [ Pour ma part je n’aurais été que le greffier, le plus zélé possible, de cette instruction ! ] …

« Les circonstances atténuantes » ne pouvaient qu’être invoquées me semble-t-il dans un tel « procès de classe », initié par le Procureur élitiste SAINT-SIMON…

L’essentiel des argumentations de la plaidoirie développée par les défenseurs du prévenu, Guillaume DUBOIS, peut ainsi être rapporté :

« DUBOIS ! Que de passions son nom n’aura-t-il pas suscitées jusqu’à nos jours ? Ses contemporains en avaient fait un personnage immonde, un taré affublé de tous les vices : prêtre marié en secret, prélat impie et blasphémateur, diplomate acquis aux Anglais, voire aux Autrichiens, pour une pension colossale que SAINT-SIMON a même chiffrée à 40.000 Livres Sterling ( 960.000 Livres Tournois ), chevalier de « l’Ordre de la Manchette » ( sodomite )… Si on laisse de côté les calomnies sans fondement, DUBOIS fut-il plus amoral qu’un RICHELIEU, plus rapace qu’un MAZARIN, plus cynique qu’un LOUVOIS ? L’Allée du Pouvoir a-t-elle jamais été considérée comme un chemin de vertu ? En réalité le reproche principal qui lui a été fait, ce n’est pas ses prétendues débauches, son avidité insatiable, son machiavélisme, son esprit de brigue, son athéisme, réel ou supposé… c’est surtout d’être un homme de basse extraction qui n’aurait jamais du sortir de la tourbe plébéienne où il était né. Passe encore que LOUIS XIV ait élevé des commis d’obscure bourgeoisie, on ne pouvait protester… Mais, avec la Régence, tout était différent, du moins tout aurait dû l’être… On sent là contre l’homme de BRIVE comme une haine frémissante, non pas la haine médiocre des envieux, mais une haine collective, la volonté de rejet de toute une société qui se sent obscurément solidaire et pour qui l’ascension sociale ne peut se faire que par une lente émergence familiale étalée sur plusieurs générations. Créature sortie du néant, DUBOIS avait le malheur de ne pas appartenir à ce monde, un monde clos, aux mailles étroites où les mentalités et les rapports entre individus sont dominés par des liens de parentèle et de clientèle… Avec ce parvenu qui ne lui ressemblait pas, la vieille FRANCE eut peur d’être dépossédée de son pouvoir en un temps où elle espérait au contraire l’affermir. Voilà pourquoi DUBOIS fut rejeté, honni, sali, dégradé ! » [ 1 ] … « Pourtant des contemporains ont reconnu qu’il avait fait de grandes choses et les historiens modernes ont confirmé ce jugement » … [ 17 ]

Il ne peut donc y avoir dès lors pour nous qu’une légitime fierté à compter le Cardinal Guillaume DUBOIS dans notre parentèle !!! … Soyons-en convaincus !!!

On peut aussi ajouter, pour le renom de « la Famille », que Guillaume DUBOIS fit nommer son frère Joseph DUBOIS comme Directeur Général des Ponts et chaussées, afin d’avoir dans ce département administratif un homme sûr et dévoué, tant le Cardinal était convaincu que la prospérité du Commerce passait par l’amélioration des voies de communication… Et c’est ainsi, par leurs efforts conjugués, que débuta le grand projet d’aménagement d’un réseau routier moderne qui devait trouver son achèvement et sa perfection sous le Règne de LOUIS XV, grâce à l’entêtement de CHOISEUL… et surtout au génie de TRUDAINE…[ 2 ] !

« DUBOIS et sa famille ont laissé à BRIVE le souvenir de bienfaiteurs généreux », écrit Joseph NOUAILLAC [ 17 ]. « C’est Joseph DUBOIS, premier Maire Perpétuel de BRIVE, et Grand Voyer de FRANCE qui a fait bâtir à ses frais le Pont, longtemps principal, de BRIVE, dit « Pont-Cardinal », et avec ses frères reconstruire le Chœur de l’Eglise Saint-MARTIN de BRIVE… Son fils, neveu du Cardinal, Jean Baptiste DUBOIS, Chanoine de Saint-HONORE à PARIS, héritier d’une partie de la « fortune » de son oncle, après avoir beaucoup donné aux Hôpitaux de PARIS, dota largement le Collège de l’Hôpital Général de BRIVE… Le Cardinal avait laissé 700.000 livres, fortune modeste en comparaison de celles de RICHELIEU et de MAZARIN… mais il est vrai que la mort ne lui laissa pas le temps de l’arrondir » !!! [ 17 ]…

 

 

Le Lundi 19 Mars 2001, dans son réquisitoire au sujet de l’Affaire « DUMAS-ELF », le Procureur de la République devant les juges de la 11ème Chambre Correctionnelle parlera du « procès d’ambitieux dévoyés, d’arrivistes pressés et d’un politique fourvoyés »… Roland DUMAS est ce politique qui « aura un temps renoncé à l’éthique, à la morale, en un mot à l’honnêteté », poursuivra le Procureur… [ 53 ]

Aurait-il requis de manière similaire contre le Cardinal DUBOIS, le Régent ou Madame de TENCIN ?

Le surlendemain, un des défenseur de Roland DUMAS contre-attaquera en ces termes : « faut-il appliquer à Monsieur DUMAS la jurisprudence des proxénètes ? Je n’ai pas peur des mots, Monsieur DUMAS n’a jamais habité Rue de LILLE », et il ajoutera : « vous n’êtes pas le Tribunal du Jugement Dernier, et vous n’êtes pas le Tribunal de la morale » !

[ 54 ]

 

 

                              C’est l’Histoire qui juge !!! « L’Histoire, supplice posthume des ambitieux » ! …

 

 

 

 

 

BIBLIOGRAPHIE ET SOURCES :

 

 

[ 1 ]  Le Régent     Jean-Christian PETITFILS      FAYARD   1986

[ 2 ]  Le Cardinal Dubois   Guy CHAUSSINAND-NOGARET   Librairie PERRIN   2000

[ 3 ]  Site Web « uchigago.edu » … Vie de l’Abbé PREVOST…

[ 4 ]  Site Web « quid.fr »    Dubois cardinal guillaume

[ 5 ]  L’Ancien Régime  1715-1770   E. LE ROY LADURIE  HACHETTE PLURIEL 1991

[ 6 ]  Magazine Télérama   Critique de « Que la Fête Commence » par Jean-Luc DOUIN

[ 7 ]  La Vie quotidienne au temps de la Régence  Jean MEYER  HACHETTE 1979

[ 8 ]  La Mort de Brune   Pierre BERGOUNIOUX   GALLIMARD 1996  FOLIO 1998

[ 9 ]  Site Web « academia.fr »    Dumas feuilleton

[ 10 ] Journal   E. & J. de GONCOURT  Tome 1   ROBERT LAFFONT- BOUQUINS 1989

[ 11 ] Le Régent    Philippe ERLANGER    GALLIMARD 1938      FOLIO HISTOIRE 1985

[ 12 ] Géographie de la Corrèze   Adolphe JOANNE   Librairie HACHETTE 1875

[ 13 ] Etude sur le Département de la Corrèze   P. RATEAU   Librairie HACHETTE 1866

[ 14 ] L’Ecolier Corrézien A. THAUZIES-C.VERDIER  D.JOUCLA Imprimeur-Editeur 1904

[ 15 ] Mon Limousin  G.M. COISSAC    1913     Réédition Les Editions du BASTION 1999

[ 16 ] Site Web « newadvent.org »   Catholic Encyclopedia  Dubois

[ 17 ] Histoire du Limousin et de la Marche   J. NOUAILLAC   1947   LEMOUZI  1981

[ 18 ] Dictionnaire de la Mort des Grands Hommes   I. BRICARD   CHERCHE MIDI 1995

[ 19 ] Bernis, le Cardinal des Plaisirs   J-M ROUART     GALLIMARD 1998   FOLIO  2000

[ 20 ] Lettres de la Princesse Palatine      MERCURE DE FRANCE 1999

[ 21 ] Le Régent Homme de Travail et de Plaisirs  C. KUNSTLER  HISTORIA n°325 1973

[ 22 ] Le Régent et l’Entente Cordiale   Ph. ERLANGER   HISTORAMA  n°255  1973

[ 23 ] La Cour de France     Jean-François SOLNON     FAYARD  1987

[ 24 ] La Puce à l’Oreille   Claude DUNETON   STOCK 1978   LE LIVRE DE POCHE 1981

[ 25 ] Lettres de la Palatine   commentaires de O. AMIEL  MERCURE DE FRANCE 1999

[ 26 ] La Femme au XVIIIème Siècle  E. & J. GONCOURT  CHAMPS-FLAMMARION 1982

[ 27 ] Histoire de la Pudeur  J.C. BOLOGNE   ORBAN 1986   HACHETTE PLURIEL 1989

[ 28 ] Site Web « mtholyoke.edu »     Seochs / Tencin

[ 29 ] L’espion Libertin     Note de P. WALD LASOWSKI    Editions PICQUIER   2000

[ 30 ] Encyclopédie des Mots Historiques Vrais et Faux   Tome 1   HISTORAMA 1970

[ 31 ] Luxure – Anthologie présentée par Sébastien LAPAQUE    LIBRIO 2000

[ 32 ] Histoire et Bizarreries Sociales des Excréments  M. MONESTIER  LE CHERCHE MIDI 1997

[ 33 ] Les Lieux – Histoire des Commodités  R.H. GUERRAND  LA DECOUVERTE 1997

[ 34 ] Où sont les Toilettes ?   Isabelle MONROZIER    RAMSAY 1990

[ 35 ] Journal   E. & J. de GONCOURT  Tome 2   ROBERT LAFFONT- BOUQUINS 1989

[ 36 ] Mémoires du Cardinal de Bernis      MERCURE DE FRANCE    2000

[ 37 ] La Pompadour, Née à Monaco ?   B. THEVENY   Article Haute-Marne dimanche  2000

[ 38 ] Casanova, l’Admirable    Ph. SOLLERS    PLON 1998    FOLIO-GALLIMARD 1999

[ 39 ] Casanova, Un Voyage Libertin   Chantal THOMAS   DENOEL 1985    FOLIO 1998

[ 40 ] Magazine Télérama  Critique du « Casanova » de FELLINI  par Gilbert SALACHAS

[ 41 ] Histoire de Juliette  D.A.F. SADE  œuvres Tome 3  LA PLEIADE GALLIMARD 1998

[ 42 ] La Vie Sexuelle des Papes     N. CAWTHORNE    EVERGREEN-TASCHEN  1996

[ 43 ] L’Album des Hommes de la Liberté  Claude MANCERON ROBERT LAFFONT 1989

[ 44 ] Les Vingt Ans du Roi   Claude MANCERON   ROBERT LAFFONT 1972

[ 45 ] Quotidien «  La Croix » - Cahier « Livres » du Jeudi     Octobre-Novembre  2000

[ 46 ] Les Puissances du Mal   J.E. HALLIER     DU ROCHER - BELLES LETTRES  1996

[ 47 ] La Putain de la République  C.DEVIERS-JONCOUR   CALMANN LEVY 98  J’AI LU 99

[ 48 ] Site Web « Conseil Constitutionnel »     membres/dumas

[ 49 ] Quotidien « Libération » - « L’Affaire Roland Dumas »  10 Avril 1998

[ 50 ] Opération Bravo    Ch. DEVIERS-JONCOUR       PLON 2000       POCKET 2000

[ 51 ] Quotidien « Libération » - « Deviers-Joncour lance les débats »  23 Janvier 2001

[ 52 ] Quotidien « Libération » - « Un séducteur, spécialiste du tordu »  22 Janvier 2001

[ 53 ] Quotidien « Libération » - « Réquisition ferme pour DUMAS… »  20 Mars 2001

[ 54 ] Quotidien « Libération » - « DUMAS-DEVIERS Union de circonstance… »  22 Mars 2001

 

 

 

 

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