Sommaire général du Site

 

Page d’accueil des études réalisées

 

 

SŒUR CADETTE ET « FEMME DE TETE »,

FRANCOISE DUFOUR, NEE DUFAURE :

LE LIEN

« Je la revois encor, dessous sa coiffe noire »

 

 

 

SOMMAIRE DES SECTIONS

 

A LA MEMOIRE DE MA GRAND’MERE et de toutes les bonnes vieilles grand’mères !

 

« FEMMES EN NOIR DE LA CORREZE... »

 

TENUES NOIRES OU SOMBRES… VIEILLES, JEUNES, VEUVES OU RELIGIEUSES…

 

DE LA COIFFE FEMININE… ET DE LA CHEVELURE…

 

LA LIMOUSINE EN BARBICHET… CLICHE, MYTHE OU REALITE ?

 

CADETTE DE LA FAMILLE… FRANCOISE, LA PETITE DERNIERE DE LA FRATRIE…

 

« FENNO QUE SOU LOU LETI NE FERO JAMAI BOUNO FI » …

 

« QUELQUE CHOSE DE FIER LUISAIT EN SON REGARD… »

 

UNE ELEVE COURONNEE…  « L’EDUCATION », UN COMBAT « FEMINISTE »…

 

« LES PLUS HEUREUSES DISPOSITIONS TANT A LA VERTU QU’A L’EDUCATION »

 

LE « MAL DES ARDENTES »… OU UNE « SCANDALEUSE » CHEZ LES SŒURS…

 

UNE AUTRE « SCANDALEUSE »… POURTANT ELEVEE CHEZ… LES SŒURS !

 

DU REGLEMENT DU PRIX DE LA PENSION DE FRANCOISE...

 

UNE LETTRE DE SŒUR STANISLAS… « SŒUR STANISLAS VOUS AIME… »

 

AU SUJET DES « CLASSES PAUVRES »…  DE LA DISCRIMINATION SOCIALE…

 

« NOTRE CHER COUVENT »…  LA QUESTION DE LA « VOCATION » …

 

ENCORE UNE HISTOIRE DE COIFFURE… …ET DE RELIGIEUSE !

 

UNE JEUNESSE ALLASSACOISE...EN ATTENTE DE DESTINEE…

 

UNE « FILLE A MARIER »… OU A LA RECHERCHE DU CONJOINT… IDEAL !

 

A PROPOS DES CORRESPONDANCES DE FRANCOISE AU PRINTEMPS 1860…

 

L’EPOUSE DE « MONSIEUR » DUFOUR, du MONS d’ESTIVAUX

 

UNE UNION HARMONIEUSE ? OU L’EPOUSE, L’EMPOISONNEUSE ET LA… PUTAIN !

 

RUDESSE DE LA CONDITION FEMININE LIMOUSINE AU DIX-NEUVIEME SIECLE…

 

FAMILLE NOMBREUSE : « RICHESSE DU LABOUREUR, MISERE DE LA MERE… »

 

INSTANT-S DE JOIE-S ET DE FETE-S…

 

PREOCCUPATIONS MENAGERES FEMININES… VETEMENTS ET BLANCHISSAGE…

 

LA « DAME A LA FAULX » … VEUVAGE PREMATURE ET AUTRES MALHEURS…

 

UNE REGENTE… EN « DIGNE PARENTE » DU CARDINAL DUBOIS…

 

CHOIX DU METAYAGE : ALLIANCE TRAVAIL / CAPITAL OU MODE D’OPPRESSION ?

 

« CAILLEES, VELEES, CHAPONS » : CHACUN SES « VEAUX VACHES COUVEES » !

 

DES CHARGES ET DES OBLIGATIONS REPARTIES AVEC PRECISION…

 

UNE FEMME DE « TETE » A LA TETE D’UN PATRIMOINE FONCIER SAUVEGARDE !

 

« CONCESSION A PERPETUITE » : DEUX METRES ET… QUATRE VINGT CINQ CM2

 

SEPULTURES MILITAIRES … L’EVOLUTION DES MŒURS FUNERAIRES…

 

SEPULTURES CIVILES … L’EVOLUTION DES MŒURS FUNERAIRES…

 

INVESTISSEMENTS REPETES POUR DES PERPETUITES « RENOUVELEES »…

 

ENTRE FOUGERES ET BRUYERES...  SUR LE REBORD DU PLATEAU ...

 

LA VIE CONTINUE… LA MORT AUSSI !

 

« VIVRE TOUT HUMBLEMENT »...          SILENCE…

 

ANNEXE -TEXTES INTEGRAUX DE DIVERSES CORRESPONDANCES EVOQUEES

 

 

BIBLIOGRAPHIE ET SOURCES

 

 

 

 

A LA MEMOIRE DE MA GRAND’MERE et de toutes les bonnes vieilles grand’mères !

 

Cette photographie a très vraisemblablement été prise en 1901, sur le perron de l’entrée de la maison familiale DUFOUR, au MONS d’ESTIVAUX… Françoise DUFOUR, née DUFAURE, le 4 Août 1833, est alors âgée de soixante huit ans et se tient assise très droite, occupant ses mains d’un ouvrage qu’elle est en train de confectionner…

Son caraco noir est boutonné jusqu’au col sur toute la longueur de son buste par une douzaine de boutons cousus très rapprochés. Il est assorti à une très longue et très ample jupe, tout aussi noire, d’où ne dépassent que les pointes de deux souliers cirés qui paraissent dotés de solides semelles… Le chef de la « matriarche » est recouvert d’une large et très enveloppante coiffe noire, arrangée avec des « plis artistiques », et dont le ruban descend, libre, jusqu’au niveau de sa taille...

Ainsi c’est elle !!! Françoise DUFAURE, épouse DUFOUR, notre aïeule, immortalisée de trois-quarts face en une exposition « plein soleil » qui accentue le contraste avec la pénombre qui règne alentour, à l’intérieur de la bâtisse… Françoise « prend le soleil » tout en bénéficiant en même temps de la fraîcheur de l’intérieur de la maison… Est-ce l’été ? Ou alors une belle journée de printemps ? Nous sommes probablement en Septembre 1901, puisque l’on peut rattacher ce cliché à une série datée conservée…

Le visage est surexposé, atténuant quelque peu la qualité artistique du portrait, lequel aurait pu être plus parfait encore du fait de la composition très académique de la pose qui avait été adoptée ! … Cependant les yeux de Françoise DUFOUR ressortent d’autant mieux. Ils semblent encore particulièrement vifs et son regard paraît concentré et attentif… S’agit-il donc d’un regard aussi « expert » que celui exercé par « l’Œil du Maître » ? Est-ce la vigilance de tous les instants d’une « mater familias » ?

 

« Je la revois encor, dessous sa coiffe noire,

Avec son bon sourire, et son regard si clair,

Le moindre de ses mots résonne en ma mémoire,

Comme si seulement elle était morte d’hier.

Je la revois encor, si douce et souriante,

Travaillant sans répit, toujours joyeusement,

Comme le soleil brille et comme l’oiseau chante,

Comme l’étoile luit dans le pur firmament » [ 1 ]

 

Il s’agit ici des deux premières strophes d’un poème intitulé « Ma grand’mère », que l’Allassacois Henri MARTIN, « érudit, poète, auteur de trois ouvrages, « Sur les ailes du rêve et de la fantaisie » ( 1933 ), « CORREZE, ô mon pays » ( 1934 ), « L’aurore au crépuscule » ( 1947 ) » [ 2 ], dédia « à la mémoire de ma grand’mère qui fut la plus sainte et la meilleure de toutes les femmes, et aussi à la mémoire de toutes les bonnes vieilles grand'mères »…

Henri MARTIN, « Notaire de famille » [ une génération de notaires, de père en petit-fils !!! … Notaires aux services desquels notre famille fera parfois appel au fil des périodes ! ], était de la même génération que mon grand-père, Henri DUFOUR, et j’ai tout lieu de pouvoir considérer que cette grand mère qu’il évoque là ne devait guère être différente, tant dans son allure que dans son « style Allassacois », de mon arrière-arrière-grand mère Françoise DUFAURE, épouse DUFOUR, telle qu’elle nous apparaît ici photographiée « dessous sa coiffe noire » et « avec son regard si clair »…

 

« FEMMES EN NOIR DE LA CORREZE... »

 

Lorsque, en Juillet 1976, André MALRAUX décède, la rédaction de la « Dépêche du Midi » demande à Denis TILLINAC, son « localier » à TULLE, « un papier sur les deux années qu’il a passées dans la région pendant l’Occupation. Il s’était alors replié à Saint CHAMAND (…) »…

« J’ai évoqué ce passage des « Antimémoires » sur les « femmes en noir » de la CORREZE qui assistent aux mises en terre devant la tombe de leur propre famille… » se souvient TILLINAC [ 3 ]…

André MALRAUX avait écrit : « je pensais aussi à une aube de CORREZE sur un cimetière qu’entouraient des forêts, blanches de givre. Les allemands avaient fusillé des maquisards, que les habitants devaient enterrer le matin. Une compagnie occupait le cimetière, mitraillette au poing. Dans cette région, les femmes ne suivent pas le corbillard, elles l’attendent sur la tombe de leur propre famille. Quand le jour se leva, sur chacune des tombes à flanc de coteau comme les pierres déjointées des amphithéâtres antiques, se tenait une femme en noir debout et qui ne priait pas » [ 4 ] Des femmes Corréziennes en noir sur petit matin de givre : malgré les tragiques circonstances d’un épisode tragique de la Seconde Guerre Mondiale, cette « vision sublime » demeure, en tout cas, une fort belle image littéraire…

Denis TILLINAC reviendra une fois encore sur cette « vision » si marquante, dans son Essai « Les Masques de l’Ephémère » où il évoque son village Corrézien : « les familles écoutent l’ultime prière devant leur propre tombe, coutume relevée par MALRAUX dans son discours pour le transfert des cendres de Jean MOULIN au Panthéon ( - « … la nuit qui se retirait comme la mer laissa paraître les femmes en noir de CORREZE, immobiles du haut en bas de la montagne, et attendant en silence, chacune sur la tombe des siens, l’ensevelissement des morts français » - )… [ 5 ] … Les femmes Corréziennes en noir de la CORREZE, déjà présentes dans les « Antimémoires », le furent donc aussi dans le fameux « Discours du Panthéon » prononcé par MALRAUX lors de la réception des cendres de Jean MOULIN…

Denis TILLINAC, dans un autre de ses ouvrages, affirme aussi repenser souvent à sa propre « enfance recluse à PARIS, obnubilée par un songe de bonheur agreste dans le giron d’une grand mère vêtue de noir, à l’ombre d'une maison de famille » [ 6 ] … L’enfant se rendait alors régulièrement en vacances en terre Corrézienne …

Alors ? Toujours - ou presque toujours ! - habillées de noir les grand-mères Corréziennes ??? … Apparemment oui, tant cette « couleur » leur semble attachée !!! Des témoignages mettant ce phénomène en exergue on pourrait ainsi en citer à profusion…

Des femmes en noir traversent, par exemple, elles aussi, l’enfance de Marcelle DELPASTRE… Près de chez elle, « il y avait une vieille, la mère; pas si vieille sans doute, mais à cette époque toutes les femmes d’un certain âge étaient vêtues de noir et de gris, avec une espèce de caraco, peut être de corsage ajusté, et une jupe longue, froncée tout autour ou seulement par derrière, qui souvent ne laissait voir que les sabots, rarement la cheville, jamais le genou » se souvient Marcelle [ 7 ]…

Dans mes souvenirs d’enfance des années 1960, finalement pas si lointaines, les « grands-mères » de PERPEZAC le Noir étaient encore toutes tout de noir vêtues et elles étaient même fréquemment « coiffées »… au moins d’un mouchoir de tête…

Georges-Emmanuel CLANCIER, mettant en scène un « petit paysan de 1882 » en LIMOUSIN note à propos du costume féminin : « la mère et la grand-mère de Pierrot, ainsi que Marcelline la domestique, la femme du Jeantou, sont vêtues de la même façon : chemise de chanvre à manches courtes et amples, deux jupons, los pantolous, une jupe longue et noire, une chemisette, lo brassiero, un corsage de laine, lu caraco, sur lequel elles ont jeté un châle coloré [ ! ], lu coule, qu’elles croisent sur leur poitrine… « Les jours de fête (...) elles passent des souliers (...) et coiffent le barbichet, seyante coiffe à ailes » [ 8 ]…

Il n’y a donc pas seulement que les grand-mères à être vêtues tout de noir en LIMOUSIN… Les mères de famille le sont aussi, ainsi que les domestiques…

Michel PEYRAMAURE de décrire alors les mères de famille d’un petit village du bas-pays Corrézien inscrivant peu avant la première guerre mondiale leurs enfants à l’Ecole Communale : « les mères arrivaient (…) la chevelure dissimulée sous le bonnet, la poitrine bien serrée dans le caraco noir boutonné strict avec de petites basques flottantes » [ 9 ]…

Sur les photos de famille des DUFOUR, en ces années précises de césure entre le dix-neuvième et le vingtième siècle, la « bru » de Françoise, l’épouse d’Elie DUFOUR, mon arrière-grand mère, alors jeune mère de famille, est également toujours habillée de sombre et le plus souvent de noir…

Une seule fois, sur les quelques photographies conservées, sa robe, bien que sombre, est agrémentée de rayures plus claires… mais celles-ci sont particulièrement fines et elles ne « tranchent » pas sur le ton sombre de la « couleur » vestimentaire générale ! Eugen WEBER affirme que « dans le LIMOUSIN, en AUVERGNE, dans le VELAY et en BRETAGNE, les habits locaux subsistèrent jusqu’à la fin du dix-neuvième siècle et les jeunes tentèrent alors d’y échapper. L’habit traditionnel était mal adapté à la vie moderne : coiffes trop hautes, jupes lourdes, longues et volumineuses, matériaux grossiers, moins intéressants que ce qu’on pouvait désormais acheter, et qui faisaient trop d’usage » [ 10 ]…

Ainsi commence-t-il peut-être alors à disparaître, au début des années 1900, dans le LIMOUSIN, cet « habit local féminin composé d’une chemise de chanvre, d’un corsage ( le caraco ), d’un châle de laine, d’une jupe noire avec un ou deux jupons, [ et qui est complété ] sur la tête [ par ] une coiffe simple ou un mouchoir de tête » [ 11 ]…

Dans son pays BIGOUDEN, pendant la Guerre de Quatorze, Pierre Jakez HELIAS voit encore « des familles entières, en velours noir ou drap noir [ qui ] descendent à l’église (…). Le Dimanche à la messe il n’y a de coiffes blanches que celles de quelques toutes jeunes filles, les autres sont brunies en signe de deuil »… Les Bretonnes sont donc elles aussi vêtues en noir à la même époque… [ 12 ]

Mais dès 1913, COISSAC affirme qu’en LIMOUSIN « le « caraco », ce corsage de mérinos noir qui se rabat sous la jupe a disparu » (…) « disparu [ aussi ] le tablier de mérinos ( lou davantal ) » (…) « les capes ou manteaux noirs à capuchon, sans manches, fermées en avant par de longues agrafes que les femmes de la campagne portaient dans le grand deuil (…) sont aujourd’hui remplacées par des « mantes », vêtement plus élégant et en drap » … « Nous avons entendu dire », note en outre COISSAC, « qu’une veuve, par exemple, pendant la première année de son veuvage, qui se rendrait à la messe sans sa cape serait mal vue »… [ 13 ]

 

TENUES NOIRES OU SOMBRES… VIEILLES, JEUNES, VEUVES OU RELIGIEUSES…

 

Marcelle DELPASTRE, lorsqu’elle était enfant, n’avait « pas envie d’être religieuse ». « C’était quoi d’être religieuse ? Il y avait bien deux bonnes sœurs à CHAMBERET, avec leur coiffe blanche… Je ne sais pas si je les avais déjà vues… Quand je les remarquai leur robe noire n’était pas bien différente de celle des vieilles, si ce n’est la coiffe… D’être veuve je n’y tenais certes pas. Une veuve, je le savais, c’est une femme dont le mari est mort » [ 7 ].

Rien d’étonnant finalement que de retrouver Françoise DUFAURE, toute de noir vêtue…

Comment aurait-il pu en aller différemment ? En 1901, la « Veuve DUFOUR  du MONS », est sexagénaire et elle est donc « à ranger » au rang des « vieilles », surtout dans un monde où l’espérance de vie n’est pas ce qu’elle peut être aujourd’hui… Voilà aussi, d’ailleurs, que plus de trente années se sont écoulées depuis que Françoise DUFOUR a perdu son mari et qu’elle est devenue… veuve !!!

De plus dans sa lointaine jeunesse elle avait été scolarisée chez les Ursulines de BRIVE, des religieuses auxquelles la couleur… noire est également attachée !

Sur une autre photographie ancienne [ qui s’est mal conservée ] de la famille DUFOUR apparaît [ - vraisemblablement - ] Marie DUFAURE, la sœur aînée de Françoise… Elle aussi est également vêtue et… coiffée de noir !

C’est à ce moment là une septuagénaire, et donc une… « très vieille »… mais elle n’est pas veuve, puisqu’elle est demeurée célibataire sa vie durant !!! … Et elle n’a pas été scolarisée chez les Ursulines ( elle ne sait pas même signer son nom )… Pourtant, c’est la seule différence avec sa sœur cadette : sa tenue et sa coiffe, qui sont noires elles-aussi, semblent seulement être d’une moindre qualité…

Mais leur bru et nièce… qui n’est pas veuve et qui est - seulement - une jeune trentenaire est en tenue sombre également !!!

Oui ! Jeunes ou moins jeunes, les Corréziennes étaient bien des « femmes en noir » !!! Les Limousines devrais-je écrire ! Martin NADAUD remarquait aussi en évoquant les Creusoises que « le goût de la toilette était peu répandu dans nos campagne, une robe de drap noir uni et commun, un mouchoir au lieu d’un châle sur les épaules, une coiffe avec ou sans dentelles, des sabots ayant de belles brides : voilà ce qui constituait la toilette de nos jolies paysannes » [ 14 ].

La couleur noire… Le noir… Un ami de Charles PEGUY faisait observer, au début du vingtième siècle, que les meilleures robes des femmes du peuple étaient toujours les robes de deuil !!! … Selon WEBER, il aurait du aussi ajouter : « ou de mariage » ! ( car les hommes étaient presque toujours enterrés dans leurs habits de mariage ! ) [ 10 ]…

Mais aujourd’hui cette couleur « noire » n’est plus associée qu’aux tenues traditionnelles de l’Europe Méditerranéenne… Une zone géographique à laquelle la Province du LIMOUSIN, sur les contreforts du Massif Central, ne peut être raisonnablement rattachée...

 

DE LA COIFFE FEMININE… ET DE LA CHEVELURE…

 

La coiffe… Le mouchoir de tête… On pourrait gloser longtemps sur ces « pièces vestimentaires » du chef féminin… Des accessoires de coquetterie certes, mais aussi des éléments de prévention contre le froid pour arpenter des contrées aux climats rudes ou pour vivre dans des bâtisses peu, mal, ou pas chauffées du tout !!!

A l’époque, par nécessité, si l’on dort bien souvent la tête couverte, l’on n’hésite pas non plus à sortir avec la tête couverte !!!

Cette coiffe, ce mouchoir de tête, ce bonnet, outre leur caractère pratique protégeant des rigueurs climatiques, peuvent aussi permettre de masquer une chevelure négligée… ou altérée récemment par les affres de la misère !!!

C’est le cas pour les plus pauvres des paysannes Corréziennes, celles des MONEDIERES par exemple ! …

Du mois de Mai à la fin Septembre, la plupart du temps à l’occasion de foires, celles-ci en sont réduites à vendre leurs cheveux pour tenter d’améliorer un peu l’ordinaire !

Ce sont souvent des commerçants, venus de TREIGNAC, qui se livrent à ce négoce « Piaos ! Jeunas ! Lou piaos ! Lou pialoux ! Pialous ! » [ « Hé, les femmes ! Cheveux, cheveux, les petits cheveux, petits cheveux » ! ]… Pour un peu de mauvais tissu bariolé, les longs et beaux cheveux noirs, châtains ou parfois blonds, tombent dans le sac du marchand… [ 8 ]

La victime s'agenouille, enlève sa coiffe, dénoue ses tresses, essaye de retenir dans ses mains les mèches de la chevelure au dessus du front, mèches peignées en « bandeaux » lesquelles mèches, en général, ne sont pas comprises dans le prix négocié de la vente… Et puis les ciseaux se mettent à accomplir leur office !

La masse capillaire recueillie dans la région du LIMOUSIN est si abondante que chaque année à LIMOGES, pour la Saint JEAN, se tient au « Café de FRANCE », durant trois jours, une bourse « mondiale » du commerce des cheveux… et cela durera jusque en… 1914 !!! Avec des cours de 300 à 400 Francs le Kilo pour les lots les plus rares ( chevelures blanches ou rousses ) et d’environ 150 Francs le Kilo pour les lots ordinaires… Tels seront les prix des matières premières servant pour la confection ultérieure de postiches pour coquettes aisées !!! [ 8 ]

Un ouvrage de 1912, qui est consacré au Bas-LIMOUSIN, confirme s’il était nécessaire, que « la petite ville [ de TREIGNAC ] mérite une mention pour un commerce curieux dont elle est le lieu principal. C’est là que les femmes des MONEDIERES viennent vendre leurs chevelures ou plutôt les échanger contre des étoffes ou d’autres articles. Ce trafic se fait dans les hôtels où les vendeuses viennent elles-mêmes trouver les acheteurs. Il a lieu surtout à la foire de Juin. On y a vu les cheveux atteindre jusqu’à 100 Francs le Kilogramme »… [ 15 ]

En 1860, Marie GERBEAU, personnage Creusois du roman de Jean-Guy SOUMY « Les Moissons Délaissées », reçoit « douze Francs » en tout et pour tout pour le sacrifice de sa chevelure brune…

« Marie pensa à sa mère qui allait la tancer mais qui finirait par prendre les sous (...). Léonie leva les yeux sur Marie. Son regard courut sur le visage de sa fille, fila sur sa coiffe qui ne couvrait plus que quelques mèches noires »... [ 16 ]

La coiffe, ( surtout si elle est de couleur noire ), permettra dès lors de « porter le deuil » de… la chevelure perdue, tout en masquant aux yeux de tous la honte d’avoir eu recours à de tels expédients auxquels conduisait parfois une suite sans fin de pauvreté !

COISSAC, originaire de CHAMBOULIVE, au pied des MONEDIERES, écrira en 1913 à propos des « foires aux cheveux » : « trafic plutôt regrettable, et nous n’avons jamais vu sans une profonde humiliation, nos jeunes filles, nos jeunes femmes, traquer contre un colifichet, un mouchoir aux couleurs chatoyantes, un peu d’étoffe, une méchante bague, leur luxuriante coiffure ! Les mères elles-mêmes vendent celles de leurs enfants (…). Puisse cette coutume disparaître totalement et ne plus être la spécialité du LIMOUSIN et de la BRETAGNE » [ 13 ] …

Alain CORBIN relèvera pour sa part, dans des études beaucoup plus récentes, que « dans certains contrats il est stipulé que la servante pourra se rendre à la foire vendre sa chevelure » !!! [ 17 ]

En PERIGORD également, les femmes « portent un mouchoir de tête, qui doit, par décence, cacher leurs cheveux et qui permet aux plus pauvres de se faire raser le crâne par les marchands de piaoux pour quelques sous » rapporte FAYOLLE [ 18 ]… Le mouchoir, dans cette région aux confins de la Basse CORREZE, se noue au dessus de la tête de différentes façons suivant le statut matrimonial de celle qui en est coiffée…

Lorsque la Mère de « Jacquou le Croquant » eût appris la mort de son mari aux galères, « elle défit son mouchoir de tête, et, se recoiffant, elle cacha en dessous la pointe du mouchoir qui était ramenée en avant »…

Cette coutume du mouchoir imposait aux femmes d’afficher, discrètement, leur état comme le rappellera Eugène Le ROY, fin observateur des coutumes locales et non dépourvu de malice… « Autrefois il y avait des manières différentes de se coiffer « en mouchoir » : les filles laissaient pendre un long bout par derrière, sur le cou, comme pour pêcher un mari ; les femmes glorieuses d’avoir un homme ramenaient fièrement ce bout en avant sur l’oreille, tandis que les pauvres veuves le cachaient sous leur coiffure, désolées de leur viduité »… [ 18 ]

Si en PERIGORD et dans le QUERCY, les mouchoirs de tête et les coiffes des femmes étaient souvent colorés, Eugène Le ROY, qui considérait avec attention les pèlerinages régionaux, indique que « les femmes du Bas-LIMOUSIN, tirant vers les frontières de l’AUVERGNE [ étaient ] (…) coiffées de bonnets en dentelle de laine, noirs, comme des béguins, avec par dessus des chapeaux de paille, noirs aussi, à fonds hauts, avec des rebords par devant, semblables à de grandes visières » [ 18 ]…

Comme on peut le constater sur les quelques rares photographies qui ont réussi à parvenir jusqu’à nous, les « filles DUFAURE », Marie et Françoise, sont « coiffées », mais ce n’est pas le cas de leur nièce et bru, mon arrière grand-mère, plus jeune…

Est-ce déjà l’amorce de changements qui se dessinent mais qui seront encore pourtant longs à venir, avant que de pouvoir s’imposer enfin dans les campagnes Corréziennes ?

Les habitudes du port de coiffe ou de mouchoir de tête avaient du être contractées par les sœurs DUFAURE dès leur jeunesse…

Cela laissait-il indifférents leurs frères ? Est-ce pour lui permettre de se faire des mouchoirs de tête qu’en Mai 1864 Maître Elie DUFAURE expédie par le Chemin de Fer, dans « une petite caisse », contenant outre « du vieux linge », « deux foulards pour Marie »? … A moins que ces foulards ne soient destinés plutôt à servir de « châles colorés » ( Lu coule ) que Marie pourra porter croisés sur sa poitrine ? … Je ne sais…

 

LA LIMOUSINE EN BARBICHET… CLICHE, MYTHE OU REALITE ?

 

Dans la collection de cartes postales des débuts du Vingtième Siècle, glanée dans le grenier du MONS, la « Limousine au barbichet » ( enfant, jeune fille ou jeune femme ) semble être un thème fréquent de représentation régionaliste… Est-ce le reflet d’une réalité tangible ou déjà une évocation quelque peu passéiste et nostalgique ?

COISSAC, en 1913, note en effet : « ces coiffes de nos aïeules, saluons les tant que nous le pouvons encore, car elles ont le charme ému des souvenirs qui s’en vont, que bientôt on ne reverra plus, et aussi la séduction particulière des choses du passé, d’un passé lointain, bien lointain. Il disparaît, il s’enfuit, ce légendaire barbichet de LIMOGES, si léger, si seyant à la beauté de nos aimables compatriotes, si gracieux à tous les points de vue et qui ajoutait je ne sais quoi à la poésie de nos paysage. Si le barbichet fut, à la ville, une coiffure de luxe, la « montagnère » de l’Arrondissement de BRIVE le porta aussi et bien des familles, nous confiait récemment un ami, en conservent qui, pour la richesse et la grâce, valent les plus pompeuses créations de la Rue de la Paix » ! [ 13 ]…

COISSAC indique encore que « pour trouver des barbichets, aujourd’hui, il faut aller dans les environs de LIMOGES ou s’attarder dans les vieux quartiers, à la belle saison, vers le soir, quand devant le seuil noirci par le temps, les vieilles assemblent leurs fatigues et leurs langues »…

Il déplore que « les jeunes filles montrent leur préférence pour la mode, qui uniformise moins, et efface tout caractère distinctif de pays et d’usages. Elles se croient plus belles, ce qui est une erreur, mais cette erreur, malheureusement, fait loi. Nous l’avons constaté l’an dernier [ 1912 ! ], nous le constaterons sans doute encore, la plus humble des bergères suit la dernière mode : elle a un chapeau de la modiste… avec des fleurs et des plumes » ! [ 13 ]…

En 1912, BOURGOIN, FOROT et PIFFAULT, constatent qu’en Bas-LIMOUSIN, « les vieilles femmes portent toujours la longue mante noire à large capuchon. La plupart se coiffent encore du bonnet, venu probablement d’AQUITAINE, qui protège les deux côtés du visage. Dans le bas-pays, on a généralement adopté les costumes légers du Midi, et les femmes ont remplacé le bonnet par un simple fichu de tête ou, à l’imitation des dames de la ville, par des chapeaux aux couleurs voyantes » [ 15 ]

Le barbichet se portait déjà à la Renaissance comme en témoignent d’anciens « émaux de LIMOGES » conservés. Il avait à la campagne des proportions modeste, les « barbes » assez courtes et non empesées retombaient au niveau du visage…

« Le terme « barbichet » était apparu à la fin du XVIIIème Siècle. C’était le nom usuel pour désigner la coiffe Limousine appelée « lo couefo ». Cette coiffe « ailée » fut très à la mode entre 1860 et 1890, puis elle ne fut portée qu’à l’occasion des fêtes. Son usage disparut avant 1940… », énonce le site WEB du Musée LABENCHE, le musée de la Ville de BRIVE la Gaillarde [ 19 ] …

COISSAC cite une description de la coiffe régionale qu’il a puisée dans des écrits datant de 1808 : « les femmes ont une coiffe à ailes reployées sur le front et leurs cheveux retroussés par derrière forment un chignon très peu saillant… coiffe basse dont le fond est de basin de TROYES et les passes de mousseline claire bordées de dentelles »… « Nous croyons retrouver ici », pense COISSAC, « la coiffe portée par les paysannes au commencement du XIXème siècle et dont la forme se rencontre dans la coiffure de deux communautés religieuses de LIMOGES, les Sœurs de Saint-Alexis et les Sœurs de la Croix. Mais le barbichet court se portait en même temps »… [ 13 ]

Un site WEB « personnel » consacré au costume Limousin signale aujourd’hui que le « barbichet » constituait « l’une des plus belles coiffes de FRANCE, elle était faite en mousseline de coton bordée d’une dentelle. Elle possédait un fond brodé sur lequel était attaché un nœud en satin broché. C’était une coiffe de la région de LIMOGES, la dentelle provenant d’AIXE-Sur-VIENNE, une petite ville située à quelques kilomètres de là… » [ 20 ]

Un autre site WEB, créé par un groupe folklorique amateur basé en Région Parisienne et composé de personnes originaires du Massif Central « La CROUZADE », affirme qu’en CORREZE l’on rencontrait : « beaucoup de coiffes blanches en mousseline de coton. La « pailhole » était faite en paille fine et claire. Variante de la pailhole classique, le « turenneau », porté en Basse-CORREZE était un chapeau de paille à calotte courte et bords plats et larges posé sur une coiffe blanche. L’intérieur était en tissu noir. Le « Barbichet » était une coiffe en mousseline de coton et dentelle d’AIXE. Le bonnet était à fond brodé au « poinct de TULLE » avec de longues barbes et un nœud de satin blanc ou ivoire » [ 21 ]

Bref ! La Corrézienne d’antan n’aurait eu que l’embarras du choix pour se trouver un « couvre-chef » adapté et parfaire ainsi sa tenue dont, on peut en avoir confirmation à nouveau, « souvent la jupe est noire ou de couleur sombre ( jupe de bure pour les moins fortunées, de soie pour les plus fortunées ), le corsage ou caraco de mérinos noir est lacé sur la poitrine, un grand châle de cachemire croisant sous le tablier de soie noire »… [ 20 ]

Claude LATTA pense pourtant pour sa part que le « barbichet » est plus caractéristique de la Haute-VIENNE que de la CORREZE.

Selon lui « le « barbichet », c’est une grande coiffe de mousseline avec fond brodé. Le nœud rapporté est de soie brochée ; vingt petits plis le maintienne rigide. Les barbes ont un mètre de long et trente-cinq centimètres de large » mais « sur leur coiffe, les paysannes mettaient plutôt la pailhole, chapeau de paille épousant la forme de la coiffe et décoré de rubans noirs »… [ 11 ]

Le « barbichet » permettra en tout cas à nombre de poète régionaliste d’exercer leurs rimes et leur inspiration…

 

 « La Limousine, aux blanches ailes,

Du barbichet frais et coquet,

Aux fines passes de dentelles

Qui l’encadrent comme un bouquet »

 

« O Limousine au barbichet,

Si vous restez toujours fidèle,

Le souvenir de ce cliché

Redira que vous étiez belle ! »

 

CADETTE DE LA FAMILLE… FRANCOISE, LA PETITE DERNIERE DE LA FRATRIE…

 

Des sept enfants qui naquirent de l’union en 1817 de Pierre DUFAURE et de Jeanne DU BOYS : Louis ( « mort jeune » - 1819 ? ), Suzanne ( 10 Octobre 1821 ), Elie ( 12 Avril 1824 ), Marie ( 26 Janvier 1826 ), Jean-Baptiste ( 12 Février 1828 ), Bertrand ( 27 Mai 1830 ), c’est Françoise ( 4 Août 1833 ) qui fait figure de « petite dernière »…

Lorsque l’aînée, Suzanne, meurt « à l’âge de dix huit ans, par suite d’imprudence » selon les termes employés par Elie dans sa Notice ( on n’en saura toutefois pas plus sur cette « imprudence » ), le 24 Avril 1839, c’est le futur avocat qui devient, de fait, l’aîné de la famille… Il est alors âgé de quinze ans et sa petite sœur, Françoise, elle, n’en a que six… C’est cependant bien plus qu’un écart d’âge de près de dix ans qui les séparent, c’est une sorte d’abîme, surtout à ces âges-là !!! Qu’y a-t-il en effet de commun entre un adolescent et un tout jeune enfant ? Cependant une grande affection semblera unir l’aîné et sa cadette, affection qui ne se démentira point… jusqu’à la mort de l’Avocat en 1865, mais même encore au delà, à preuve la « pieuse conservation » au MONS des « archives personnelles » d’Elie qu’il m’est aujourd’hui donné de pouvoir dépouiller !!!

L’aîné s’était-il occupé fréquemment de sa cadette dans sa prime enfance ? Ses études supérieures et sa réussite sociale lui donnaient-elles aux yeux de sa jeune sœur un « grand prestige » ? Une sorte de complicité intellectuelle les unissait-elle ? Je ne sais…

Revenons à la fratrie DUFAURE, composée de sept enfants, dont cinq parviendront à l’âge adulte… Une famille nombreuse certes mais qui n’a pourtant rien d’exceptionnel…

Alain CORBIN note que le taux de natalité constaté pour la CORREZE, taux qu’il étudie de manière approfondie pour la période comprise entre 1846 et 1880, est très supérieur à la moyenne Française tout en restant nettement inférieur à celui qui avait été enregistré entre 1835 et 1845… [ 17 ]

En ce qui concerne la mortalité infantile, le taux de décès d’enfants de moins de un an en CORREZE est lui supérieur à la moyenne [ Louis DUFAURE meurt « jeune » ]…

Jean-Michel VALADE, pour sa part, dépouillant plus de six cent actes d’état civil -naissances de 1847 à 1850 et mariages de 1863 à 1870 - qui concernent la Commune de VOUTEZAC qui est voisine de celle d’ALLASSAC, inventorie un « stock de prénoms » qu’il qualifie « d’étroit » : 37 pour les garçons et 32 pour les filles ! [ 22 ]

Avec 2,88 % de fréquence pour les naissances, et 2,67 % pour les mariages, le prénom de « Françoise » se situe au huitième rang de fréquence parmi les prénoms féminins… les « Françoise » viennent loin derrière les « Marie » ( 35,57 % des naissances... Marie, comme Marie DUFAURE, la sœur de Françoise ), les « Jeanne » ( 17,30 % des naissances, 20,32 % des mariages… Jeanne comme leur mère, née Jeanne du BOYS ),  les « Anne » ( 8,65 % des naissances, 10,16 % des mariages... « Anne » comme leur arrière-grand mère ( qui était née Anne LAMBERT, épouse de LAROZE ), ou les « Catherine » ( 6,73 % des naissances, 8,02 % des mariages… Catherine comme leur grand-mère, Catherine du BOYS, née de LAROZE )…

Marie, Jeanne, Anne, Catherine, auxquels l’on joindra Antoinette, représentent les prénoms de… 77 % de la gent féminine de VOUTEZAC, soit les trois-quarts de l’échantillon étudié par VALADE... [ 22 ]

L’énumération des prénoms féminins les plus portés en LIMOUSIN que livre de son côté COISSAC confirme cette réalité avec les « Marie, Louise, Jeanne, Suzanne, Anna, Marguerite, Claire ( clara ), Antoinette, Catherine ( cati, catissou ), Elisabeth ( bétou ), Madeleine, Pètre ( Pétrou ) »… Mais COISSAC ne cite pas le prénom Françoise ! [ 13 ].

En sorte de parallèle à ce que l’on constate pour les filles, cinq prénoms masculins : « Jean, Pierre, François, Antoine et Guillaume » représentent à eux seuls 65 % des effectifs masculins étudiés sur VOUTEZAC par VALADE, soit les deux tiers. Il existe donc des majorités écrasantes !!!

Il me paraît juste intéressant de souligner ici que le prénom « Françoise » n’est pas un prénom d’une rareté absolue qui aurait pu « complexer » ou « distinguer » outre mesure la jeune Françoise DUFAURE…

Ses parents n’ont pas choisi des prénoms particulièrement « originaux » pour leurs enfants, pour leurs filles en particulier…

A VOUTEZAC, juste derrière le prénom « Françoise » arrive celui de « Suzanne » ( avec 1,92 % des naissances et 2,67 % des mariages… ) alors que « Marie » occupe, sans conteste, la première place « toutes catégories » !!!

Du côté masculin on retrouve à VOUTEZAC, le prénom composé « Jean-Baptiste » en bonne position ( 3 % des naissances, 3,21 % des mariages ) ainsi que celui de « Bertrand » ( 2,16 % des mariages )…

Point cependant de « Elie » parmi les 37 premiers prénoms ! Elie DUFAURE en arriverait-il donc déjà à « se distinguer » par le port d’un prénom d’usage peu fréquent sur le finage local à l’époque ?

Ce prénom, c’est en tout cas celui de son grand père et parrain ; ce sera aussi ce prénom que Françoise donnera à son fils aîné, Elie DUFOUR, mon arrière grand père ; la petite-fille de Françoise, Marie Louise DUFOUR, épousera quant à elle un autre Elie, Elie MOUSSOUR… originaire du même secteur géographique en Bas-LIMOUSIN…

Relevons que COISSAC ne cite pas non plus Elie parmi les prénoms « les plus communs » qui selon lui sont : « Pierre, Jean, Jean-Baptiste, Louis, Antoine, Antonin, Joseph, François, Martin, Michel, Gabriel, Etienne ( Tenou ), Jacques, Mathieu, Noël, Auguste ( Gusti, Gustou ), Philippe ( Felipou ), Léon, Germain, Rémy, Guillaume, Firmin » [ 13 ]…

Pas d’Elie dans cette énumération, pas de Bertrand non plus … mais la plupart des prénoms des membres des familles DUFAURE, DUFOUR et de leurs autres familles alliées, dont nous avons à connaître en étudiant le dix-neuvième siècle figurent en général parmi les plus communs et les plus usuels…

 

« FENNO QUE SOU LOU LETI NE FERO JAMAI BOUNO FI » …

 

« Fenno que sou lou leti ne fero jamai bouno fi »…

« Une femme qui sait le Latin [ une femme instruite  ] ne fera jamais une bonne fin »… « Le proverbe LIMOUSIN est volontiers misogyne » constate CLANCIER ! [ 8 ]…

La jeune Françoise DUFAURE aura-t-elle acquis quelques notions de Latin durant sa scolarité ? Je ne sais… Mais de l’instruction dans des proportions largement supérieures à la moyenne des jeunes filles de son âge : sûrement !!!

Ce « bagage intellectuel » ne l’empêchera pourtant pas, semble-t-il, de « faire une bonne fin »…

N’ayant pas connaissance d’éléments d’information précis sur ce que fut l’enfance de Françoise, la première trace et piste certaine qui la concerne et que je retrouve se rapporte à sa période de formation alors qu’elle était déjà une « grande adolescente » … voire une « jeune adulte » !

« Apprentissage du Latin » ou pas, Françoise DUFAURE a incontestablement « reçu de l’éducation », un phénomène encore particulièrement rare à cette époque pour les jeunes gens… voire confinant à l’exceptionnel s’agissant d’une jeune fille …

A titre d’exemple, en 1846 [ ! ], aucun élève de sexe féminin ne suit les cours de l’école publique de VOUTEZAC…

« L’apprentissage de l’écriture et de la lecture par les femmes apparaît à beaucoup comme un luxe parfaitement inutile » explique sans aucune ambiguïté Jean-Marie VALADE [ 23 ].

Dans sa « Notice… », notre « informateur », Elie DUFAURE écrit : « je dois mentionner spécialement que Françoise DUFAURE suivant quittance donnée devant LASTEYRIE, Notaire, le 8 Avril 1807, était Prieure du Monastère de Sainte Ursule de BRIVE et signait : Sœur de Saint-André DUFAURE, Prieure »

Et Elie DUFAURE de poursuivre : « au moment où j’écris, [ nous nous situons eaux alentours des années 1852- 1853… La notice sera publiée vers 1854-1855 ], ma sœur la plus jeune, Françoise DUFAURE [ elle aurait donc alors entre dix huit et vingt ans ] est en pension dans ce même Couvent, où elle a obtenu, l’année dernière, de brillants succès, car elle a été couronnée sept fois ! C’est à propos du même Couvent que fut faite une donation, le 21 Mai 1725, par acte passé devant SERRE, Notaire, par Anne DUFAURE, religieuse, comparaissant par Géraud du RIEU, demeurant à ALLASSAC, le tout suivant acte d'insinuation du 25 Mai 1725, folio 19 »

L’Avocat de mêler dans ses écrits les événements de « son » temps présent avec ceux des temps passés...

Y aurait-il une tradition familiale ancienne d’instruction des « filles DUFAURE » près des Dames Ursulines à BRIVE, voire ensuite de prise de voile dans cet Ordre ?… Peut-être…

C’est en 1808 que les « Dames Ursulines de BRIVE » eurent la possibilité de s’installer dans l’édifice des ci-devant Cordeliers grâce à la « munificence Impériale »... et à l’intervention du Sénateur Georges CABANIS, [ un lointain « allié » des DUFAURE, comme nous le savons, illustre médecin et penseur, enfant de BRIVE, philosophe matérialiste mais lui-même… frère d’une… Ursuline » [ ( comme le fait remarquer, non sans ironie, CLANCIER ) ! ]…

Monseigneur l’Evêque de LIMOGES en personne vint inaugurer ce nouvel établissement religieux et scolaire qui, dès son ouverture, comptait déjà treize pensionnaires, autant d’externes et douze Ursulines chargées de les instruire… » [ 8 ]. Un constat : les classes de cette époque n’étaient guère surchargées !!!

L’enseignement, comme la santé, étaient le plus souvent dispensés par des religieux au titre de la « Charité Chrétienne »… A ce titre les « bonnes sœurs » s’en étaient toujours occupées, et elles s’en chargèrent encore plus à partir des « Lois scolaires » du milieu du Siècle ; la « Loi GUIZOT » ( 1833 ) d’abord et plus encore ensuite la « Loi FALLOUX » ( 1850 ) frayèrent la voie de l’enseignement aux Congrégations... [ 23 ].

Si la première « Ecole Normale » pour filles date de 1838, il n’en existera encore que… onze en 1863 qui seront pour « la plupart confiées à des Congréganistes qui forment de véritables religieuses moins l’habit et les vœux » !!! Il faudra attendre ensuite… 1878 pour qu’il y ait obligation d’ouvrir une Ecole Normale d’Institutrices dans chaque Département… [ 23 ]

Le Brevet de capacité d’enseigner dans le primaire, autrefois délivré par l’autorité Diocésaine, devient alors un diplôme d’Etat, consacrant un certain niveau de connaissances qu’il sera désormais indispensable de posséder pour être autorisée à exercer les fonctions d’institutrice « publique »… [ 23 ].

Il est assez ironique de constater que les institutions scolaires de la laïque Troisième République formeront, selon les termes de Christophe CHARLE, « un nouveau clergé »… « L’Ecole Normale répond au Séminaire, le Diplôme sanctionne le savoir et s’apparente à l’Ordination, les Ecoles Communales se généralisent dans les campagnes en face des Presbytères… » [ 24 ] !

Dans les campagnes Françaises, et celles du Bas-Pays Corrézien n’échapperont pas à la règle, la concurrence sera vive entre les enseignements publics et privés, en particulier primaires… Cependant, longtemps les « statistiques scolaires » ne concerneront pas les filles, qui, quand elles n’étaient pas éduquées à la maison - cas le plus fréquent dans les couches populaires - étaient livrées au hasard de circonstances locales… ce qui signifiait bien souvent l’absence d’écoles et d’une quelconque scolarisation !!!

Ce ne sera qu’en 1867 que sera votée une loi exigeant que chaque Commune de plus de cinq cent habitants ait une Ecole de Filles... mais, à la fin des années 1870, la moitié des Communes de FRANCE n’en auront pourtant toujours pas ! [ 10 ].

En 1866, « les écoles de filles sont au nombre de 162 », si l’on tient pour fiables les chiffres donnés par RATEAU dans son étude sur le Département de la CORREZE [ 26 ].

Il y aurait ainsi 26 Ecoles Communales Laïques, 29 Ecoles Communales Congréganistes, 57 Ecoles Libres Laïques et 50 Ecoles Libres Congréganistes… pour accueillir un total de « 10.999 » [ !!! ] jeunes filles Corréziennes scolarisées... [ 25 ].

A DONZENAC, une autre commune voisine d’ALLASSAC, « les Sœurs de NEVERS, réclamées par le Conseil d’Administration de l’hospice ont été les premières institutrices, puis Mademoiselle BESSE ouvrit une classe enfantine et ensuite Mademoiselle BORIE une école de filles en 1868. Cette dernière école fut laïcisée en 1880 et sa maîtresse maintenue, sur le vœu du Conseil Municipal », nous indique pour sa part ULRY [ 26 ].

C’est un peu plus tôt, ( mais en 1856 seulement ! ) , que les Sœurs de la Providence de PORTIEUX fondèrent à ALLASSAC leur principal établissement pour la CORREZE et le LOT, lequel ne fermera qu’en… 1989 [ 2 ].

« Les Sœurs de la Providence de PORTIEUX tinrent un temps maison d’école à VOUTEZAC et au SAILLANT. Une délibération du 18 Mai 1850 du Conseil Municipal de VOUTEZAC laisse aussi supposer l’existence, à cette date, d’une première école de filles dont la responsabilité est confiée à Madame THYROUX » expose quant à lui Jean marie VALADE [ 22 ]

« Tous les documents statistiques établis en vue de mesurer le degré d’alphabétisation des populations vers le milieu du siècle soulignent le retard considérable des habitants de la CORREZE en ce domaine », précise Alain CORBIN, et « (…) encore est-il plus répandu chez les femmes puisqu’en 1854-1855 seulement 19,4% seulement des conjointes se sont révélées capables de signer leur acte de mariage » [ 17 ] 

 

« QUELQUE CHOSE DE FIER LUISAIT EN SON REGARD… »

 

 « … Et ma grand’mère était une très grande dame,

Quelque chose de fier luisait en son regard »… [1 ]

 

La formation initiale qu’avait acquise Françoise DUFAURE dans sa jeunesse, auprès des Ursulines, lui conférait-elle « quelque chose de fier luisant en son regard » ?

On pourra le supposer, sinon l’imaginer… tant posséder une certaine forme de « culture générale » peut donner parfois de l’assurance… voire aussi de la fierté…

Le « Calendrier de la DORDOGNE », en 1822, commente l’enseignement dispensé au jeunes filles : « les jeunes personnes reçoivent l’éducation la plus soignée. On leur enseigne la grammaire, l’histoire, la géographie, un peu de mythologie, la musique, l’écriture, le dessin, enfin tous les arts utiles et agréables. Les élèves un peu avancées reçoivent en outre des leçons méthodiques de l’art d’écrire en traitant de petits sujets convenables à leur âge et à leur sexe, elles apprennent à s’exprimer avec autant de grâce que de justesse » [ 18 ]…

La jeune Emma ROUAULT, qui deviendra bientôt la « célèbre » Emma BOVARY, avait elle aussi « été élevée au couvent, chez les Ursulines [ ! ], [ et elle ] avait reçu, comme on dit, une belle éducation [ c’est ici FLAUBERT qui souligne ! ], elle savait en conséquence, la danse, la géographie, le dessin, faire de la tapisserie et toucher du piano » [ 27 ]…

L’Arrêté du 7 Mars 1837, qui sera encore en vigueur sous le Second Empire sans avoir été complété ni modifié, mentionne pour l’enseignement des jeunes filles des disciplines comme la littérature, Française et ancienne, l’histoire, la géographie, les langues vivantes, la cosmographie, l’histoire naturelle, la physique, le calcul, les arts d’agrément [ dessin, musique et chant ]… Dans certaines institutions l’économie domestique est aussi enseignée… Et l’accent est souvent mis sur des « disciplines utiles, modernes et pratiques »… [ 28 ].

Dès avant le Second Empire, l’éducation secondaire des jeunes filles ressortit à l’initiative privée… qu’elle soit laïque ou confessionnelle.

Des Congrégations enseignantes, dès le début du dix-neuvième siècle, prennent en charge l’éducation des jeunes filles issues de la noblesse et de la bourgeoisie. Celles-ci sont le plus souvent élevées « sur les genoux de l’église », dans des couvents Parisiens ou provinciaux, avant d’être lâchées « dans le monde », de se marier et de fonder de nouvelles familles chrétiennes…

Les « pensionnaires » sont insérées dans la vie conventuelle, ce qui n’exclut nullement l’apprentissage des arts d’agréments et l’initiation aux « usages du monde »…

En général ce sont des religieuses qui assurent une très grande partie des enseignements ; il leur suffit pour cela d’une lettre d’obédience dans le secondaire comme pour l’instruction primaire [ 28 ].

WEBER confirme que les « écoles de filles » étaient « généralement dirigées par des membres des ordres religieux » mais il estime que « les niveaux éducatifs restèrent assez bas jusqu’aux années 1880 » [ 10 ].

En 1864, les pensionnats de jeunes filles de la CORREZE seront au nombre de seize ; tous tenus par des religieuses mais aucune des directrices ne sera alors pourvue du Brevet de capacité !  [ 17 ]

Le LIMOUSIN ne disposera d’aucun établissement secondaire public destiné aux jeunes filles avant… 1880 ! [ 17 ]

Qu’il s’agisse d’institutions publiques ou privées, il reste que dans la plupart des établissements la vie s’écoule selon des rythmes et des rites conventuels ou carcéraux… Murs aveugles qui suintent l’ennui, couloirs interminables, salles de cours nues, lugubres, mal éclairées, dortoirs mal chauffés… Les locaux sont bien souvent d’anciens couvents, ou toujours des bâtiments religieux, qui ont échappé à la vente des Biens Nationaux et qui n’ont fait l’objet que d’un entretien médiocre et épisodique… [ 28 ].

Dans ce « cadre claustral » les jours succèdent aux jours selon des rythmes inchangés… Un lever matinal, suivi de longues heures passées dans les salles d’études ou de cours rompues par le déjeuner le goûter et le dîner, avant que de retrouver un dortoir glacial en hiver… Pour les filles comme pour les garçons, « Lycées-prisons » ou « lycées-casernes » : au gré des souvenirs amers d’adolescences privées de liberté !!! [ 28 ]… « Le vieux collège me menace encore de sa silhouette lugubre, de son silence monacal » écrira toujours, bien après l’achèvement de sa scolarité, Jules VALLES [ 29 ].

Seule éclaircie, conjurant la morne quotidienneté répétitive, la perspective des longues « vacances d’été »… qui s’étendent généralement de la mi-juillet jusqu’au mois d’Octobre ! … Parfois aussi les minces espoirs d’une courte sortie à Noël ou à Pâques !!!

 

UNE ELEVE COURONNEE…  « L’EDUCATION », UN COMBAT « FEMINISTE »…

 

Françoise DUFAURE a été « couronnée sept fois »… C’est ce qu’affirme Elie DUFAURE avec semble-t-il une légitime fierté…

Cette fierté n’a d’égale, peut être, que celle de Louis VALLEZ ( le père de Jules VALLES ) qui écrit, dans une lettre datée du 7 Février 1849, à propos de sa fille Marie Louise Julie, dite « Louisette » : « elle fait sa seconde cette année, et elle est la plus forte de son cours, ses maîtresses la trouvent très intelligente » [ 29 ]… Louisette est alors interne dans une Institution religieuse, l’Institution du Sacré-Cœur… Elle est en classe de Seconde mais n’est âgée que de… treize ans et demi ! En 1850, elle se retrouve « tout naturellement » en Première et poursuit toujours une « brillante » scolarité alors qu’au contraire son frère Jules entame, pour sa part, un longue série d’échecs au Baccalauréat : RENNES 8 Avril 1850, PARIS 28 Août 1850, [ rappelons qu’Elie a soutenu sa thèse de Doctorat d’Etat en Droit à PARIS le 24 Août de cette même année... ], puis RENNES à nouveau, le 5 Novembre 1850… [ 29 ].

En 1851 Louise approche de ses seize ans et elle termine sa scolarité, toujours à l’Institution du Sacré-Cœur…

Fin de parcours !!! Les filles ne passent pas le Baccalauréat et n’ont pas droit aux études supérieures !!!

« Le Christianisme a proclamé l’égalité de l’homme et de la femme et cependant presque partout les lois civiles et religieuses consacrent encore leur inégalité. Malgré les progrès de la civilisation et l’adoucissement des mœurs, on ne se fait aucun scrupule de traiter de nos jours la femme comme si elle était naturellement l’inférieur de l’homme et de rétribuer ses services et son travail en conséquence de son infériorité »… Ces propos « féministes » ont été tenus il y a plus d’un siècle à l’Académie de LYON par celle qui fut la première Bachelière de FRANCE… [ 30 ]

Née dans les VOSGES, à BAINS-Les-BAINS, en 1824 [ comme Elie DUFAURE ], Julie-Victoire DAUBIE suit les cours de l’école primaire et obtient son brevet en travaillant seule en 1844… Elle entreprend alors l’étude du Grec et du Latin et se fixe un objectif inédit : obtenir le Baccalauréat ! Elle le prépare, « de bric et de broc », chez son oncle curé à BAZEGNEY puis en assurant un préceptorat à DOCELLES… Pourtant les portes de l’examen lui restent fermées et elle rencontre tant l’opposition des professeurs que celle du Ministre de l’Instruction Publique… Arlès DUFOUR [ ! ], Professeur à la faculté de LYON vient à son secours et après une campagne menée dans les milieux enseignants, le Ministre cède enfin… Le 17 Août 1861, Julie-Victoire DAUBIE obtient son baccalauréat brillamment, devant un jury Lyonnais, à l’âge presque canonique de… 37 ans ! Sur sa « lancée » elle réussira a obtenir une Licence de Lettres en Octobre 1871… C’est en préparant son Doctorat qu’elle meurt, prématurément, à l’âge de cinquante ans… [ 30 ]

Elle laissera des ouvrages aux titres évocateurs : « l’Emancipation de la Femme », « le Manuel du Parfait Jeune Homme », « la Tolérance Légale du Vice », « du Progrès dans l’Instruction Primaire, Justice et Liberté », « la Femme Pauvre au XIXème Siècle »… Ses premières œuvres sont interdites au colportage car elles apparaissent « dangereuses socialement » !  [ 30 ]

Avant 1880, une petite fille sur deux seulement va à l’école .Et même pour celles-ci, les perspectives d’enseignement secondaire sont extrêmement limitées. Dans la plupart des cas, les jeunes filles sont « élevées sur les genoux de l’Eglise » : elles fréquentent des établissements religieux où elles apprennent surtout à devenir de bonnes chrétiennes et de bonnes maîtresses de maison… Les disciplines abstraites et spéculatives sont bannies car, comme l’expliquera Mgr DUPANLOUP, « Nous ne pouvons pas prendre le risque que des jeunes filles deviennent libres penseurs ». Victor DURUY, en 1867, fait scandale en proposant en tant que Ministre de l’Instruction Publique des cours publics destinés au jeunes filles… Sa circulaire du 30 octobre 1867 donne le ton : « Il faudrait fonder l’enseignement secondaire des jeunes filles qui, à vrai dire, n’existe pas en FRANCE. C’est au foyer domestique, dans le sanctuaire de la famille que la jeune fille reçoit l’éducation du cœur et les premiers enseignements de la religion. Son instruction religieuse se poursuit et s’achève à l’église ou au temple sous la direction des ministres de son culte. Mais [...] il faut à la femme une instruction forte et simple qui offre au sentiment  religieux l’appui d’un sens droit et aux  entraînements de l’imagination l'obstacle d'une raison éclairée » [ 31 ]

L’ouverture de cours publics pour les jeunes filles est très discuté car comme le déclare le Sénateur Républicain SCHERER : « il s’agit de savoir si le prêtre qui tient encore la femme recouvrera par ce moyen l’empire sur la société ou si la société achèvera de s’affranchir du prêtre en lui enlevant la femme pour la faire participer à la culture et à la vie générale »…

C’est seulement en Octobre 1878 que Camille SEE, député et avocat Républicain, déposera une proposition de loi visant à la création d’un véritable enseignement secondaire pour les jeunes filles… « L’Enseignement qui sera donné dans les Lycées de jeunes filles correspondra à l’enseignement donné dans les Lycées de garçons », expliquera-t-il à la Chambre… [ 31 ]

C’est un tollé à droite, et jusque chez certains radicaux, où l’on répond : « Quel va être le bonheur du travailleur qui rentrera à son domicile et trouvera sa femme observant les astres ou traduisant PLATON, et ses habits déchirés, son rôti brûlé et son pot au feu manqué ! »… l’argument [ machiste ] n’est pas neuf : JUVENAL, au IIème siècle de notre ère, MOLIERE, au XVIle siècle, se moquaient déjà des « Femmes Savantes »… Mgr DUPANLOUP ajoutera : « les jeunes filles sont élevées pour la vie privée, dans la vie privée. Je demande qu’elles ne soient pas conduites au cours aux examens, aux diplômes, aux distributions qui préparent les hommes à la vie publique » [ 31 ]

Même si Julie-Victoire DAUBIE a montré la voie - contraire -, en 1873 en réussissant l’examen du Baccalauréat on ne comptera pourtant encore seulement que quinze « bachelières » en tout et pour tout en FRANCE ! [ 28 ].

En 1892, dix femmes passeront l’examen : elles seront 100 en 1909 et 1000 en 1920. Même en tenant compte du fait que le baccalauréat était alors un examen sélectif et difficile,  la disproportion entre garçons et filles apparaît flagrante. Comme les matières du baccalauréat n’étaient pas toutes enseignées dans les lycées de jeunes filles, les candidates devaient fréquenter des cours payants où des professeurs hommes venaient chercher un complément de rémunération… Cette inégalité ne disparaîtra qu’en 1924 lorsqu’une loi établira l’égalité des programmes dans les lycées de jeunes filles et les lycées de garçons… [ 31 ]

Etudes stoppées brutalement donc en 1851 pour Louise VALLES… Et Daniel ZIMMERMANN de s’interroger alors sur les années de sa vie qui suivront l’arrêt prématuré de ses études : « est-elle encore dans l’établissement faisant fonction d’aide enseignante ? Traverse-t-elle une crise mystique ? Désire-t-elle être religieuse ? Ou bien coule-t-elle des journées vides à la maison ? (...) », et de poursuivre : « manifeste-t-elle déjà des tendances à « l’hypocondrie » qui sera le motif de son internement psychiatrique ? Chez une adolescente intelligente, excellente élève, on ne peut s’empêcher de penser à ce que l’on appelait autrefois « la démence précoce », une forme de schizophrénie avec irruption de bouffées délirantes qui surgissent on ne sait, de nos jours encore, ni pourquoi ni comment... » [ 29 ].

Son frère Jules, pour ce qui le concerne, va finir par « décrocher » le titre tant désiré, surtout par leur père, de « Bachelier ès Lettres », le 26 Avril 1852… Peu de temps après sa sœur « Louisette » sera internée, le 1er Février 1853, dans un asile d’aliénés où elle mourra, toujours internée, le 17 Août 1859, à l’âge de vingt-quatre ans [ 29 ]… Une bien triste destin pour une brillante élève d’une institution religieuse !

Alors si l’on évoque aujourd’hui comme un phénomène contemporain le « stress » des adolescents, confrontés à une obligation de réussite scolaire ou universitaire que ferait peser sur eux la société, à commencer par leur propre cellule familiale, ce phénomène n’est pas pour autant totalement nouveau !!!

Le père des enfants VALLES, Louis, « obsédé par sa propre réussite » - il sera reçu en 1846, à l’Agrégation de Grammaire à trente-neuf ans à sa quatrième tentative, « résultat remarquable pour un fils de petit paysan quasi-illettré, pour un enseignant à temps plus que complet, sans parler de ses charges familiales et de ses aventures féminines » - aura toujours été très exigeant quant aux résultats scolaires de ses enfants…

Louis VALLES avait tracé pour Jules « une voie et une seule » : celle de l’Ecole Normale Supérieure ! … On sait que les ambitions paternelles seront finalement totalement… déçues !

Elie DUFAURE, qui est devenu lors du décès de son père dans le courant de l’année 1854 le nouveau « chef de famille », suivait-il d’un œil particulièrement attentif les progrès scolaires de sa sœur Françoise ?

… Et ce malgré l’éloignement et en dépit de la distance séparant PARIS de la CORREZE ? [[ une distance bien réelle certes, mais atténuée d’une certaine manière par l’internat de Françoise à BRIVE, qui marquait, de fait, déjà, un certain « éloignement » géographique d’ALLASSAC, compte tenu de la réalité des mode de transport et des durées nécessaires aux trajets ! ]]…

 

« LES PLUS HEUREUSES DISPOSITIONS TANT A LA VERTU QU’A L’EDUCATION »

 

Dans la lettre qu’Elie DUFAURE reçoit « De notre monastère de Sainte Ursule de BRIVE, le 21 Avril 1855 », la signataire « Sœur Louise supérieure » lui écrit : « nous sommes enchantées, monsieur, que vous soyez content des progrès de notre bonne et chère élève, nous avons toujours trouvé dans cette jeune personne les plus heureuses dispositions tant à la vertu qu’à l’éducation que vous avez désiré trouver en elle »…

« Les plus heureuses dispositions tant à la vertu qu’à l’éducation » : sic !!!

Dans la même correspondance Sœur Louise remercie Elie de sa lettre « si polie et si reconnaissante pour les soins (…) donnés de tout notre cœur à votre bonne sœur »…

« Votre bonne sœur » : sic !

La jeune Allassacoise est-elle éduquée aux « usages du monde » et aux « bonnes manières dans la conversation », mâtinées « de littérature classique, d’un peu d’anglais, de couture, de piano et de broderie », tel que Henri TROYAT détaille l’enseignement qui été dispensé aux sœurs d’Honoré de BALZAC, Laure et Laurence, dans une « Institution pour Demoiselles », quelque quarante année auparavant, en 1816 ? Sans doute… [ 32 ]

« D’heureuses dispositions (…) à la vertu » seraient donc présentées par Françoise… Simple compliment flatteur ou constat d’une réalité ? N’est-ce pas cependant le moindre que l’on puisse attendre d’une élève… de religieuses… voire des religieuses elles-mêmes ? … Surtout en un siècle qui s’avère beaucoup plus puritain que le précédent ne l’avait été !!! …

Devrait-on accorder quelque crédit à ces écrits de « nonne », émanant de cette « Sœur Louise, supérieure », si l’on ne prenait référence que chez le Marquis SADE ?

« Ce fut au Couvent de PANTHEMONT que Justine et moi fûmes élevées. Vous connaissez la célébrité de cette Abbaye, et vous savez que c’était de son sein que sortaient depuis bien des années les femmes les plus jolies et les plus libertines de PARIS (…). Euphrosine [ qui s’était jetée ] dans le libertinage avait été ma compagne dans ce Couvent; et comme c’est d’elle et d’une religieuse de ses amies que j’avais reçu les premiers principes de cette morale qu’on est surpris de me voir, [ je vais ] vous rendre un compte exact de ces premiers instants de ma vie où (…) le germe de tous les vices naquit au fond de mon cœur », relate Juliette, dans son « Histoire (…) ou les Prospérités du Vice » [ 33 ], tout en « s’étendant » fort en détail sur l’éducation « scabreuse » qui lui fut dispensée alors au Couvent de PANTHEMONT…

D’après Juliette [ toujours, sous la plume de SADE ! ], la Supérieure était une « femme perdue ; elle avait gangrené presque toutes les pensionnaires du Couvent (…). C’était m’assurait-on une femme sans foi, ni loi, ni religion, affichant impudemment ses principes ! » …

Point de tels égarements certainement, n’en doutons pas, en « notre monastère de Ste Ursule de BRIVE » puisqu’il ne peut s’agir en l’occurrence, avec ses « nonnes dépravées », que de fantasmes licencieux, forgés par une petite élite lettrée et très appréciée de ses pairs, goûtant avec délectation les écrits de SADE et consorts, tels ceux aussi du Langrois Denis DIDEROT !

C’est en 1824, année de la naissance d’Elie DUFAURE que le roman « La Religieuse » de DIDEROT, dans son édition publiée en 1796, avait été condamné à la destruction comme « roman licencieux »… [ 34 ]

En Mars 1966, il se trouvera encore un Ministre du Gouvernement Français, Monsieur Yvon BOURGES, pour interdire - quelques semaines à cause des protestations - un film de Jacques RIVETTE, tiré de ce roman, portant le même titre, et pourtant « fort décent » ! ! ! [ 34 ]…

FLAUBERT qui prise fort les écrits de SADE, aux dires des GONCOURT, s’était-il lui aussi délecté de telles « lectures galantes » ? C’est fort probable…

Quant aux GONCOURT ils relatent avoir vu la bibliothèque de l’une de leurs relations où se trouvait « toute la littérature badine ou horrible déchargée par le XVIIIème Siècle (…) [ les ouvrages ] presque tous reliés en reliures jansénistes - des filles habillées en religieuses - comme cette reliure d’une Justine de SADE (…) avec des croix sur le dos et ce titre: « Actes de Sainte Justine » ! [ 7 Avril 1862 ] [ 35 ]…

Le cultivé Elie DUFAURE, quant à lui, ignorait-il tout de « l’Enfer » des Bibliothèques qu’il avait pu fréquenter ?

La condamnation de « La Religieuse » de DIDEROT visait, en 1824, semble-t-il, à protéger « la Religion » et à discréditer des textes dont les Républicains proclamaient qu’ils étaient « le meilleur antidote contre le poison réacteur de la superstition et de la servitude »… C’est ce qu’estimeront les GONCOURT : « Quel coup à cette émigrée qui rentre en FRANCE : la religion ! Quel contrepoids au mouvement qui porte ce peuple à l’agenouillement » [ 35 ]…

La figure de la nonne, « noceuse et libertine », sera un archétype récurrent et presque intemporel de la littérature érotique classique, qu’il s’agisse de la volonté « politique » délibérée et préméditée des auteurs ou plus simplement de l’expression d’un fantasme masculin très largement partagé et ancré dans les libidos !

En Octobre 2001, par exemple, les « Editions Blanche » dirigées par Franck SPENGLER [ lequel n’est autre que le fils de Régine DEFORGES ] ont publié un court texte érotique datant de la fin des années 1940, intitulé… « La Nonne », signé d’un pseudonyme par le « Comte d’IRANCY » et dont le Chapitre premier [ pour ne citer que celui-ci ] est sous-titré : « où deux jeunes personnes innocentes, dont l’une sait pourtant davantage qu’il convient, sont placées, sur les conseils d’un abbé perfide, dans un établissement où elles feront connaissance avec le vice » ! [ 36 ]… Le ton est donné !!! « La Nonne » est un « texte d’une franche pornographie joyeuse et iconoclaste dans la tradition des textes érotiques anticléricaux » va jusqu’à préciser le prière d’insérer éditorial…

 

LE « MAL DES ARDENTES »… OU UNE « SCANDALEUSE » CHEZ LES SŒURS…

 

S’étant rendue « coupable » de quelque relation saphique dans son adolescence, la jeune Régine DEFORGES a été renvoyée de l’Institution Saint Martial de LIMOGES où elle était scolarisée…

« La mère Supérieure n’a jamais oublié la fois où le regard de Régine l’a mise en difficulté. Cette femme saisit l’occasion d’être inflexible, de ne pas pardonner. Sans autre information que des rumeurs de sacristie, elle signifie à Bernadette [ la mère de Régine ] le renvoi de la scandaleuse et par ricochet celui de sa sœur, se retranchant avec élégance derrière les plaintes inévitables des autres parents, pour s’interdire le moindre geste magnanime (…) », écrit l’un des biographes de Régine DEFORGES, Marc-Emile BARONHEID, dans « Régine DEFORGES - l’inconduite » [ 37 ].

Le même Marc-Emile BARONHEID poursuit : « (…) En 994, la population de LIMOGES souffrit d’un fléau appelé « mal des ardents », dû en fait à l’absorption de seigle contaminé par l’ergot. D’après la tradition ce mal prit fin grâce à une procession de reliques de Saint Martial, évangélisateur et premier Evêque de LIMOGES… La Mère Supérieure de l’école battant pavillon du Saint n’avait rien fait d’autre qu’extirper une seconde fois le dangereux ergot, en éliminant cette diablesse durablement atteinte du « Mal des Ardents » ! [ 37 ]…

Renvoyée donc, la jeune Régine DEFORGES, pour certainement avoir montré trop peu, contrairement à Françoise DUFAURE, de « dispositions ( tout au moins en apparence ! ) à la vertu » !!!

Régine DEFORGES, devenue finalement un auteur - à succès- , signera un premier « essai historique » qu’elle intitulera « La Révolte des Nonnes » [ ! ]… Mais celui-ci viendra après bien des « scandales » d’édition…

Régine DEFORGES – assagie ? - commettra, plus tard, un livre pour… enfants, qu’elle titrera… « Le Couvent de Sœur Isabelle » et qu’elle aura rédigé alors qu’elle effectuait une « retraite » chez les… « Visitandines »…

Les religieuses seraient-elles une constante dans son inspiration ? Ou serait-ce le fruit d’une réconciliation ?

« Je suis retournée dans différents couvents (…) mais toujours chez les Visitandines (…), je baignais dans une atmosphère de paix, de calme ; c’était une vie très ralentie, rythmée par l'appel de la cloche pour les offices, les repas, les récréations. Je lisais, je brodais, je dessinais »…

« Les religieuses, du moins celles auxquelles je me suis heurtée autrefois, étaient de pauvres filles qui s’étaient réfugiées là pour échapper aux travaux des champs où à une condition d’épouse qui les effrayait. Sur la quantité que j’ai connue, rares devaient être celles qui avaient vraiment la foi », estime aujourd’hui « l’ardente », [ la toujours… ardente !!! ], Régine D. … [ 38 ].

 

UNE AUTRE « SCANDALEUSE »… POURTANT ELEVEE CHEZ… LES SŒURS !

 

Régine DEFORGES apprécie les « visitandines »… Est-ce un sentiment partagé ?

Dans un livre de Souvenirs [[ dont la « quatrième de couverture » de mon édition de poche recommande : « à lire sans a priori, l’imagination aux aguets et le sourire aux lèvres », et dont le « prière d’insérer » s’interroge ainsi : « imaginait-elle en sortant de chez les Visitandines qu’elle serait un jour « Madame Claude ». Sûrement pas » ]], Claude GRUDET, « proxénète mondaine », évoque longuement les conditions de son éducation ( de sa bonne éducation !!! ) dispensée naguère par des religieuses ! [ 39 ]…

« A la rentrée de Septembre on m’a revêtue d’une robe noire dont les plis serrés sous l’empiècement de la poitrine et le col blanc constituaient les seuls ornements. On m’a mis au cou une grande croix d’argent et aux pieds des godillots montés sur d’épaisses semelles (…). Ma mère m’a conduite au couvent des Visitandines (…). Les murs qui donnaient sur l’avenue ne comportaient pas d’ouverture sauf la porte cochère (…) percée dans l’un de ses vantaux d’une minuscule ouverture grillagée. Lorsqu’on sonnait l’œil noir de la sœur tourière apparaissait derrière le grillage (…). La porte franchie j’ai découvert (…) un essaim de filles de tous âges, tout de noir vêtues, que dominaient les pointes blanches des cornettes des religieuses (…). Pendant plus de dix ans, j’allais vivre entre ces murs (…) un labyrinthe inextricable de voûtes impressionnantes, d’escaliers interminables (…). Nous avons accompli ensuite, pour la première fois, sous la houlette d’une femme sèche (…) le trajet immuable que nous répéterions pendant des années : cours dans la haute salle de classe, salut à la chapelle, étude, dîner succinct - bouillon de légumes, pain , fruit - deuxième étude et coucher. Dans notre dortoir quasi sans chauffage comme toutes les pièces du couvent, régnait une humidité glacée (…). La règle stricte imposée par les sœurs ne me pesait pas. Je m’accordais parfaitement du silence, des horaires - on se levait à cinq heures en été, à six heures en hiver -, de la nourriture frugale et mal préparée… », se souvient avec précision Claude GRUDET [ 39 ].

« Madame Claude », dans un autre ouvrage de souvenirs et de réflexions qu’elle avait écrit antérieurement confirme les faits : « je suis entrée dans une institution religieuse, au Couvent pour tout dire, où toute la vie était réglée par le carillon de la chapelle, messe à six heures, salut à 17 heures, cours intensif d’instruction religieuse. On y entrait à six ans, on en sortait à dix huit »… [ 40 ]

« Nous étions toutes pensionnaires, soumises à un règlement très strict : une seule permission de sortie par mois. Interdiction de parler, sauf durant une récréation bien précise. Nous n’avions pas le droit d’être deux, il fallait être trois. Il fallait dormir les bras au dessus des draps et des couvertures. On nous expliquait ce que toute jeune fille de bonne famille doit savoir. La formation était dure et rude mais des lois précises nous conditionnaient pour notre vie future » … [ 40 ]

Quelques années auparavant encore, à des femmes journalistes qui l’interrogeaient sur son enfance, « Madame Claude » répondait : « lorsque je n’étais pas en vacances, je ne me souviens que d’une petite fille en uniforme noir et de cette surveillante qui me paraissait immense, qui m’attendait toujours au haut d’un escalier ( du moins est-ce le souvenir que j’en ai ) et qui avait décidé, une fois pour toute de chasser mes démons et de faire mon bien. Bien entendu, comme tous les enfants je n'avais aucune conscience d'avoir des démons. Bien entendu aussi ce devait être les siens [ le fameux « mal des ardentes » ??? ].

Puis Claude GRUDET de poursuivre : « quelquefois quand je me montre dure, peut être odieuse avec les jeunes filles de ma propre institution [ Institution !!! ], il me semble retrouver, en moi cette fois, cette Surveillante Générale. Nous avons élevé, elle et moi, des jeunes filles pour une affectation différente et nous luttions cependant toutes les deux contre le désordre : elle pour créer des « Saintes » ( et elle a échoué ), moi pour créer « des jeunes femmes merveilleuses » ( je crois parfois avoir moins échoué ) » [ !!! ] [ 41 ].

Suis-je en train de m’éloigner par trop de mon propos initial qui ne porte que sur… Françoise DUFAURE ? Non ! Je ne le crois pas…

Sans doute y-a-t-il eu moins de différence entre les conditions d’internat et de discipline rencontrées par Françoise DUFAURE chez les Ursulines de BRIVE et par Claude GRUDET, chez les Visitandines de CAHORS, voire par Régine DEFORGES à l’Institution Saint-Martial de LIMOGES, à quelque quatre-vingt ou cent années de distance, qu’il n’y en aura ensuite pour des générations d’internes – d’ailleurs de plus en plus réduites - au cours de ces trente dernières années… au fur et à mesure que les conquêtes de 1968 saperont progressivement mais irrémédiablement la rigidité archaïque des institutions religieuses, même des plus obstinément et anachroniquement conservatrices !!!

Je note aussi, ici, pour l’anecdote, que le grand père maternel de « Madame Claude » un « Italien d'origine » avait « rencontré à BRIVE la Gaillarde - le nom de la ville constituait à lui seul tout un programme - une grande femme autoritaire. Il l’avait épousée ». Nous étions alors au dix neuvième Siècle ! … Et Madame Claude de se trouver là des racines Corréziennes ! [ 39 ]

Je ne peux pas manquer non plus de relever comme « des signes », dans la critique « littéraire » de l’ouvrage de Madame Claude « Madam », que Jean-Edern HALLIER, très en verve avait ciselée, toutes les nombreuses références qu’il y avait intégrées tant sur le XIXème siècle que sur des auteurs que je cite moi aussi fréquemment dans le cadre de mes travaux généraux, voire aussi de ces propos plus particuliers, à savoir les FLAUBERT, SUE, SADE, DUMAS, BALZAC, STENDHAL ou SAND... etc. [ 42 ]

Jean-Edern HALLIER voit en Madame Claude une « descendante des « Mystères de PARIS » d’Eugène SUE », puis de citer FLAUBERT : « notre siècle est un siècle de putains, et ce qu’il y a de moins prostitué jusqu’à présent ce sont les prostituées »…

Et HALLIER de continuer ainsi : « son pensionnat de jambes en l’air, c’est au fond l’héritage de la grande tradition du Libertinage du XVIIIème Siècle. Il y a « les Bijoux Indiscrets » de ces messieurs selon DIDEROT et « la Philosophie dans le Boudoir » selon le Marquis de SADE. « L’Ecole des Femmes », çà fonde la nation future. L’avenir de l’humanité repose sur la question de « l’Education Sentimentale ». Chez Madame Claude tout est propre. Il n’y a pas d’argent sale mais le blanchiment du vice. Elle joue à la fois le rôle de « Justine ou les Infortunes de la Vertu » et de « Juliette ou la Prospérité du Vice » du Marquis de SADE… [ 42 ]

« Avec la pureté de la première [ Justine ], sa droiture, son honnêteté et son innocence profonde l’auront conduite à passer une vie entre quatre murs, incarcérée à la fois par l’injustice et sa propre naïveté. Ceux du Couvent où elle a été élevée, ceux des maisons de passe, et enfin ceux de FLEURY-MEROGIS… Au moins a-t-elle ceci de commun avec le Divin Marquis d’avoir été enfermée toute sa vie. Sauf qu’à part sa dernière Bastille, toutes ses Bastilles à elle étaient délicieuses, capitonnées, moelleuses et parfumées chez BALENCIAGA [ ! ] »  (…) [ 42 ]

HALLIER poursuit : « avec la seconde, [ Juliette ], c’est la mère supérieure du vice, la détourneuse des jeunes filles pures, la gardienne d’oies blanches du Bas-PERIGORD et la recouseuse d’hymen, la corruptrice du demi-monde avec lequel le grand monde s’encanaille… C’est une sainte mais c’est aussi une diablesse ; c’est la Jeanne d’ARC de la haute prostitution mais aussi la TENARDIER de la jet-set, c’est le double visage de la salope et de la victime (…), c’est la rédemption du mal puisque dans le vice même la nature humaine la plus basse peut être rachetée par le bien (…). Chacun sait qu’il n’y a que deux types de femmes : la maman [ ou l’arrière arrière grand maman !? ] et la putain ! »…

Ce ne sont là que quelques extraits des écrits du génial provocateur !!! [ 42 ]

 

DU REGLEMENT DU PRIX DE LA PENSION DE FRANCOISE...

 

Si l’on peut aisément imaginer, sans crainte d’un démenti, que les conditions d’internat de Françoise DUFAURE chez les Ursulines de BRIVE furent spartiates, il n’en reste pas moins qu’elles générèrent aussi un coût pour sa famille !

L’objet du courrier du 21 Avril 1855 adressé à Elie est d’ailleurs relatif au règlement du prix de la pension de sa sœur Françoise…

Entrait-il dans les habitudes de la Mère Supérieure de correspondre à ce sujet avec les « parents » d’élèves ? Il semble bien que oui !!!

S’adressant à Elie, elle débute ainsi son courrier : « il serait à souhaiter que toutes les personnes qui nous doivent fussent aussi exactes et en même temps aussi honnêtes que vous, nous n’aurions pas besoin de faire tant de réclamations qui nous deviennent quelques fois pénibles » !!!

Certes mais la famille DUFAURE a bien du déjà être relancée ! « Ce n’est qu’à cause des charges de notre maison que nous avons demandé ce qui nous est dû », poursuit « Sœur Louise, Supérieure » !

Est-ce le décès, à l’automne 1854, de Pierre DUFAURE qui a rendu les Sœurs inquiètes quant au recouvrement de leur créance ? Craignent-elles que le règlement de la succession empêche la famille d’honorer ses dettes ? Qu’Elie DUFAURE se fasse « prier » ? Est-ce la perspective de non-paiement qui les a poussées à se manifester ? Peut-être ! …

Et ce même si la Supérieure affirme quant au paiement de la créance réclamée : « mais soyez bien convaincu que nous n’avons eu à ce sujet aucune crainte » ! [[ affirmation de Jésuite ? Non, foi d’Ursuline : oui !!! ?  ]]… « Toutefois nous ne voulons pas vous imposer l’obligation de nous envoyer aussitôt notre lettre reçue ce qui reste encore à payer. Nous laissons à votre délicatesse et à votre exactitude le soin d’en fixer l’époque, étant bien certaines que cette somme nous sera acquittée aussitôt que cela vous sera possible » !!!

C’est écrit avec délicatesse certes, mais le message est clairement exprimé !!!

« Le chiffre de la pension ou des avances faites s’élevait à 414 F, nous avons reçu la dessus 200 F le 21 Avril », précise la Supérieure…

Sa réponse, par retour de courrier, tient lieu certainement du reçu que Maître DUFAURE n’aura certainement pas manqué de réclamer, avec une certaine insistance, en envoyant un premier acompte de 200 F…

La quittance définitive sera établie le 10 Septembre 1855 et signée par « Sœur Félicité économe »…

Cette quittance est rédigée sur un petit carré de papier « pré-imprimé » à l’entête du « Pensionnat de Sainte-Ursule de BRIVE », laquelle quittance « reconnaît » que l’établissement a reçu d’Elie DUFAURE la somme de 410 F pour « solde de la pension et avances faites pour Melle Françoise du FAURE sa sœur »…

La Supérieure évoquait les « charges de notre maison »… et je remarque que le modèle de quittance n’a effectivement guère fait l’objet de renouvellement ce qui peut témoigner d’une certaine gêne financière…

Le format de la date pré-imprimée débute par « 183  » et un trait de plume s’avère nécessaire pour transformer ce « 18- 3 » en « 18- 5  » pour donner millésime certain au document, à savoir… « 1855 » !  … Pas de gaspillages des stocks pré-imprimés et ceux-ci franchissent donc les décennies … Vraisemblablement des moyens disponibles trop limités pour les renouveler plus fréquemment !!!

Le relevé de créance, destiné à Pierre DUFAURE, pour la « Pension de Melle sa fille année scolaire 1852 - 1853 » a été établi sur papier libre, en forme manuscrite, le 18 Août 1853, par « Sœur Félicité économe » et a été acquitté le 17 Septembre 1853.

Le montant de cette créance se décomposait ainsi qu’il suit :

 

Pour 10 mois à F 25      250 F

Frais d'exercice                 5 F

Total                               255 F

 

« Deux cent cinquante cinq Francs », une somme déjà conséquente pour la province du LIMOUSIN, et surtout pour la pension… d’une fille !

CORBIN rappelle que le prix de pension, « relativement élevé », empêche les enfants des familles modestes de fréquenter les établissements secondaires, d’autant qu’il n’existe, en 1864, aucun élève boursier dans les Collèges de la CORREZE…

Alain CORBIN note cependant que les prix de pension n’avaient pas augmenté en LIMOUSIN depuis le début de la Monarchie de Juillet [ 17 ] :

 

PRIX DE PENSION DANS LES PRINCIPAUX COLLEGES DE LA CORREZE

 

                                                1817-1835                           1835-1864

  Collège de TULLE                    420 F                                   420 F

  Collège de BRIVE                350 et 380 F                            420 F

  Collège de TREIGNAC             320 F                                   320 F

 

A titre de comparaison, il en coûte à PARIS environ 600 Francs par an pour un interne dans un établissement public et apparemment 800 Francs [ « tarif courant, sans rabais » ] dans l’institution privée où Louis VALLEZ a placé son fils Jules, en 1848 – 1849… non sans avoir donné des cours particuliers tout l’été 1848 pour parvenir à amasser la somme nécessaire [ 29 ].

Jules VALLES suit les cours du Lycée BONAPARTE, ( qui est devenu aujourd’hui le Lycée LOUIS le Grand ), qui assure seulement les cours magistraux… Le suivi des études et l’internat sont dévolus à seize pensions privées rivales les unes des autres… et pour qui les résultats de leurs pensionnaires ont une grande importance… en asseyant leur réputation… et par suite leurs tarifs !!!

Par la faute de ses parents, Jacques VINGTRAS [ alias Jules VALLES ] va être humilié chez LEGNAGA [ alias LEMAIGNAN, qui dirige une pension ], car « sa ridicule de mère » envoie des bocaux de cornichons au directeur et son père a marchandé le prix de la pension sur la foi de futurs brillants résultats de son rejeton et a obtenu un rabais de 300 F sur le prix de pension… [ ce dont Jacques VINGTRAS est convaincu, mais Jules VALLES beaucoup moins ! ]… Il reste que LEGNAGA ne cesse de reprocher à Jacques de trop manger et d’être une mauvaise bête à concours… Etait-ce aussi le cas du « vrai » LEMAIGNAN vis à vis de Jules ? ...

« Je suis engagé au rabais et je devrais avoir des Prix, je n’ai rien eu et je mange beaucoup », soupire Jacques VINGTRAS avant de conclure : « c’est pour trois cent Francs que j’ai tant souffert ! » [ 44 ].

Françoise DUFAURE a-t-elle « souffert pour 255 F » ou encore « pour 300 F », mais aussi… a-t-elle « trop mangé » ?

Lorsqu’elle était interne chez les Ursulines, Claude GRUDET affirme s’être « concentrée sur le contenu de [ son ] assiette, une tomate crue baignant dans un peu d’eau, suivie de légumes verts indéfinissables baignant aussi dans l’eau et d’une pomme clocharde à la peau molle » [ 39 ]…

Avec un regard plus contemporain et non celui de l’élève pensionnaire, Régine DEFORGES affirme : « je vous signale en passant qu’on mange bien chez les Sœurs, car tous les légumes proviennent de leur potager » [ 38 ]…

Régine DEFORGES a tout de même gardé un souvenir d’antan : « pendant les trois jours de la retraite » écrit-elle, « l’ordinaire de la cantine était des plus simples. La mortification s’étendait jusque dans nos assiettes » [ 44 ]…

Et si Régine DEFORGES nous renseigne encore des aspects matériels : « je n’ai pas connu les couvents sans chauffage », on peut cependant légitimement penser que tel ne fut pas le cas pour Françoise DUFAURE qui aura sans doute été habituée tant aux repas frugaux qu’aux dortoirs glacés !!!

 

UNE LETTRE DE SŒUR STANISLAS… « SŒUR STANISLAS VOUS AIME… »

 

Datée du 18 Octobre 1858, « Sœur Stanislas » a adressé à « Mademoiselle Françoise DUFAURE à ALLASSAC, CORREZE », une « longue épître » depuis « notre monastère de Sainte Ursule », sans omettre de porter en entête sous forme manuscrite : « J M J » [ pour « Jésus Marie Joseph » ] à gauche, une « + » [ une croix ] au centre, et la devise « Vive Jésus dans nos cœurs » sur la droite…

Dans cette correspondance Sœur Stanislas évoque largement son état de santé défaillant : « vous avez du apprendre par anaïs dans quel état j’ai été pendant fort longtemps (…) des crises de trois ou quatre heures pendant lesquelles je demeure comme une personne à l’agonie (…) j’aime mieux porter ma crois [ sic ! ] avec mon sauveur que de jouir de la santé puisqu’il ne le veut pas » ! …

Sœur Stanislas assure Françoise DUFAURE de son affection : « si vous avez l’idée que je ne vous aime plus, oubliez le passé, bonne amie, et demeurez bien persuadée que sœur Stanislas vous aime et a pour vous la même affection que lorsque vous étiez à Ste Ursule »…

On est loin des sentiments formés, semble-t-il, par les Sœurs de l’Institution Saint Martial vis à vis de Léone [ alias Régine-Marie-Léone DEFORGES ] tels qu’ils sont consignés dans son roman « autobiographique » [ à la Jules VALLES ? … ] « le Cahier Volé », et tels qu’ils lui auraient été rapportés par sa mère à l’issue de l’entretien que celle-ci avait eu avec la Supérieure de l’Institution…

« Elle m’a dit (…) qu’elle avait senti tout de suite chez toi une nature mauvaise et profondément perverse. Que ton caractère était tellement buté que les religieuses les unes après les autres venaient se plaindre de toi, disant qu’elles n’arrivaient à rien avec toi, que non seulement tu étais distraite, paresseuse, menteuse et insolente mais que tu empêchais tes camarades de travailler (…). Si elles t’ont gardée si longtemps c’est par estime pour nous et surtout pour ta grand-mère : « une femme si convenable, si courageuse » ! [ 45 ]…

Les sœurs s’étaient-elles vraiment trompées sur la nature profonde de Régine ? Divers aspects de la vie personnelle et de la vie professionnelle de la « scandaleuse » les conforteraient sans doute dans l’idée que non… si elles étaient amenées à formuler à nouveau un jugement sur l’intéressée… sans avoir pris la peine d’accommoder leur « échelle de valeur » aux « mœurs des temps présents »…

En tout cas le côté provocateur de Régine DEFORGES, que d’aucunes qualifieraient de « penchant pervers », est demeuré… à l’évidence !

« Régine est le jouet d’un narcissisme évident », estime son biographe Marc-Emile BARONHEID [ 36 ], lorsqu’elle « exhibe l’au-delà de ses bas sur l’affiche des « Contes Pervers » où « elle se montre en religieuse aguichante »…

Régine de nous apprendre aussi, en confidence, qu’elle « s’approvisionnera régulièrement en bas de coton noir - qu’elle portait même en plein été, allant jusqu’à les compléter de chaussures de béguines ! - à la boutique d’articles religieux de Saint-SULPICE, jusqu’à ce qu’elle ne soit rachetée par la couturière Agnès B. (…).

Régine D. admet « le mélange de provocation et de gourmandise » [ 37 ]…

Elle confirmera un plus tard que son « idéal, c’est le costume religieux, ample, dans une coupe parfaite (…). J’ai une passion pour l’habit religieux, la blouse de paysanne et pour tous les vêtements qui s’ouvrent devant » ! [ 38 ]… De quoi se retrouver vouée éternellement aux gémonies par ses rigides tutrices d’antan !!! Non ???

Et puisque j’en suis revenu à Régine DEFORGES et à nouveaux aux vêtements, je ne résiste pas à la citer, à nouveau, en complément de propos qui précèdent et qui sont relatifs aux vêtements de couleur noire

Dans « Blanche et Lucie », un « roman » dans lequel elle évoque ses grand-mères… prénommées… Blanche et Lucie… Régine rapporte des souvenirs d’enfance et des dialogues échangés avec ses grand’mères… [ 44 ]

« Pourquoi tes robes sont toujours noires ? » demande la jeune Régine à sa grand mère Blanche

« Elle me souriait sans répondre ou me disait « c’est comme ça ! ». Lucie aussi était toujours vêtue de noir. Mais, sur elle, ce noir n’était pas aussi noir [ Lucie est rousse… comme l’est aussi sa petite fille Régine ]. Comme elles je suis souvent habillée de noir. Non comme elles par souci d’économie ( c’était çà la vérité en fait, plus que les mœurs du temps ), mais pour l’éclat que ces sombres vêtements donnent à ma peau et à mes cheveux, et pour la distance qu’inconsciemment ils imposent aux autres. Le noir me protège, m’exalte et m’oblige à une rigueur de comportement. On n’est pas la même vêtue de blanc, de rose, de vert ou de bleu. On devrait aider les femmes à trouver leur couleur, celle qu’elles habiteront bien, qui les rendra harmonieuses. Le noir est ma couleur »... [ 44 ]

Revenons-en à Sœur Stanislas qui semble, au contraire des Sœurs de Saint Martial de LIMOGES vis à vis de Régine, particulièrement soucieuse de l’affection réciproque qui devrait présider dans les relations qu’elle entretient avec ses élèves ou ses anciennes élèves…

« Si vous veniez [ « dans votre cher couvent » ] vous trouverez bien des figures nouvelles. Toutes nos anciennes ont disparues et elles ont été remplacées par de nouvelles enfants que je ne connais pas. N’étant plus au pensionnat je ne vais avec elle de sorte que celles à qui j’ai fait la classe l’année dernière prétendent que je ne les aime plus et vous bonne amie qui connaissez mon cœur vous savez s’il m’est possible de ne pas aimer les enfants que j’ai soignées »…

« Vous devez sans doute savoir que je suis occupée cette année aux classes pauvres. Que ma joie est grande, ma bonne Françoise, lorsque je me trouve au milieu de ces enfants il me semble voir notre bon Sauveur tout pauvre, dénué de tout : oh ! Que je suis heureuse ! J’aime ces enfants de tout mon cœur et je voudrais qu’il me fut permis de finir mes jours parmi elles mais, bonne amie, voilà déjà trois mois de passé [ la « longue épître » de Sœur Stanislas, commencée le 18 Octobre 1858, n’est d’ailleurs apparemment achevée que le 7 Janvier 1859 ... ]. L’anné [ sic ] s’écoule rapidement et qui sait si le bon Dieu m’accordera encore la grâce de garder mon emploi un an de plus. Que puis-je me promettre avec la maladie que j’ai. Aujourd’hui je vais bien et demain je ne pourrais peut être rien faire »...

 

AU SUJET DES « CLASSES PAUVRES »…  DE LA DISCRIMINATION SOCIALE…

 

Les « classes pauvres » : l’expression employée par Sœur Stanislas est… parlante ! … Même si celle-ci ne doit guère pouvoir être soupçonnée de tenir un discours Marxiste ! « S’agissant des écoles que les prêtres et les laïques tenaient pour être fréquentées par les classes les plus pauvres avant le dernier quart du XIXème siècle, ils tendaient, par la nature des choses, à y enseigner d’abord les connaissances les plus élémentaires ou celles tenues pour les plus élémentaires par eux : « la capacité de bredouiller son catéchisme ou une partie du service religieux en Latin… L’enseignement des premiers rudiments de la lecture, de l’écriture et du calcul » était encore chose fort rare, affirme Eugen WEBER [ 10 ]…

Encore fallait-il que les enseignant-e-s aient quelques compétences pédagogiques et une formation suffisante… L’école de SELINS ( dans le Département du CANTAL ) dans les années 1840 était dirigée par Sœur GANDILHON qui ne pouvait enseigner que des prières, le catéchisme, et les deux premières règles de l’arithmétique ( « elle avait entendu parler d’une troisième, mais ne l’avait jamais apprise » ) [ 10 ]. A BELLAC ( en Haute-VIENNE ), les enfants inscrits sur les listes d’indigence et qui allaient en classe se trouvaient isolés du reste des élèves [ 17 ]…

Dans leur fameux « Manifeste du Parti Communiste » ( édité en 1847 ), MARX et ENGELS écrivent : « Et votre éducation n’est elle pas, elle aussi, déterminée par la société ? Déterminée par les conditions sociales dans lesquelles vous élevez vos enfants, par l’immixtion directe ou non de la société, par l’école, etc. ? »… Pour MARX et ENGELS, « les communistes n’inventent pas l’action de la société sur l’éducation ; ils changent seulement son caractère et arrachent l’éducation à l’influence de la classe dominante » ! [ 46 ]. « ça n’est pas nouveau. On a tout dit ou presque sur l’aspect bourgeois de l’enseignement. L’école n’est peut-être pas la grande libératrice que l’on croyait. Elle perpétue les inégalités sociales. Elle « favorise les favorisés et défavorise les défavorisés. Des gens sérieux ont fait les comptes (…) », affirmera encore, bien plus tard, le Corrézien - enseignant de formation et d’expérience - Claude DUNETON, en 1973,  c’est à dire beaucoup plus près de nous dans le temps ! [ 47 ]…

Quelques années après la parution du « Manifeste », dans « Le 18 Brumaire de Louis Napoléon BONAPARTE », Karl MARX verra surtout dans la Loi FALLOUX de 1850 l’action de la bourgeoisie qui s’efforce « au moyen de la Loi sur l’Enseignement, de maintenir l’ancien état d’esprit des masses »… … Et Karl MARX de s’étonner alors que « les Orléanistes, les bourgeois libéraux, ces anciens apôtres du Voltairianisme et de la philosophie éclectique, confient à leurs ennemis héréditaires, les Jésuites, la direction de l’esprit Français » [ 48 ]…

Nous étions alors en 1852…

Un siècle plus tard exactement, [ elle situe très précisément les souvenirs qu’elle évoque en l’année 1952 ], Annie ERNAUX, encore enfant, fille de petits commerçants et élève d’une institution privée confessionnelle à YVETOT, en NORMANDIE, se trouvera confrontée à une véritable « ségrégation de classe »… [ 49 ]

« Il y avait deux cours de récréation. L’une pavée, sans soleil, assombrie par la frondaison d’un arbre élevé, était livrée aux élèves peu nombreuses de la section dite « école libre », composée des orphelines d’un établissement situé à côté de la Mairie et des filles dont les parents n’avaient pas les moyens d’acquitter la facture d’externat » [ … Les « classes pauvres » dans la « classe pauvre » ? ]… « Une seule maîtresse [ … telle l’était Sœur Stanislas ? ] leur faisait la classe, du cours élémentaires à la sixième, où elles entraient rarement, allant directement à « l’enseignement ménager ». L’autre cour, vaste, ensoleillée, attribuée aux élèves payantes du pensionnat proprement dit - filles de commerçants, d’artisans et de cultivateurs - s’étendait devant toute la longueur du réfectoire et du préau (…). Elle était limitée d’un côté par la chapelle aux vitres grillagées et de l’autre par un mur où s’accotaient de part et d’autres des waters sales qui la séparait de « l’école libre » (…). Les deux cours communiquaient par une ouverture sans porte dans le mur des waters. La vingtaine d’élèves de l’école libre et les cent cinquante à deux cents du pensionnat ne se voyaient qu’aux fêtes et à la communion solennelle, elles ne se parlaient pas »… [ « N’étant plus au Pensionnat je ne vais avec elles… » ]… « Les filles du pensionnat reconnaissaient celles de l’école libre à leurs vêtements qui étaient parfois les leurs, mais usagés, abandonnés par leurs parents à des nécessiteuses »… [ « Il me semble voir notre bon sauveur tout pauvre, dénué de tout »... écrivait Sœur Stanislas ! ]… Petit à petit, l’enfant, puis l’adolescente, Annie ERNAUX, prendra conscience des détails qui marquent son « appartenance à une classe vis à vis de laquelle l’école privée ne manifestait qu’ignorance et dédain » [ 49 ], et ceux-ci ne cesseront de la hanter et de traverser par la suite l’ensemble de son œuvre si bouleversante…

 

« NOTRE CHER COUVENT »…  LA QUESTION DE LA « VOCATION » …

 

Les formules qu’emploie au fil des lignes Sœur Stanislas pour s’adresser à Françoise dans sa correspondance sont semblables à une litanie : « Ma bonne Françoise », « bonne amie », « Ma bonne Françoise », « bonne amie », « Ma bonne Françoise », « bonne amie », « Ma bonne Françoise »…

Reprenez donc cette correspondance ! … Vous verrez ! … Je n’invente rien !

Est-ce seulement le témoignage d’une affection « commune », ou celui d’une affection plus « particulière » ? … Françoise DUFAURE n’est elle considérée seulement comme une banale ancienne élève ?

« Votre cher couvent »… « Tant de figures amies » … « Si vous pouvez sans que cela dérange votre famille je vous engagerais à assister à la retraite plusieurs de nos anciennes élèves ont obtenues cette permission et sans difficulté vous pourriez obtenir la même faveur » ...

Françoise DUFAURE a-t-elle envisagé un moment, ( ou a-t-on envisagé pour elle ? ), la prise du voile ? … Cette question de la « vocation » n’a pas dû manquer de se poser, à un moment ou à un autre, avec un degré d’acuité qui nous demeurera vraisemblablement inconnu à tout jamais…

Cette question, je ne peux manquer de me la poser à mon tour... Comme Daniel ZIMMERMANN se l’est posée lui aussi à propos de « Louisette », la sœur de Jules VALLES [ 29 ].

Françoise est elle restée un temps supplémentaire au delà de sa scolarité « normale » au Couvent de Sainte-Ursule de BRIVE ? Faisant par exemple « fonction d’aide enseignante » ? ou « désirant être religieuse » ? « Ou bien coule-t-elle des journées vides à la maison en compagnie de sa mère ? » [ 29 ] … et dans le cas précis, en compagnie de sa mère, de sa sœur Marie [ Sœurs Stanislas achève son « épître » par : « Mes amitiés à Mme votre mère et à votre bonne sœur » - sic - ], de son frère Jean Baptiste… et au gré de ses aléas professionnels et de ses séjours en CORREZE, en compagnie de Berty…

« Des journées vides » pour Françoise ? je ne sais, mais j’en doute particulièrement ! A ALLASSAC il y a certainement toujours quelque chose à faire pour contribuer à faire vivre la maisonnée !!! Travaux ménagers… ou travaux agro-viticoles…

La « prise de voile » ? Les « travaux de recherche » en matière de généalogie familiales accomplis par Elie DUFAURE sembleraient indiquer qu’il y avait eu quelques précédents dans la « famille », prise dans son acception la plus large, quant à des jeunes filles « DUFAURE » ayant « embrassé la religion »…

Etait-ce un élément, sinon nécessaire, du moins suffisant, pour que Françoise DUFAURE puisse songer à s’engager résolument dans cette voie religieuse, à un moment où celle-ci est d’ailleurs en plein renouveau ?

Un Décret de 1852 assouplit les conditions d’autorisation des Congrégations, et par suite, le nombre des Congrégations féminines s’accroît fortement en FRANCE avec un rythme soutenu de plus de six fondations nouvelles par an… ( 66 créations entre 1850 et 1861 ) et de 3 500 « nouvelles sœurs » par an... [ 28 ].

Entre 1850 et 1861 on dénombrera deux fois plus de nouvelles religieuses que durant la décennie précédente…

Ce succès s’explique en grande partie par la mission que remplissent les Congrégations féminines… Elles ont une fonction essentiellement sociale : assurer la formation féminine et le soutien des malades… De ce fait les Congréganistes sont majoritairement enseignantes ( 65 % ) ou hospitalières ( 25 % ) tandis qu’une faible minorité ( 10 % ) à une activité purement religieuse… La « Bonne Sœur » fait désormais partie intégrante du paysage Français, supplantant largement la religieuse cloîtrée… [ 28 ].

Les pensionnats tenus par les Congréganistes sont principalement urbains ( en 1863, ils accueillent les trois quarts des cent mille jeunes filles scolarisées dans des pensionnats ! )…

Dans le même temps, le recrutement des Congréganistes s’effectue de moins en moins « en ville » et concerne de plus en plus les campagnes…

Les Congrégations hospitalières conservent un recrutement bourgeois élevé ( 31 % de ces Sœurs sont issues de la noblesse ou de la haute bourgeoisie, 33 % de la petite bourgeoisie, 28 % de la paysannerie )… mais ce n’est pas le cas pour les congrégations nouvelles qui bien souvent s’implantent en milieu rural et sont vouées essentiellement à l’enseignement primaire, et où le recrutement « paysan » est très fort ! ( 66 % des « Filles de la Sagesse » sont issues, au XIXème Siècle, de la paysannerie )… [ 28 ]. Les Congrégations foisonnent alors… CLANCIER relève à LIMOGES la présence des « Sœurs de Saint Vincent de Paul », des « Sœurs de la Croix », des « Sœurs de Saint Alexis »( à l’hôpital ), des « Sœurs de Marie-Thérèse » ( au Bon Pasteur ), des « Sœurs de NEVERS » ( à l’asile d’aliénés )… [ Au Vingtième Siècle, une arrière-petite-fille de Françoise, ma tante Suzanne DUFOUR, prendra le voile parmi les « Sœurs de NEVERS » et deviendra en religion « Sœur Marie Geneviève »… Elle travaillera longtemps en secteur hospitalier, en particulier à l’hôpital d’AURILLAC ]… CLANCIER relève aussi la présence à LIMOGES des « Sœurs du Sauveur », des « Sœurs de l’Espérance » et des « Sœurs de NAZARETH »…

Et tout ceci ne nuit pas, de plus, à l’implantation de cinq « Couvents » de religieuses : les « Carmélites », les « Clairettes », les « Filles de Notre-Dame », les « Sœurs de la Providence »… sans oublier les « Visitandines » ( devenues si « chères » à Régine DEFORGES ! )…

Tout cela dans une ville qui compte seulement… cinquante mille habitants à cette époque ! [ 8 ].

 

ENCORE UNE HISTOIRE DE COIFFURE… …ET DE RELIGIEUSE !

 

Françoise DUFAURE ne prendra en tout cas pas le voile… Celle que « la fortune ne (…) fera jamais agir (…) », mais que « cependant si Dieu le veut (…) [ elle ] ne demande qu’une chose c’est faire sa volonté » [ correspondance de Françoise en date du 2 Mai 1860 ], connaîtra un autre destin qu’une vie au Monastère de Sainte Ursule de BRIVE ou d’ailleurs… « Il m'arrivera ce que le Bon Dieu voudra », écrit encore Françoise, le 2 Mai 1860, et elle ne fera que ce « qui convient à ma mère et toi [ Elie, le frère aîné d’abord ! ] et à mes frères et sœur [ les cadets… ensuite ! ] »…

Régine DEFORGES évoque combien elle avait, enfant et adolescente, un « désir farouche d’indépendance et de liberté. Deux choses interdites aux petites filles, surtout à celles élevées par les Servantes de Dieu chez qui il n’était question que « d’abandon entre les mains du Seigneur », d’acceptation de sa Volonté sans chercher à comprendre (…). Partout où se portaient mes regards, mes pensées, je me heurtais à l’obéissance. OBEIR était le mot clef de toute notre éducation » [ 44 ].

L’obéissance… OBEIR… Une forme d’éducation que Françoise DUFAURE semble, elle, avoir bien intégrée… Peut être par pur consentement… ou seulement par résignation… mais non par contrainte semble-t-il… Son tempérament était-il plutôt enclin à la subordination ?

En ne renonçant pas à la vie « civile », Françoise pourra conserver la coiffure de son choix, même si comme d’aucunes elle portera aussi coiffes bonnets ou autres mouchoirs de tête !

Dans « Blanche et Lucie » [ 44 ], celle qui propose par ailleurs : « à vous de démêler non pas le vrai du faux, ce serait trop simple mais le vrai du vraiment vrai, que je ne connais pas forcément moi-même ! » [ 38 ], Régine DEFORGES, évoque un souvenir de scolarité à l’Institution Saint-Martial de LIMOGES…

Ce souvenir met en scène la Supérieure de l’Institution, et ce souvenir est directement « lié à la coiffure »… En cela il peut venir opportunément s’inscrire, me semble-t-il, en complément direct de divers propos qui précèdent…

En « retenue » un Jeudi après-midi de Juin, la jeune Régine se souvient que « les cours et les classes de l’Institution étaient vides. Les pensionnaires étaient en promenade. Un silence inaccoutumé régnait sur les lieux. Je traversai la cour principale (…). Quelqu’un pas très loin se mit à fredonner, je m’arrêtai, un peu inquiète, tant ce silence insolite m’avait fait croire que j’étais seule. Je levai la tête vers les hautes fenêtres. Une longue chevelure noire pendait à une des fenêtres, brossée lentement par sa propriétaire. J’étais fascinée par l’élégance du geste, par le mouvement lent et voluptueux du bras. Je ne voyais pas quelle pensionnaire pouvait posséder des cheveux d’une telle beauté et d’une telle longueur. La tête qui portait cette chevelure la rejeta en arrière dans un mouvement d’une grâce et d’une coquetterie certaines. Je restai stupéfaite. Ces cheveux, cette grâce, cet air qui n’était pas d’un cantique appartenaient à la Supérieure. Elle me vit. Son étonnement égalait le mien. Nous restâmes un long moment à nous dévisager. Moi éblouie par sa beauté, sa jeunesse que je n’avais pas remarquées sous la cornette. Elle, saisie, comme quand on est surpris en commettant une mauvaise action…

« Que faites-vous ici Mademoiselle ? » me dit elle d'une voix dure. Je lui expliquai que j’étais punie et j’ajoutai : « Que vous êtes belle, ma sœur ! »…

Son visage fut déformé par la rage : « Sortez, Mademoiselle, Sortez ! (…). Je me sauvais en courant, bouleversée par une telle colère (…) ».

« N’avais-je pas non seulement surpris la coquetterie de la Supérieure, mais son mensonge, ce qui était plus grave ? … En effet, peu de temps auparavant, elle nous avait expliqué les règles de son ordre, notamment le sacrifice par les religieuses de leur chevelure et l’obligation d’avoir, sous le bonnet, des cheveux ras en guise d’humilité. Je redoutais de faire les frais d'une telle découverte. Hélas je ne me trompais pas ! [ 44 ] [ allusion directe faite par Régine D. à son renvoi ultérieur de l’Institution… officiellement décidé pour sauvegarder la bonne réputation de l’établissement ! ].

« Piaos ! Jeunas ! Lou piaos ! Lou pialoux ! Pialous ! »  [ « Hé, les femmes ! Cheveux, cheveux, les petits cheveux, petits cheveux » ! ] [ 8 ] …

Religieuse ou indigente... Les couper ou pas ? … Du libre choix, de l’obligation… ou de la nécessité ! … Et toujours un voile… une cornette… un bonnet… une coiffe… un barbichet… ou alors un mouchoir de tête pour « masquer sa misère » et conserver en toute circonstance une forme de dignité !!!

 

UNE JEUNESSE ALLASSACOISE...EN ATTENTE DE DESTINEE…

 

Au sortir du « Monastère de Sainte Ursule », Françoise DUFAURE est de retour à ALLASSAC…

Son père, Pierre DUFAURE, est décédé en 1854, et dès lors il ne reste dans la maisonnée du « Barri de la Grande Fontaine », - [[ le barri : c’est le faubourg… les barris sont nés au moment où « la ville à l’étroit dans les limites de son enceinte s’établit au dehors » [ 26 ] ]] -, qu’une petite communauté familiale composée de la mère, Jeanne, la sœur aînée Marie et un frère Jean Baptiste, « Baptiste » qui est en quelque sorte « l'homme de la maison » ; puisque Elie est « monté » à la Capitale, depuis déjà plusieurs années, et ne s’en retourne dans sa « chère » CORREZE natale que lors des « vacances judiciaires » ; puisque Bertrand n’est présent que de manière intermittente, entre un retour de l’armée à fin de son engagement chez les Chasseurs d’Afrique en ALGERIE, puis un départ pour les « Chemins de Fer » en NORMANDIE suivi d’une nouvelle « retraite sans gloire » depuis le MESNIL-MAUGER, et enfin jusqu’à un mariage laborieux à se conclure sur UZERCHE…

A Baptiste la responsabilité de l’essentiel des travaux agricoles et des travaux de « force », aux femmes sans doute celle des travaux ménagers…

Peut-on imaginer que la cadette, Françoise, ait eu à ce moment là véritablement son « mot à dire », en dépit de son « instruction », lorsqu’il s’agissait de « régenter » la vie quotidienne de la maison ? Le matriarcat semblait alors dominer…

Lorsque Bertrand a voulu, sur l’invitation d'Elie, acheter un cheval pour les travaux agricoles, dans sa lettre de compte rendu en date du 4 Septembre 1856, il écrit : « j’ai fait tout mon possible pour avoir 350 à 400 F mais ma mère n’a pas voulu y mettre plus de trois cents Francs »… Car Jeanne DUFAURE tient les cordons de la bourse, et les tiendra encore longtemps, c’est à dire en fait jusqu’à son décès… Or c’est bien par la bourse que passe le pouvoir effectif de… décision !

Autre exemple de ce matriarcat, le 20 Janvier 1861, c’est Baptiste qui écrit à Elie : « ma maire ne ma pas acheté aucune espesse de vetements encorre l'année 1860 »…

Si elle n’a pas son « mot à dire », Françoise n’a pas non plus toujours son « mot à écrire »… Tout du moins lorsque Bertrand séjourne à ALLASSAC !!! L’ancien Brigadier dispose alors semble-t-il du monopole de la plume…

Mais c’est bien à sa sœur Françoise qu’Elie s’adresse lorsque Bertrand est absent... C’est elle en effet, de toutes les personnes alors présentes dans la maisonnée, qui est certainement la plus apte à lire un courrier et à décrypter une pensée « couchée » dans une correspondance…

C’est donc sa sœur Françoise, par exemple, qu’Elie « prie très sérieusement de [ lui ] répondre le jour même [ qu’elle ] recevra [ sa ] lettre pour [ le ] fixer au sujet de [ son ] vin » [ 14 Septembre 1859 ]… Une marque de confiance évidente… et d’estime aussi !!!

Les correspondances régulièrement entretenues par Elie avec Baptiste ne débuteront véritablement que vers la fin de l’année 1860, lorsque tant Bertrand que Françoise se seront mariés et « expatriés » sur les Plateaux un peu au Nord d’ALLASSAC !

Avant cela, les deux plus lettrés, auront conservé le « monopole » de la rédaction des correspondances…

Les jours se suivent et bien souvent se ressemblent à ALLASSAC, dans la monotonie et la banalité du quotidien…

Le 4 Janvier 1858, Bertrand écrit : « j’aurai un emploi quelconque je m’en occuperai sérieusement tandis que parfois le désœuvrement me conduit au café »… Bertrand reste constamment taraudé par l’incertitude qui plane sur son avenir professionnel et par ses projets de mariage qui ne parviennent à conclusion…

Baptiste songe également lui aussi à un éventuel mariage… L’évaluation des dots potentielles que réservent tel ou tel parti, qu’il convient d’évaluer et de définir, doit alimenter largement la conversation familiale le soir à la veillée…

Et, pendant tout cette période là, Françoise de servir certainement de « référence féminine » à ses frères : « La jeune personne est dans le genre de Françoise du mieux, elle a été élevée à BRIVES (…) mais le fortune n’est pas considérable » [ Lettre de Bertrand à Elie, datée du 29 Avril 1857 ]…

Le genre de Françoise : « du mieux » !!!

Des projets de mariage la concernant commencent ils aussi à être examinés par la famille « pour elle » ? … On n’en trouve en tout cas nulle trace dans les correspondances de la fin des années 1850…

Elie se contentait-il, outre ses ordres, directives ou instructions diverses, de lui adresser seulement des « pastilles » ? … « Ma chère Françoise, tu recevras par le courrier de demain ton paquet de pastilles auquel je n’avais plus pensé, je l’avoue »… [ courrier du 14 Septembre 1859 ]… Des pastilles qu’il continuera d’adresser encore après le mariage de sa sœur : « nous avons reçu les pastilles de Françoise » écrira ainsi Baptiste le 20 Janvier 1861… Ces pastilles soignaient-elles des maux de gorge fréquents ou d’autres petites misères encore ? … Petites ou grandes misères…

Les Allassacois ont en effet déjà bien leur lot de soucis… Dans la campagne Limousine, la vie est plus souvent sévère que réjouissante. On mange tout juste à sa faim et on travaille dur…

Il y a peu de distractions dans un morne et monotone quotidien répétitif… Mis à part, bien sur, des veillées, des fêtes, des mariages ou des baptêmes et quelques autres loisirs, en nombre limité et qui prennent, de ce fait, toute leur importance !

Les « quilles » semblent être le jeu de prédilection des Allassacois ! … Même si Bertrand et Baptiste ne les évoquent jamais dans leurs correspondances… mais il est vrai que celles-ci sont adressées à Elie et que ses frères doivent sûrement s’évertuer à le persuader de leur sérieux !!!

Comme les joueurs « plantent » souvent leurs quilles n’importe où, au risque d’empêcher le passage d’un attelage ou de blesser des passants en lançant la boule, les autorités municipales d’ALLASSAC se retrouvent contraintes d’intervenir officiellement pour rappeler les joueurs à plus de discipline !!!

En 1860, la Mairie d’ALLASSAC réglemente par Arrêté Municipal les jeux de quilles : « il est défendu de jouer aux quilles sur les places, rues et grandes routes, excepté dans les lieux désignés par l’autorité locale » !!! [ 8 ] …

« En thèse générale », écrira COISSAC à propos du paysan LIMOUSIN, « en dehors des saisons où le travail l’absorbe à peu près complètement, le dimanche est jour de délassement et de divertissement. On va au bourg rire et s’amuser, jouer au bouchon, aux quilles ( aus boulous ), faire une partie de « bourre », jeu de cartes favori de nos paysans, mais surtout danser la bruyante bourrée, accompagnée par la musette ou le violon lorsque toutefois on a pour danser une musique d’accompagnement » [ 13 ] …

[ Au milieu des années 1980, nouvel arrivant en HAUTE-MARNE, j’avais constaté que dans les fêtes locales des moindres villages ruraux, les « concours de quilles » constituaient souvent l’attraction majeure, ce qui n’était déjà plus le cas depuis bien longtemps en CORREZE… Mais depuis lors, cet héritage du passé semble s’être très largement estompé… dans le BASSIGNY « profond »… comme ailleurs ! ] …

Par le même Arrêté Municipal de 1860, la Municipalité d’ALLASSAC disposait aussi au sujet des baignades dans la VEZERE… « A croire que les Limousins furent les précurseurs du nudisme » s’exclame malicieusement CLANCIER, car « il est enjoint aux individus qui vont se baigner à GARAVEL [ sic ! GARAVET ] de se couvrir d’un caleçon ou d’un vêtement remplissant le même but. Il leur est défendu de se promener nus, soit à pied, soit à cheval, sur le pont de GARAVEL et sur le chemin qui conduit au bain des femmes » !!! [ 8 ]

Françoise DUFAURE allait-elle parfois se rafraîchir au « bain des femmes » ? Goûtait-elle de temps en temps au plaisir de se baigner dans la VEZERE ?…

« Quelquefois quand le temps était beau l’après midi nous allions sur les bords de la GARTEMPE, dans le pré du Père DUCHE », se souvient Régine DEFORGES, « en ce temps là, le pré était très beau, bordé du côté de la route par de grands platanes et sur le bord de la rivière de toute sorte d’arbres et d’arbustes aux branches desquels je me pendais avant de sauter dans l’eau peu profonde. J’aimais particulièrement un gros rocher au milieu de la rivière, que des générations d’enfants avaient poli de leurs jambes nues, lui donnant la force douce d’un sein de géante. Assise, entourant mes jambes pliées, je restais de longs moments à me laisser engourdir par le bruit et l’odeur de l’eau »[ 44 ]

[ Pour ma part je me souviens que c’est à « GARAVET » que je fis mes premières brasses et que j’eus tout à coup la soudaine révélation – « presque magique » - que de savoir nager… C’était au cours de l’été 1966, un 31 Juillet, j’avais tout juste sept ans et, d’un naturel pudique [ ! ], je portais… un slip de bain !!! et depuis déjà fort longtemps le « bain de GARAVET » était devenu un « bain mixte » !!! ].

En ce qui la concernait, l’Impératrice EUGENIE s’adonnait, elle, aux bains… de mer !

En 1854 NAPOLEON III avait acheté, près du « village » de BIARRITZ, une vingtaine d’hectares de terrain. Il y avait fait bâtir la « Villa Eugènie »… Les souverains se rendaient à BIARRITZ dans le train Impérial qui avait été créé spécialement par la Compagnie « PARIS-ORLEANS »… Si la vie à BIARRITZ était, paraît-il, assez monotone pour la Cour, [ selon MERIMEE ], les après midi étaient entièrement consacrés aux… bains… et aux promenades en mer ! [ 50 ]

 

UNE « FILLE A MARIER »… OU A LA RECHERCHE DU CONJOINT… IDEAL !

 

Pour ses frères Françoise était « du mieux » !!!

Pour la Supérieure de Sainte-Ursule elle avait « les plus heureuses dispositions (...) à la vertu »…

Sans aucun doute savait-elle « OBEIR »… et peut être même avait-elle aussi quelques propensions à « SE SOUMETTRE » !!!

La femme idéale pour un paysan Corrézien ???

 

« Je la revois encor, si divinement bonne,

Imprégnant tous les cœurs de son charme discret.

Son œil disait : « souris », et sa lèvre : « pardonne » !

Elle savait aimer, voilà tout son secret

Elle savait aimer, et son bonheur suprême,

Chaque jour, chaque instant, fut de beaucoup donner.

Sa vie était un don : l’offrande d’elle même,

Son esprit et son cœur, tout nous appartenait »

 

Quels prétendants sauraient ils être plus lyriques qu’Henri MARTIN [ 1 ] ? Françoise DUFAURE imprégnait-elle bien des cœurs « de son charme discret » , tant au sein de sa famille et de son proche entourage… que parmi la population masculine d’alentours, à la recherche d’un « bon parti » ?

« Pour moi, la femme idéale, c’est la femme Corrézienne, celle de l’ancien temps, dure à la peine, qui sert les hommes à table, ne s’assied jamais avec eux et ne parle pas » déclara, un certain jour de 1978, un… certain Jacques CHIRAC qui était encore bien loin de devenir Président de la République… [ 51 ] …

Jacques CHIRAC pouvait justifier de racines Corréziennes situées sur la Commune de Sainte-FEREOLE, secteur où se situaient également les racines familiales de ma grand mère paternelle, née Catherine Léa CHAUZU, le 7 Mai 1903 - soit 70 ans après Françoise - , au village de LAUBEYRIE… Commune de Sainte-FEREOLE.

Jérôme DUHAMEL, dans son « Bêtisier du XXème Siècle », a fait figurer cette déclaration « Chiraquienne », pour le moins machiste et archaïque, sous la rubrique intitulée : « CORREZE », ( ni plus… ni moins !!! ), où elle compte parmi « l’inépuisable logorrhée de l’imbécillité humaine »… [ 51 ]

Françoise DUFAURE correspondait-elle à l’image de la « femme idéale » ? Pouvait-elle devenir « la femme de la vie » d’un nommé Auguste Léonard ... DUFOUR ? Pouvait-elle envisager de quitter le Bas-Pays et de monter « sur le plateau » jusqu’au MONS d’ESTIVAUX… [ Mons, montis ... en latin : la montagne, le mont ] ?

WEBER relève que « d’une certaine façon les filles des montagnes avaient toujours souhaité vivre dans la plaine ». « les chèvres montent et les filles descendent » dit un proverbe Pyrénéen » [ 10 ]… Une Allassacoise pouvait elle monter sur le « plateau » sans se sentir devenir un peu « chèvre » ???

« L’interêt de la famille [ … Ah ! La question de la dot !!! ] et les idéaux collectifs déterminaient de façon très nette ce qui ferait un bon mari ou une bonne épouse », affirme encore WEBER, qui cite nombre de proverbes du terroir qu’il estime représentatifs de cette conception  : « Si tu te maries prend un râteau [ employé pour entasser le foin… ] et non une fourche [ employée pour l’étaler… ] », « La beauté ne se mange pas à la cuiller », « Il n’y a si belle chaussure qu’elle ne devienne savate », « A laide chatte beaux minous », « Battre sa femme c’est battre sa bourse »… [ 10 ].

L’intérêt mutuel des conjoints allait très rarement au delà de l’interêt tout court…

Et si violence latente, brutalité, exploitation mutuelle et indifférence formaient une bonne part de la vie domestique - et de la vie du village aussi - dans la famille les repas étaient souvent brefs et silencieux et offraient peu d’occasions de communiquer… Ainsi la femme Corrézienne pouvait-elle, « naturellement », rester debout et se taire !!!

Le conjoint, la conjointe, les enfants et les proches n’étaient en fait pas une compagnie, ni des compagnons, mais des aides !!!

Les hommes étaient condamnés au travaux, les femmes vouées à la reproduction et traitées comme des bêtes de somme [ 10 ]… Une réalité plutôt « sordide », éloignée de bien des « embellies » romanesques !!!

Chez les DUFAURE, à la fin des années 1850, tous les enfants - survivants - sont encore célibataires ! Et la plus jeune, Françoise, à tout de même atteint, déjà, l’âge de vingt-sept ans !

« Mariez votre fils quand vous voulez, votre fille quand vous pouvez » dit un proverbe rural  !!! … Encore fallait-il pouvoir accrocher un « bon parti », ne pas faire faire à sa famille une mésalliance ou supposée telle, et surtout ne pas saigner le patrimoine familial mais plutôt l’accroître dans toute la mesure du possible !!!

Des démographes se sont penchés attentivement sur le paysage matrimonial au XIXème Siècle… De leur étude il ressort que sur la période qui nous intéresse plus particulièrement - 1860 - l’âge moyen des femmes au premier mariage était de 25,4 ans en milieu urbain et de 25,3 ans en milieu rural [ 23 ] …

« Les hommes ne se marient pas avec des femmes d’une génération précédente donnée mais recherchent leurs épouses dans une certaine tranche d’âge, allant de quinze à trente-deux ans environ, avec préférence donnée aux plus jeunes. Lorsqu’ils vieillissent, ils continuent à rechercher des femmes jeunes et ne reportent guère leur choix sur des femmes plus âgées… Ainsi la partie est donc difficile pour les femmes » [ 23 ], celles qui sont « les filles célibataires et les veuves qui ont entre 15 et 49 ans » et qui ont la qualité de « femmes mariables »… [ 17 ]

Les avis des démographes sont partagés sur le fait de savoir si l’instruction pouvait donner ou non la possibilité de rompre avec la culture traditionnelle et donc de permettre à une femme de se marier plus ou moins jeune… L’anglais LEHNING avait observé une corrélation négative entre l’instruction féminine et la proportion de femmes mariées dans le groupe 20-29 ans qu’il expliquait par la mainmise de l’église catholique sur les établissements scolaires féminins ! [ 23 ]… Cette question reste semble-t-il entièrement à débattre !!! …

Constatons simplement que Marie DUFAURE n’a pas « d’instruction », elle est âgée de trente-quatre ans en 1860… et que pourtant elle va finalement rester célibataire toute sa vie, alors que Françoise DUFAURE, instruite quant à elle, ne va pas tarder à se marier… ( mais très sensiblement au delà de l'âge de vingt-cinq ans ) …

Selon Gérard FAYOLLE, en PERIGORD, pendant la première moitié du XIXème Siècle, « on se marie beaucoup… Les hommes entre vingt cinq et trente cinq ans, les femmes entre quatorze et vingt cinq ans » [ 18 ]…

CORBIN estime qu’entre 1845 et 1880, période qu’il étudie plus particulièrement, en CORREZE « la nuptialité se maintient à un haut niveau comparée à la moyenne Française » et il l’explique par « des mariages plus précoces » que sur le reste du territoire [ 31 ans pour les hommes et 26 ans pour les femmes, en moyenne ] [ 17 ]…

 

A PROPOS DES CORRESPONDANCES DE FRANCOISE AU PRINTEMPS 1860…

 

Il nous reste trois courriers adressés par Françoise à Elie, en date des 21 Avril, 2 Mai et 10 Mai 1860 et qui demeurent les seules traces tangibles, aujourd’hui, d’une correspondance régulière et suivie qui se serait établie entre la cadette et l’aîné…

Ces correspondances commencent toutes par la formule « Mon cher Elie » et s’achèvent par « adieu mon cher Elie, je t’aime et t’embrasse [ « de cœur » ou « de grand cœur »] et suis toujours ta dévouée sœur »…

Une formule « rituelle » en dépit de menues variantes sur la « manière d'embrasser »… « Ta dévouée sœur », certes la formule est classique pour l’époque mais à bien l’examiner on peut y déceler aussi une forme de soumission sinon consentie sciemment, du moins assumée expressément par Françoise...

En cette période du mois d’Avril 1860, Bertrand est en passe de conclure son projet de mariage « sur » UZERCHE… Ses relations avec son aîné, Elie, se sont particulièrement dégradées à ce propos… L’aîné étant hostile au projet ! Et c’est pour cela, certainement, que Françoise tient la plume et non BERTY…

« Ma mère ma chargé [ sic ! ] de t’écrire pour te prier d’envoyer 300 F à Berty comme il te les a demandés pour pouvoir faire honneur à ses affaires (…) ma mère désire donc ainsi que nous que tu les lui envoie, nous t’en seront très reconnaissantes »…. Françoise se fait donc « officiellement » la porte-parole de sa mère mais semble en même temps adhérer à ses volontés et elle le laisse clairement transparaître !!! Les « femmes » auraient-elles choisi leur camp !

Ainsi seul Elie resterait opposé au principe du mariage de Bertrand « dans la famille » JUGE ! [ car alors « on épousait une famille, non une femme ou un homme. Comme l’exprime bien le parler paysan on se mariait « dans une famille » et c’étaient aussi les familles qu’on mariait » écrit Eugen WEBER [ 10 ] ].

Le 2 Mai 1860, Elie n’a toujours pas donné suite à la requête pressante de sa famille Allassacoise… Il tient tête aux femmes, tel un « nouveau » pater familias DUFAURE !

« Ma mère est très étonné [ sic ] de n’avoir pas reçu une lettre de toi »…

Françoise met, une fois de plus, sa mère en avant, pour ensuite affirmer au sujet des fonds réclamés pour Bertrand : « on les attends avec impatience »… Et sa position personnelle me semble transparaître clairement à nouveau !

Et même Françoise d’oser adopter un ton beaucoup plus comminatoire qu’à son habitude : « Veille donc à les lui envoyer sans retard » !!!

Maître DUFAURE ne doit être guère habitué à recevoir de telles « injonctions », même si celle-ci est toujours empreinte d’une courtoisie évidente même, tout en étant plus « insolente » qu’à l’accoutumée…

Cette injonction est tout de même modérée par la suite du propos : « la dessus je te remercie beaucoup des pastilles que tu m’as envoyées, [ … encore les fameuses pastilles ! Opportunément évoquées ici pour « faire passer la pilule » un peu amère à l’aîné ? ], ainsi que des offres que tu m’as faites »… Tiens, des offres ?

Des « offres » ? Des offres de quelle nature ? Des propositions de « constitution de dot » et de concessions patrimoniales ? C’est très possible tant la question du mariage est « à l’ordre du jour » dans la famille DUFAURE à ce moment là !!!

« Quand [ sic ! ] à l’affaire dont je t’avais parlé personne ne m’en a rien plus dit. Cependant Baptiste a été à VIGEOIS pour acheter une vache et Mme VAYNE lui a dit de me dire d’aller la voire si j’y allais je voudrais ne faire qu’une visite comme je t’ai déjà dit et revenir »… L’affaire ? Une affaire ?

Madame VAYNE est-elle une « marieuse » ? L’une de ces personnes tierces capable de servir d’intermédiaire particulière entre deux familles pour des négociations d’approche, avant les « accordailles » entre la famille DUFAURE et la famille… DUFOUR, par exemple… ???

Si Françoise DUFAURE envisage d’aller chez Madame VAYNE, il lui faudra pour cela « s’habiller » et cela a un coût ! C’était le cas pour Berty, mais c’est vrai aussi pour sa sœur…

Il faut pouvoir « faire honneur à ses affaires » !!! « J’ai dit à ma mère d’envoyer Baptiste chercher un pain de sucre [ pour chaptaliser du vin ? ] elle m’a répondu que le peu d’argent qu’elle avait lui fesait besoin pour payer les journées [ à des aides journaliers ponctuels ? ] puis il faudrait m’habiller complettement [ sic ! ] et en ne sortant pas puis m’en passer » !!!

Jeanne DUFAURE tient encore ferme les cordons de la maigre bourse Allassacoise !!!

Elle adopte par philosophie, ( ou plus sûrement par… nécessité ! ), une doctrine économique de type Malthusien !!! [[ MALTHUS est mort en 1834, l’année suivant la naissance de Françoise... ]].

Ces réactions traduisent aussi la triste vérification du principe : « Mariez votre fille quand vous pouvez » ! … Et Jeanne DUFAURE ne doit pas penser avoir vraiment les moyens financiers de faire face à ces mariages qui se dessinent !

Françoise de poursuivre : « si tu veux tu peux écrire a M. VAYNE tu verras ce qu’il t’en dit si non laisse y faire, il n’arrivera que ce que le Bon Dieu voudra, je ne tiens pas plus à cela qu’à lieux et à lieux que là, si j’y tiens c’est que cela te convient, à ma mère et toi et à mes frères et sœurs, car tu sais que la fortune ne me fera jamais agir, cependant si Dieu le veut moi aussi je ne demande qu’une chose, c’est de faire sa volonté » [ 2 Mai 1860 ]…

Il me semble que l’essentiel du caractère et de la philosophie personnelle de Françoise DUFAURE, alors qu’elle est jeune femme célibataire, tient en ces quelques lignes… Il n’est point besoin de gloser indéfiniment pour relever un caractère plutôt souple et réfléchi – mais un « caractère » tout de même - empreint de beaucoup de fatalisme et d’une certaine confiance en la providence…

Ce caractère était-il « inné ou acquis » ?

Sœur Stanislas dans sa correspondance présentait déjà des traits similaires quant au « fatalisme » et quant à la « confiance en la providence »…

Le « passage » de Françoise chez les Ursulines à BRIVE avait-il forgé particulièrement son mental ou ces traits de caractère étaient-ils inscrits dans sa personnalité dès l’origine ? « Il n’arrivera que ce que le Bon Dieu voudra », « Si Dieu le veut (...) je ne demande qu’une chose, c’est de faire sa volonté »…

Piété sincère ? Simplicité naïve ? Henri MARTIN de versifier sur sa grand mère :

 

« Elle allait, trottinant, le matin à la messe,

Elle savait prier simplement le Bon Dieu,

Lui confiant « nos » pleurs, « nos » chagrins, « nos » tristesses,

Et lui disant : « Seigneur, faites qu’ILS soient heureux » !  [ 1 ]

 

« Je ne tiens pas plus à cela qu’à des lieux et des lieux que là » : une indifférence affichée par Françoise ? Ou une allusion inconsciente par les « lieues » évoquées au « caractère de distance géographique » de l’union envisagée pour elle ?

Entre 1863 et 1870, c’est 60,8 % des jeunes Voutezacoises qui épousèrent un jeune… Voutezacois [ 22 ] !!!

On se marie « chez soi », pas « à l’étranger »… qui ne se situe pas plus loin bien souvent que le… clocher suivant !!!

Le 10 Mai 1860 le contexte général n’a guère évolué au sein de la famille DUFAURE ! ... « Ma mère m’a chargé de t’écrire pour te prier d’envoyer à Berty les 1.000 F », débute encore Françoise dans un nouveau courrier, mettant à nouveau sa mère en avant, mais témoignant du sentiment général : « nous désirerions tous qu’il fit ce mariage » ! [ Même si ce serait à UZERCHE… bien loin ! A l’étranger presque ! ]

Dès après Françoise n’en vient-elle pas à évoquer le sien ? « J’ai la douce confiance que le Bon Dieu et sa Ste Mère répandront sur nous leur bénédiction et que tout se terminera le plus tôt possible et de la manière que je le désire » [ « Elle savait prier simplement le Bon Dieu » ! ]… Tout de suite elle enchaîne sur Madame VAYNE et sur un projet de mariage pour Baptiste [ projet qui n’aboutira pas… ]… mais également sur le sien peut-être : « Mme VAYNE est venu le 3 de ce mois elle n’a pas pu assez me recommandé d’aller la voir, elle m’a dit qu’elle ne me voulait pas pour un jour mais pour plusieurs elle m’a témoigné la plus vive affection du reste elle a toujours été très bonne pour moi des qu’elle m’a connue elle m’a reparlait de Melle LAVERGNE pour baptiste dont elle t’avait parlé l’année dernière elle m’a dit que cela te convenait beaucoup et que si ça convenait à Baptiste qu’elle croyait que cela pourrait se faire »… [ Pourtant si des « choses » se feront peut-être par la suite avec Melle LAVERGNE, ce sera… sans Baptiste !!! ]…

[ Je relève dans les correspondances de Françoise des Limousinismes ou impropriétés : « personne ne m’en a rien plus dit » ou « si non laisse y faire », et quelques fautes d'orthographes ou grammaticales en particulier sur l’accord du participe passé avec le verbe « avoir » ! Les Ursulines auraient-elles failli quelque peu à leur mission d’enseignement de la langue Française « académique » ? ]

 

L’EPOUSE DE « MONSIEUR » DUFOUR, du MONS d’ESTIVAUX .

 

Sont-ce les arguments et les manœuvres « négociatoires » de Madame ( et de Monsieur ? ) VAYNE qui ont été déterminantes entre les familles DUFAURE et DUFOUR pour les « accordailles » ? … Ou d’autres voies, d’autres voix et d’autres intermédiaires ont-ils été mis en œuvre ? … Je ne dispose pas de la réponse !

Toujours est-il que Françoise DUFAURE va devenir Françoise DUFOUR dans le courant de l’année 1860…

C’est peu après que son premier né, un fils qui se prénommera Elie, naîtra dans le courant de l’année 1861…

Ainsi s’établira le lien qui unira désormais nos familles… DUFAURE / DUFOUR, et qui nous relie généalogiquement à Maître Elie DUFAURE...

« Si j’y tiens c’est que cela te convient, a ma mère et toi » écrit Françoise… Ce parti « DUFOUR » convenait-il bien à Maître DUFAURE ? Très probablement !!!

L’avocat se souvenait certainement avoir écrit dans sa « Notice… » quelques années auparavant, à propos du Cardinal DUBOIS : « qu’il fut déclaré fils de Jean DUBOIS, docteur en médecine, et de Marie de JOYET de CHAUMONT (…). LEYMONERIE, dans son Histoire de BRIVE, p.197, affirme qu’il était médecin. Cette affirmation, donné par un homme qui avait entendu les contemporains du Cardinal, est justifiée par grand nombre d’actes publics, notamment par le suivant, reçu par Maître LASTEYRIE, Notaire à ALLASSAC, le 28 Décembre 1652 : « comme soit ainsi que haut et puissant Seigneur noble Jean de Saint-VIANCE, Seigneur Baron dudit lieu, de La BASTIDE et Vicomte d'OBJAT et autres places, dès le 28 Décembre 1652, aye affiermé à M. Jehan DUBOYS, Docteur en Médecine, autre Jehan DUBOYS habitant de la ville de BRIVE, et à M. Guilhaume DUFOUR, Notaire Royal, du village du MOND, Paroisse d’ESTIVAUX, et à Pierre DUBOYS maître apothicaire de la ville d'ALLASSAC et M. Pierre AGUIRE, Juge de ROFFIGNAC et aussi habitant dudit ALLASSAC, seavoir, etc. » Suit l'énumération des droits seigneuriaux affermés moyennant la somme totale de 9.000 Fr sur diverses communes, dans lesquelles était comprise celle d'ALLASSAC »…

Si Maître DUFAURE avait souligné typographiquement la présence de Jehan DUBOYS et de Pierre DUBOYS dans cet acte, je souligne pour ma part celle de : « M. Guilhaume DUFOUR, Notaire Royal, du village du MOND, Paroisse d’ESTIVAUX ».

Elie DUFAURE n’avait pas pu ne pas se remémorer ce point particulier de ses recherches lorsqu’il s’était agi de consentir au moins moralement à unir la destinée de sa sœur avec un Monsieur… DUFOUR, du MONS d’ESTIVAUX !

Si un autre DUFOUR, du MONS, Pierre, était devenu Procureur du Roi dans l’immédiat après 1789, Auguste Léonard DUFOUR, le futur conjoint de Françoise, qui nous intéresse ici plus particulièrement, est déjà, ou est sur le point de devenir, Maire de sa Commune d’ESTIVAUX, c’est à dire qu’il jouit de notoriété et de considération auprès de ses concitoyens… Il est vrai que les « élites rurales » ne se renouvellent guère…

A ALLASSAC, Mathieu ALEGRE est Maire depuis le mois de Septembre 1837 et le demeurera jusqu’en Octobre 1870 [ 2 ] et à DONZENAC, de 1855 à 1870, c’est Joachim JUGE qui sera le « premier magistrat » local [ 26 ]…

Issu d’une famille « dominante » à la respectabilité établie « Monsieur DUFOUR » ne pouvait que convenir en tant qu’époux… Sans doute était-il déjà relativement âgé - vraisemblablement trentenaire - au moment du mariage…

Est-ce lui déjà qui achetait du vin des DUFAURE ? Ou son père ? Ou encore un proche de sa parentèle lorsque Pierre DUFAURE dans son carnet de comptes consignait : « le 27 7bre [ 1850 ] jen ai vendu une charge a mr DUFOUR dél Mon (...) » ?…

En tout cas Auguste DUFOUR jouira d’un grand respect de la part de ses beaux-frères DUFAURE ...

Lorsqu’il parle d’Auguste DUFOUR, dans une correspondance adressée à Elie en date du 28 Avril 1861, Baptiste parle de « Monsieur DUFOUR »… « Monsieur DUFOUR je ne sais pas s’il a achetté les essalats » ...

Elie DUFAURE tient le « dossier de mon beau frère DUFOUR » et chacun sait que ce sont « les bons comptes qui font - en principe - les bons amis » !

Quant à celle qui est devenu l’épouse de « Monsieur » DUFOUR, Françoise, elle parle à ses frères de « Auguste », et elle nomme donc son conjoint par son prénom en un terme moins neutre que « mon mari » ou « mon époux » dans son courrier du 18 Décembre 1863… Ce détail – l’emploi familier du prénom - me paraît pouvoir témoigner a priori d’une bonne entente entre les conjoints DUFOUR...

 

UNE UNION HARMONIEUSE ? OU L’EPOUSE, L’EMPOISONNEUSE ET LA… PUTAIN !

 

« CORREZE que j’aime : désolée et frileuse, fondue dans ses gris... » [ 3 ]… Il s’agit là d’une notation « automnale » de Denis TILLINAC, rappelant opportunément qu’en dépit de sa beauté et de sa verdure la CORREZE peut aussi faire naître le « spleen » dans bien des tempéraments…

De par son mariage, l’enfant du Bas-Pays Corrézien, d’ALLASSAC, « la clef du Riant Portail du Midi », Françoise DUFOUR, va être obligée de s’adapter désormais à un climat et à des paysages sensiblement plus « rudes » - qui sont ceux d’ESTIVAUX, déjà sur contrefort du plateau Corrézien - que ceux qu’elle connaissait dans sa contrée natale, qui par bien des aspects présente déjà un caractère « pré – Aquitain » ! Mais d’ALLASSAC au MONS d’ESTIVAUX, en dépit d’un fort dénivelé, il n’y pourtant que quelques kilomètres ! L’éloignement, « à des lieues et des lieues », restera donc finalement pour Françoise tout relatif…

Le choc du dépaysement fut bien plus grand pour la jeune Parisienne Marie CAPELLE une vingtaine d’années auparavant à peine…

Marie CAPELLE avait épousé Charles POUCH LAFARGE, maître de forges établi au GLANDIER, et qui était aussi le Maire de la Commune Corrézienne dont dépendait son « château » [ 8 ]. Charles POUCH LAFARGE avait décrit à sa future cette bâtisse, son « château », comme « une agréable demeure dont les ardoises bleues se perdent dans le bleu du ciel et dont les terrasses blanches descendent sur un jardin aux carrés symétriques, aux bordures de buis, aux jets d’eau rococo ... » [ 52 ].

Las Marie LAFARGE, jeune mariée, n’avait découvert en fait, au bout d’un « sentier plein d’ornières », qu’une « grosse maison grise, fortement délabrée » dont les « murs se lézardaient » et « les toits d’ardoises montraient quelques manques (…). Quant au jardin, c’était une friche où les herbes folles s’en donnaient à cœur joie. L’endroit, cerné d'immenses sapins noirs, était sinistre, la maison lugubre, suintant l’humidité, la négligence presque la misère » [ 52 ]… Laure ADLER se fait plus précise dans la description d’un tableau désolant… Marie « arrive au « château » du GLANDIER sous une pluie battante. Ce qu’elle découvre ? Une longue route froide, noire et humide à la place de l’allée de peupliers ; un manoir à moitié en ruine avec un toit délabré à la place du « château » aux douces ardoises bleues ; un petit escalier aux marches de pierres brutes à la place du perron sculpté, orné de fleurs… D’autres surprises attendent encore Marie… L’intérieur de la vieille bâtisse est sale, quasi à l’abandon. Peu de meubles et en mauvais état, des murs suintant l’humidité, des tentures défraîchies… Dans toutes les pièces, la tristesse, l’ennui, le mauvais goût » [ 53 ]…

Pour Françoise, la grande maison familiale DUFOUR, au MONS, présentait, elle, au moins un avantage évident par rapport à l’ancienne Chartreuse du GLANDIER : celui d’être située sur une éminence d’où le regard pouvait se perdre loin vers la ligne d’horizon et non buter immanquablement au fond d’un vallon humide et froid !

Françoise DUFOUR [ rurale et ancienne pensionnaire ] avait aussi l’avantage extrême par rapport à Marie LAFARGE de ne pas être « une mauviette de PARIS pour oser se plaindre du froid, de la pluie, des feux trop chiches, des vitres cassées » [ 8 ]…

Françoise, contrairement à Marie, ne se plaignait pas non plus « de la toilette des dames qu’elle jugeait démodée et ridicule, de la conversation des hommes qui ne savaient que parler entre eux de la récolte de leurs terres ou de leurs affaires » [ 8 ]…

Autre avantage encore pour Françoise que celui de comprendre et de savoir parler le patois local… au contraire de Marie…

Cette CORREZE « désolée et frileuse, fondue dans ses gris », que ne pouvait supporter ni aimer Marie CAPELLE LAFARGE, Françoise y était plus accoutumée !!!

Françoise DUFOUR se trouvait donc bien mieux « armée » et beaucoup plus à même de supporter de vivre « une vie » au MONS que Marie LAFARGE ne l’était en se retrouvant isolée au GLANDIER… « Le château est une masure, les jardins sont des marécages, la chambre conjugale est hideuse – un vrai cauchemar -, la belle-mère est revêche et le mari est laid et vulgaire » [ 53 ]…

Sans doute est-il plus facile aussi de vivre avec Auguste DUFOUR qu’avec Charles Joseph POUCH LAFARGE ! Ce n’était « pas une brute, mais un propriétaire habitué à voir ses métayers, ouvriers et domestiques se soumettre sans discuter à tous ses désirs (…). Il n’hésitait pas à traiter [ Marie ] de « bégueule » devant ses gens et se moquait de ses « nerfs » (…). Le 15 Août 1839, Marie écrit à son époux pour lui proposer une séparation à l’amiable : sa liberté contre tous ses biens. Des cris et des menaces constituèrent l’essentiel de l'accusé de réception » [ 54 ]…

Le Procureur Général de la Cour Royale de LIMOGES, DUMONT SAINT-PRIEST, écrira dans l’acte d’accusation du « Procès de Madame LAFARGE » à propos de la victime : « doué de qualités attachantes, susceptible de sentiments tendres et généreux, il était aimé de tous ceux qui l’entouraient. Marié une première fois il avait eu la douleur de perdre sa femme. Jeune encore il sentit le besoin de chercher de nouvelles et douces affections. Il désirait aussi trouver dans la dot d’une deuxième épouse les moyens de donner à son industrie plus de développement et plus d’activité » [ 55 ]…

On prête souvent bien des qualités « posthumes » aux victimes !!! Mais Marie LAFARGE avait-elle fait la même analyse que le Procureur ? « Ma première impression ne fut pas favorable. Je trouvai M. LAFARGE bien laid. C’était la figure et la taille la plus industrielle : il me parla longtemps mais ses paroles se perdirent dans les bruyantes harmonies du concert ; et en m’endormant le soir je fus bercée par le tourbillon des mélodies germaniques et fort oublieuse de la grande entrevue »…

Ce sont les seuls souvenirs de la « première entrevue » de Marie avec son « futur », au concert de la Rue Vivienne[ 53 ]

En matière de maîtrise de la « psychologie masculine » Françoise a également l’avantage sur Marie d’avoir de nombreux frères - trois ! - tous plus âgés qu’elle… et non d’être une orpheline de père et mère, isolée de son noyau familial d’origine…

Elie, son frère aîné, a neuf ans de plus que Françoise… Peut être est-il de la même génération qu’Auguste Léonard DUFOUR et il peut donc servir de « référence » à Françoise… qui se retrouve sans doute moins désarçonnée que ne l’est Marie entamant une vie conjugale face à un homme qui a cinq-six ans de plus qu’elle ( écart d’âge qui sépare Charles LAFARGE de Marie CAPELLE ) et qui est aussi un homme qui a déjà été marié une première fois…

L’on sait que Charles POUCH LAFARGE désirait « trouver dans la dot d’une deuxième épouse les moyens de donner à son industrie plus de développement et plus d’activité »… Une mariage d’affaire et de raison…

« Vivre une relation forte avec un homme sur le plan émotionnel tout en sachant que cette relation sert des intérêts économiques n’est pas facile à gérer. Mais l’amour est-il si gratuit ? Si éthéré ? Ne remplit-il pas souvent un manque ? Ne correspond-il pas souvent à une opportunité ? Telle jeune fille ne s’accommode-t-elle pas d’autant plus à un premier amour qu’elle veut quitter une famille qui l’étouffe ? Qui n’est pas tombé amoureux un jour par solitude ? (…) Comme tout être humain j’avais le poids de mon passé et je devais faire face aux exigences du présent »… [ 56 ]

Ces quelques réflexions sont-elles transposables dans le temps ? En effectuant une remontée d’un siècle et demi en arrière ?

J’en viens donc à méditer quelques instants sur ces dernières lignes… qui sont extraites du livre d’une… « fille »… une enfant du Causse Sarladais… qui a nom Christine DEVIERS-JONCOUR…

Oui ! Celle qui s’est « autoproclamée » « la Putain de la République » ! Celle qui en vient presque à se revendiquer comme telle !!! Christine DEVIERS-JONCOUR, la maîtresse d’un… Avocat, mais surtout ex-Ministre et ex-Président du Conseil Constitutionnel, Roland DUMAS aux racines Limousines avérées, qui fut candidat à des Elections Législatives dans la Circonscription de BRIVE, et qui s’est retrouvé au cœur de l’un des « scandales » politico-financier les plus retentissants de la Cinquième République … défrayant la chronique… comme jadis l’Affaire LAFARGE !

« Fine, brune avec des yeux de feu, un teint de lait, d’admirables cheveux d’un noir de jais et une tournure des plus agréables faisant oublier un nez un peu pointu et des lèvres légèrement trop minces. Fort instruite, de surcroît pourvue d’un esprit brillant, d’une parfaite éducation et d’une dot non négligeable ( qui s’élevait à cent mille Francs « or » ), la jeune fille avait cependant vu s’éloigner d’elle tous ceux qui s’en étaient approchés attirés par son extérieur séduisant. Cela tenait à une certaine liberté d’allure et de langage, à la tournure singulièrement acérée de son esprit et aussi au fait qu’elle avait élevé le mensonge à la hauteur d’une institution. C’était une mythomane née qui vivait en rêve bien plus que dans la réalité et qui finissait par croire à ses contes. Chez elle le mensonge devenait un art subtil ; elle mentait avec art, avec délectation. On peut même dire avec une sorte de dilettantisme » !!! [ 52 ]. Christine DEVIERS JONCOUR ??? Non !!! un portrait de… Marie LAFARGE!!!

Ce portrait pourrait-il être transposé d’un siècle à l'autre ? « D’une mythomane, l’autre » ??? … Sans doute… Et sans trop de difficultés !!!

 

RUDESSE DE LA CONDITION FEMININE LIMOUSINE AU DIX-NEUVIEME SIECLE…

 

« Le Père GORSE a consacré un chapitre terrible, dans « Au Bas-pays de LIMOSIN », en 1913, sur l’esclavage des femmes après leur mariage », écrit WEBER, « elles n’en ont jamais fini avec leurs besounhas ( mot qui signifie à la fois peine et labeur ), ne s’arrêtent jamais, sans parler des soupçons hostiles que les hommes manifestent à leur égard. Le point de vue de l’église selon lequel les femmes étaient des sources de péché et de tentation demeurait solidement établi. Les femmes mangeaient debout, servaient les hommes et finissaient leur repas plus tard avec ce qui restait. La chose pourrait être d’ordre purement pratique mais des témoignages suggèrent qu’il s’agissait d’un symbole de plus de la toute puissante division des sexes après le mariage » [ 10 ]

Dans l’ordre des biens les femmes ne comptaient d’ailleurs guère… Le paysan Limousin demandait à Dieu et aux Saints de sauver les châtaignes, les navets et le bétail, et en dernier lieu : les femmes ! … « Pregatz per nous nostre Seinhour qu’il veuilla gardar nostras castanhas, nostras rabas, nostra femma »… L’épouse, dès « le lendemain de son mariage débute une vie qui est bien celle d’une esclave » [ 13 ]…

« La condition féminine restait dure. L’école pour les filles paraissait moins nécessaire que pour les garçons, sinon pour qu’elles puissent assimiler quelques éléments de catéchisme. La petite fille était donc le plus souvent illettrée ou presque. Si les parents étaient fermiers ou métayers, elle était souvent placée très tôt comme bergère ou servante. A la maison, elle était soumise à l’autorité du père de famille [ … ou du frère aîné !!! ], ou si elle était placée, à celle du maître. Une fois mariée, la femme devait travailler dur ; une complainte Corrézienne le rappelle :

 

« Madame la mariée, vous n’irez plus au bal

Vous garderez la maison

Pendant que les autres iront,

Vous garderez le poupon… »  [ 11 ]

 

« Restant sous les ordres de sa mère ou passant sous l’autorité de sa belle-mère, avant de devenir elle-même la maîtresse de la maison, il lui fallait élever les enfants, s’occuper de la cuisine, des soins du ménage, du jardin et de la volaille, aider aux travaux de la fenaison et de la moisson. Elle ne sortait presque jamais de la maison, sinon pour accompagner parfois son mari à la foire. Elle vivait sous l’autorité de son mari, le servait à table sans s’asseoir elle même. Les grossesses successives et la longueur de la journée de travail la vieillissaient avant l’âge. A porter les deuils des membres même éloignés de la famille, elle finissait par s’habiller toujours en noir [ ! ] et abdiquait très tôt toute coquetterie » [ 11 ]…

« Ne noircissons cependant pas le tableau » en vient à conclure Claude LATTA, « la condition des femmes dépendait de l’équilibre du couple, du caractère de chacun. Beaucoup furent de maîtresses femmes régnant sur leur maisonnée » ! [ 11 ]

Dans quelle typologie particulière s’inscrivait l’union matrimoniale d’Auguste DUFOUR et de Françoise DUFAURE ? Mariage d’intérêt, Mariage d’Amour, Mariage de Raison non dénué de quelques sentiments et de tendresse, domination de l’un ou respect mutuel ? … Nous ne saurons vraisemblablement jamais ce qui était dans le secret des cœurs et des consciences !!!

Sur les sentiments qu’eurent l’un pour l’autre « Auguste et Françoise » nous n’avons que quelques maigres indices mais je vois comme un signe positif le fait que Françoise nomme par son prénom son conjoint lorsqu’elle l’évoque dans son courrier, et aussi quand il m’apparaît qu’Auguste DUFOUR semble entretenir de très bonnes relations réciproques avec ses beaux-frères et leur rendre moult service… A propos de blé, Françoise écrit à Elie : « Auguste me charge de te dire qu’il ne demande pas mieux que de te le céder »… A propos d’un projet de mariage de Baptiste elle écrit : « Auguste m’a dit que Baptiste revenait chez FANTOU je crois qu’il finira par si [ sic ! ] laisser prendre »… A propos d'affaires : « tu trouveras le billet joint à la lettre montant de la valeur que tu as renvoyé à Auguste »… Et Auguste de rendre service : « nous avons achetté trois mille échallas que mon beaux-frère nous a aider conduire pour 4 de ses sarètes » écrira Baptiste à Elie, le 14 Juin 1863…

N’est-ce pas du côté de BELLAC, aux lisières du POITOU et du LIMOUSIN, que l’on chantait jadis :

 

 « Quand on est maridé

On fait triste ménage

Et du soir au matin

On a bu du chagrin » ? [ 8 ]

 

N’est-ce pas La FONTAINE, Limousin par sa mère et qui trouvait qu’à LIMOGES « les femmes [ ont ] de la blancheur », qui versifiait :

 

 « La dispute est d’un grand secours

Sans elle on dormirait toujours » ? [ 13 ]

 

Rien ne démontre que l’affirmation « quand on est maridé, on fait triste ménage… » se soit vérifiée, au MONS d’ESTIVAUX, entre les époux DUFOUR… Tout au contraire ! Je n’ai donc pas le sentiment que « ces deux là » se soient « empoisonnés » la vie !!!

Et peut être y avait-il moins de rats à éradiquer au MONS qu’au GLANDIER!!!

 

FAMILLE NOMBREUSE : « RICHESSE DU LABOUREUR, MISERE DE LA MERE… »

 

Françoise DUFOUR aurait-elle eu une certaine propension à la mélancolie et au « spleen » au MONS, « localité habillée de gris, ourlée de verdure », où les ancêtres de son mari avaient « campé longuement sur ce plateau de schiste et de fougères », et d’où elle pouvait apercevoir « à l’horizon des vaches rousses sur un pré et le ciel rose pâle derrière », [ pour paraphraser TILLINAC [ 3 ] ]… que plusieurs maternités successives auront constitué certainement pour elle le plus puissant des dérivatifs…

« L’enfant naissait naturellement dans la maison familiale… D’abord ficelé dans un berceau à bascule souvent sur une table porte-berceau, l’enfant était allaité par sa mère longtemps : le sevrage complet intervenait souvent après dix-huit mois » [ 11 ] … Et pouvait venir ensuite le suivant…

Françoise sera successivement mère des prénommés : Elie, Gabriel, Joseph, et Henri DUFOUR, soit mère de « quatre garçons [ dans le vent ! ] » nés au cours des années … « soixante » !!!

N’avoir que des filles aurait constitué à l’époque, si l’on en croit WEBER , une « calamité » pour un paysan Limousin [ … et ce même pour Auguste DUFOUR ? ] : « Une fille, pas de filles. Deux filles, assez de filles. Trois filles, trop de filles. Quatre filles et la mère Cinq diables contre le père » [ 10 ]…

Alors que dire de « Cinq diables contre la mère » chez les DUFOUR ??? !!!

« Les enfants, et particulièrement les garçons bien entendu, constituaient une source de gains et d’économies. Ils étaient « la Richesse du Laboureur » affirme encore Eugen WEBER [ 10 ]…

Sur le même registre, Marcelle DELPASTRE se souvient qu’en LIMOUSIN on chantait :

 

« Trois châtaignes dans une bogue

Voici la bonne année !

Quatre filles dans la maison

Et la voilà la ruinée ! »

 

« On disait aussi que trois filles et la mère, c’est le diable après le père. Bien sûr. Cela arrive. Mais on pensait, surtout les gens, à des choses qu’il faut comprendre. Pour nourrir fils ou fille, cela ne coûte guère ni plus ni moins de pain. Mais l’âge venu les garçons vont courir et vivre leur vie de garçon sans grande conséquence. Les filles, au contraire, dès la puberté vont au bal, elles risquent de vous rapporter leur sac plein : qu’en ferez vous de la mère et de l’enfant ? Jamais trop de pain, c’est déjà la misère...(…). De quelque côté que vous regardez la honte est sur vous, la honte et la misère (…). Ainsi la femme porte tous les torts, le malheur, la malchance et les moquerie », philosophe, non sans un bon sens paysan, « la » Marcelle [ 7 ]…

Alors chez les DUFOUR, au MONS : « Quatre garçons dans la maison, Et la voilà la fortunée » ??? Peut-être !!!

Eugène WEBER écrit encore : « aussi, tout au moins en CORREZE, les naissances se succédaient aussi régulièrement que le permettait la fécondité »… [ 10 ]

« Combien de grandes fêtes par an ? » demandait un curé pendant le catéchisme. « Quatre ! » répondit un enfant. « Lesquelles ? » « - Eh bien il y a le jour du vote, le carnaval, le jour où l’on tue le cochon, et le jour où ma mère accouche » [ et WEBER de citer encore une fois sa source : encore le Père GORSE ! [ 10 ] ]. Cependant la « Richesse du Laboureur » constituait peut être aussi au quotidien la « Misère de la Mère » … [ … et ce, même pour Françoise ? ] :

 

« Au bout d’un an, un enfant,

C’est la joyeuserie.

Au bout de deux ans, deux enfants

C’est la mélancolie.

Au bout d’trois ans, trois enfants

C’est la grande diablerie :

L’un qui demande du pain,

L’autre de la bouillie.

L’autre qui demande à téter

Et les seins sont taris » [ 10 ]

 

Mais cette fois-ci, exceptionnellement, WEBER ne prend pas ses références en LIMOUSIN, mais un peu plus à l’Ouest : en VENDEE [ 10 ] !

« De la mélancolie, de la joyeuserie »… Quatre enfants : c’est tout un petit monde à gérer au quotidien !!!

On n’en perçoit quelques échos épars, ici et là, au travers des correspondances de « l’oncle Baptiste » ou de Françoise elle même...

« Adieu mon cher Elie, Auguste se joint a moi pour t’embrasser et te souhaiter toute sorte de bonheur. Le petit Elie t’embrasse aussi, il se porte bien en ce moment », écrit Françoise, en Décembre 1863…

On sait par « l’oncle Baptiste » que « le petit de Françoise a toujours la fièvre » [ 26 Décembre 1862 ] ou que « ton petit neveux [ Elie DUFOUR ] comance a marcher et a parler » [ 26 Mars 1863 ]…

Un enfant, puis deux, puis trois… puis quatre… en bas-âge, rapprochés : il faut assumer !!! Jour-s et nuit-s, hiver-s comme été-s, et surmonter ses « petites misères » personnelles… « Francoise a pris un coup de vend en allons au four et ce matin était bien fatigué », écrit ainsi Baptiste, le 7 Mars 1862, à son frère Elie…

Encore une petite faiblesse de la gorge pour Françoise ? Une affection qui serait à soigner par de ces pastilles fournies par l’aîné ? Un 7 Mars, le climat est un tantinet moins « printanier » au MONS qu’il ne peut l’être « en bas »… à ALLASSAC !

 

INSTANT-S DE JOIE-S ET DE FETE-S…

 

Baptiste informe son frère Elie, … et nous par la même occasion…, par lettre en date du 31 Mars 1864, que leurs sœur « Françoise a fait baptiser son petit Gabriel hier avec une grande réunion de [ - famille - le papier à lettre est troué juste à l’emplacement du mot qui manque !!!] » …

Le four du MONS a du fonctionner plus qu’à l’accoutumée dans les jours qui ont précédé ce rassemblement de famille, cette grande réunion… Et Françoise d’être encore plus attentive certainement à ne pas « prendre un coup de vent » et pour que cette fête réussisse du mieux possible !!!

On rappellera ici, au passage, l’importance des fêtes de famille dans une société rurale particulièrement sevrée de distractions ou de loisirs suffisamment diversifiés !

La paysannerie traditionnelle est aussi réputée par la débauche gastronomique des « noces campagnardes » que par la frugalité du repas quotidien, et peut être même est-on d’autant plus attaché à de ruineuses ripailles ( dès longtemps préparées et combinées à l’avance ) qu’on est plus pauvre dans la vie courante… [ 57 ].

« Tous les grands événements se terminaient à peu près de la même manière qu’ils aient lieu à l’occasion d’un mariage, d’un baptême, d’un enterrement ou de tel autre événement de moindre importance. Pourvu qu’il y ait un repas avec de l’extra, un repas donnant l’occasion de rester des heures à table on en arrivait fatalement à émettre des souvenirs où chacun se donnait le beau rôle et en tournait d’autres en ridicule, à raconter des histoires comiques ou osées : hâbleries, grivoiseries, médisances, mensonges et sottises », fait remarquer Emile GUILLAUMIN rapportant les souvenirs du « père Tiennon » [ 58 ]…

Ce dernier de se souvenir des libations auxquelles donnèrent lieu le mariage de ses deux frères ( … avec deux sœurs ! ) dans le BOURBONNAIS au milieu du XIXème Siècle… « Le dîner se préparait sous la direction d’une cuisinière de BOURBON qu’aidaient maman, rentrée sitôt la fin de la cérémonie, la mère SIMON, de la SUIPPIERE, et la servante de la BOURDRIE. Tout était sens dessus dessous. On avait monté les lits au grenier. Une grande table faite de planches posées sur des tréteaux coupait en deux diagonalement la pièce. Les volailles sacrifiées la veille, les viandes apportées par le boucher de BOURBON, cuisaient dans les marmites ou rôtissaient au four exhalant des parfums tentants. Je me régalai avec des abattis et de la brioche appétissante fleurant le beurre frais ... » [ 58 ] …

Un repas d’apparat : la ruine du laboureur ? Parfois !!!

On trouvera sans difficultés des tableaux et des références à des repas de noces campagnardes dans nombre d’ouvrages… Semblable tableau par exemple pour les noces d’Emma avec Charles BOVARY, en NORMANDIE, presque à la même époque… « C’était sous le hangar de la charretterie que la table était dressée. Il y avait dessus quatre aloyaux, six fricassées de poulets, du veau à la casserole, trois gigots et au milieu un joli cochon de lait rôti, flanqué de quatre andouilles à l’oseille. Aux angles, se dressait l’eau de vie dans les carafes (…). Jusqu’au soir, on mangea. Quand on était trop fatigué d’être assis, on allait se promener dans les cours ou jouer une partie de bouchon [[ … à chacun ses jeux de quilles ! ]] dans la grange, puis on revenait à sa table » [ 27 ].

Le Breton Pierre-Jakez HELIAS raconte lui que ses parents se marièrent en 1913. « Ce fut une noce de pauvres gens. Il n’y avait guère que cent vingt convives [ ! ]. Il en coûta à chacun la somme de cinq Francs pour deux jours entiers de ripailles entrecoupées de gavottes, jibidis et jabadaos » …

Cette tradition des grands repas de plusieurs jours se perpétuera encore près d'un quart de siècle jusqu’au milieu du Vingtième Siècle environ, avant que de décliner ensuite rapidement…

Le Corrézien DUNETON a bien connu jadis ces grandes réunions et en témoigne : « j’ai mon enfance ponctuée de ces mangeailles, pas du tout assommantes ou compassées (…). Il y a eu des mariages formidables quand j’étais petit, des fêtes à tout casser qui cassaient surtout le fil des ans. On mangeait tout le jour. La nuit il y avait la chasse aux mariés enfuis qu’il fallait dénicher dans un village ou l’autre pour leur porter la soupe à l’oignon. Peut être que je ne me suis jamais tant amusé… On se référait pendant dix, vingt ans, au mariage d’Un Tel, à la noce de Marcel ou de Noémie [ aux noces d’Auguste et de Françoise, au baptême de Gabriel ??? ]. Les vieux le disaient, ceux qui avaient bonne mémoire, pour situer un événement ordinaire, l’achat d’un pré, la vente d’une terre : « C’est l'année que Baptiste [ sic ! ] s’est marié. Je m’en rappelle, on faisait les foins (…) », on situait ainsi les choses… » [ 47 ].

Dans sa correspondance en date du 31 Mars 1864, où il parle du baptême de Gabriel DUFOUR, Baptiste « situe » que « la belle meire de Berty et morte d’une attaque coup de sang. Elle n’a resté que six heures malade ! »…

Il n’y a jamais bien loin entre le « Capitole » de la joie et la « Roche Tarpéienne » du malheur… car « gnio pà de feto sei lendemo » [ 8 ] ...

Oui ! Comme chacun le sait : « Il n’y a pas de fête sans lendemain » !!!

COISSAC, en 1913, d’analyser : « on se met en frais pour les noces qui constituent la grande fête de la vie paysanne, en LIMOUSIN comme en BRETAGNE. Les écus sortent de la profonde ; on rit, on s’amuse, mais surtout on mange. Le bal, semble-t-il n’est qu’un exercice bienfaisant de digestion ; tout rayonne autour du pantagruélique festin. On parlera de cette ripaille, on en détaillera le menu, vingt ou trente ans après. Il s’agit de faire mieux qu’un tel, de se distinguer, de se surpasser. Ce seront deux ou trois journées sans précédent, tout entières au plaisir de l’estomac, au gros rire, aux farces, aux coutumes traditionnelles. La noce terminée, après la disparition des dernières victuailles, c’est brusquement la vie nouvelle qui commence » [ 13 ]

Une « vie nouvelle » pour les nouveaux mariés, la reprise du dur quotidien pour tous !

 

PREOCCUPATIONS MENAGERES FEMININES… VETEMENTS ET BLANCHISSAGE…

 

Car il n’y a pas que la « fête »… et la vie est faite également de bien d’autres préoccupations d’intendance pour les ménagères !!!

Dans un courrier, non daté, adressé à Marie , « bonne sœur », qui ne sait pourtant ni lire ni écrire, mais dont Françoise pressent que Baptiste assurera la lecture [ « bonjour a mon cher Baptiste que je n’ai pas encore remercié du joli petit bonnet qu’il m'a envoyé » ], Françoise expose quelques préoccupations ménagères…

Françoise confie une petite (com)mission à Marie : « je te prie d’avoir la bonté de m’acheter chez Gibelle une aune et demi d’étoffe bleu pour faire une petite robe pour mon plus petit. Tu lui prendras aussi la pointe que la métayère voulais lui acheter, je crois qu’elle est de 12 sous et la robe je pense qu’elle te la laissera pour 2 Francs l’aune »…

En post-scriptum Françoise indique encore : « quand il n’y aurai que 5 quart pour la robe il y en aura assez »…

On remarquera, tout d’abord, l’emploi par Françoise de mesures anciennes ( aune, quart ) dont l’unité de valeur ne nous est plus connue aujourd’hui. L’aune du tisserand est une « ancienne mesure de longueur - 1,18 Mètre, puis 1,20 Mètre - supprimée en 1840 », affirme « le ROBERT » ! [ 59 ]. WEBER de citer lui l’aune de GRENOBLE ( 1,307 Mètre ) et l’aune de VOIRON ( 1,345 Mètre ) [ 10 ]…

[ … à propos d’aune et de chevelure, Marcelle DELPASTRE confie ne pas avoir de beaux cheveux, « il s’en faisait reproche à ma grand mère, qui n’avait pas de beaux cheveux, en héritage de la mère Nanissou, sa grand mère, qui elle même n’y était pour rien… » et elle se souvient que « une fois la mère Nanissou voulut vendre ses cheveux et les vendit. Elle en eût une aune de calicot »… [ 7 ]…. Une chevelure contre une aune de tissu !!! « Piaos ! Jeunas ! Lou Piaos ! Pialous » ... ]

« Je te prie de me demander mes chemises à jeanneton et de lui dire qu’elle m’envoie celles qui sont prètes surtout celle d’auguste je tiens beaucoup a qu’il l’ai aux fêtes de paques » poursuit Françoise à destination de sa sœur Marie…

« Les hommes surtout [ ont ] peu de vêtements de dessus : des hardes de travail pour tous les jours - on en change le Dimanche en se « rappropriant » - et le costume des grandes occasions : fête solennelle ou cérémonies familiales (…). Nette séparation donc entre vêtement de travail et vêtement d’apparat. Le premier est fonctionnel, le second est attiré par le « modèle bourgeois » : jaquette et pantalon noir, chemise blanche, col dur, cravate noire, chapeau » … [ 57 ].

« Dis aussi à BOUTAUX de me faire mes serviettes le plus tot possible parce que je veux les blanchir sitot que je l’ai aurai [ sic ! ] », écrit encore Françoise…

En règle général le paysan d’alors, dès à partir d’un « niveau moyen », possède « du linge en abondance » (…) « linge de maison [ telles les serviettes… ] et linge de corps en bons vieux tissus inusables, aux pièces serrées par douzaines ( c’est l’unité de rigueur ) et qui ont constitué le trousseau des jeunes mariés ou l’héritage des vieux parents »… [ 57 ].

Cette notion de « douzaine » en matière de « chiffon » est confirmée par, … une fois encore… , les souvenirs de Marcelle DELPASTRE : « je ne sais pas - on le savait chez nous - si cette Charlou était la même que celle dont le trousseau de mariée était compté par douzaines de douzaines. Une douzaine de douzaines de drap, une douzaine de douzaines de serviettes, une douzaine de douzaines de chemises, de coiffes, de jupons... Et ainsi pour tout » [ 7 ].

Françoise avait-elle amené aussi au MONS, en même temps que sa personne, des douzaines de douzaines ? … Des douzaines de douzaines de pièces de tissu diverses ??? « Mariez votre fille quand vous pouvez ! »... « Heureux ! Mais vous pourrez les secouer vos poches, quand vous aurez payé la dot, le repas, le curé, le notaire et le trousseau, les grains de poussière ne vous gêneront guère », souligne encore Marcelle DELPASTRE  [ 7 ]…

Françoise manquerait-elle donc pourtant de serviettes en dépit de son mariage encore récent ? … « Dis aussi à BOUTAUX de me faire mes serviettes… »

Posséder du linge nécessitait lessive-s et blanchiment-s !!! Une « entreprise exigeant une logique complexe, la lessive n’était pas chose dans laquelle on se lançait facilement. C’était aussi l'occasion pour les femmes du voisinage de se réunir, de manger et de boire » [ 10 ]…

Dans l’AUNIS on faisait la totalité du blanchissage de l’année en une fois : cela pouvait signifier ainsi que 60 draps et 70 chemises étaient trempés dans de la lie et des cendres, puis bouillis... Un travail qui pouvait occuper sept à huit femmes… [ 10 ].

Vers 1914, dans des régions relativement avancées, comme la MAYENNE, on lavait le linge familial deux ou quatre fois par an. Dans le MORBIHAN on se contentait encore d’une seule fois par an. Les jours de blanchissage étaient en tout cas peu nombreux et éloignés les uns des autres, ce qui explique la grande quantité de coffres à linges et de trousseaux, ainsi que la pérennité de vêtements si rarement lavés… [ 10 ].

« Aux COUTEILLES » [ en CREUSE, dans un roman de Jean-Guy SOUMY ], les femmes procédaient à la grande lessive deux fois dans l’année, au printemps et à l’automne. C’était Léonie qui avait décidé de la date de la bugeade de printemps, en accord avec la vieille Adeline TISSIER. Depuis plusieurs jours, elle surveillait le ciel. Elle guettait ce moment où la lumière du soleil est plus dorée ainsi que la rosée qui blanchit si bien les draps étendus sur les prés (…). Le premier Mercredi de Mai [1864] une animation toute particulière régnait dans les maisons des COUTEILLES. Depuis la veille les femmes avaient sorti des coffres et des armoires tout le linge dont était fort leur trousseau (…). Léonie avait agencé dans le cuvier l’empilement du linge. Elle avait commencé par les torchons sales, les draps, les serviettes puis la lingerie de femmes et tout au sommet les coiffes enveloppées dans du tissu » [ 60 ]…

Quel pré du MONS se prêtait le mieux pour Françoise à cette opération du blanchissage ? Le Pré BARDON  était-il particulièrement propice et bien « exposé » pour cette opération ? C’est possible !

A ALLASSAC, GIBELLE vendait du tissu… BOUTAUX tissait et confectionnait… et Jeanneton s’occupait de chemises… Qu’en était-il dans une commune voisine ?

« Autres petits métiers masculins qui participent au fonctionnement en vase clos de la société Voutezacoise, ceux liés au textile », expose VALADE, « ainsi la communauté possède-t-elle des tisserands qui bien sûr exercent à domicile, sur leur métier, à l’exemple de François FROIDEFOND, installé à CEYRAT, au début de la deuxième partie du Siècle [ il décédera à l’âge de quarante-quatre ans, le 16 Septembre 1864 ]. Et puis pratiquement à l’extrémité de la chaîne, le tailleur confectionne les habits destinés aux hommes (…), tel Joseph LEYMARIE, dont la boutique est ouverte au chef-lieu Communal dans les années 1860 »… [ 22 ]

La mode n’influence guère les paysans d’alors. Ils se font tailler leurs vêtements par des sartres qui imposent les mêmes patrons depuis le temps de leur apprentissage et les modèles de leurs grand-parents leur conviennent tout autant…

Tous les habits sont portés jusqu’à usure totale car selon le dicton « Petassa faï dura et cousé faï téné » ( « raccommoder fait durer et coudre fait tenir » ! )… [ 18 ]

Alors, les tissus et les vêtements qui n’étaient pas fabriqués chez soi, ou hérités ou achetés d’occasion, ceux qui n’étaient pas portés, puis raccommodés, rapiécés et portés de nouveau jusqu’à ce qu’ils tombent en morceaux, étaient considérés comme des choses étranges et merveilleuses… [ 10 ]…

Généralement, le linge de corps, les chemises, les draps de lit étaient fabriqués dans des toiles, provenant du chanvre récolté dans la chenevière attenante à chaque propriété… Les pantalons, jupes, vestes et gilets étaient en toile ou en droguet fabriqués à TULLE ou à BRIVE… [ 11 ]

Les « beaux habits » restaient donc très rares... « Nous allions à la messe à tour de rôle », se souvient le « père Tiennon », « car il n’y avait que deux garnitures d’habits propres pour nous quatre. Mes frères réservaient pour les jours de fête, pour les cérémonies possibles leurs habits de noces. Cette garniture là utilisée toute la vie aux grandes occasions servait encore de toilette funèbre » … [ 57 ].

Il y a aussi « Jeanneton » qui travaille... « Je te prie de me demander mes chemises à jeanneton et de lui dire qu’elle m’envoie celles qui sont prètes » …

« S’agissant du travail des femmes (…) on retrouve des professions gravitant autour des métiers du textile, du linge et même à la limite de l’habillement. Sans conteste les couturières représentent le groupe le plus remarquable. Difficile d’évaluer leur effectif avec précision, néanmoins leur importance peut se mesurer au nombre de celles qui se marient : six à VOUTEZAC entre 1863 et 1865, soit 32 % des épousées non agricultrices… Se déplacent-elles à domicile ? Probablement… [ 22 ]

« Ont-elles ces couturières de modestes ateliers chez elles ? Probablement aussi…

A cette première catégorie s’ajoutent encore quelques modistes spécialisées dans la fabrication des coiffes féminines… On remarquera d’ailleurs leur bon niveau culturel qui les conduit, en particulier, à signer leur acte de mariage, fait assez exceptionnel dans une commune où seulement 22 % des femmes prenant époux étaient capables de faire la même chose à la fin du règne de NAPOLEON III », signale Jean-Marie VALADE… [ 22 ]

 

LA « DAME A LA FAULX » … VEUVAGE PREMATURE ET AUTRES MALHEURS…

 

« La mort si fréquente dans les familles du LIMOUSIN fait planer une nuée sombre dans la vie quotidienne des campagnes », et ce quand bien même « les funérailles sont très souvent une sorte de fête grâce à l’assemblée nombreuse qu’elles suscitent et au repas copieux, arrosé et bruyant, qui leur succède » [ 8 ] …

« Gnio pà de lendemo sei feto, gnio pà de feto sei lendemo »…

Ma grand-mère maternelle, Catherine Léa DUFOUR, n’aimait pas entendre le cri de la chouette, synonyme pour elle de malheur ! Chaque fois qu’elle l’avait entendu, au MONS, elle ne pouvait pas manquer d’en faire part ni d’exprimer une inquiétude diffuse…

« Si la chouette vient dans le jardin, se pose sur le toit ou sur l’arbre au pignon au milieu de la cour, sur le rebord de la fenêtre, et qu’elle y chante, c’est signe de mort, de grave maladie dont s’ensuivra la mort, la mort dans la maison, un proche parent, vous même peut être, une femme sûrement. Pour un homme c’est le chat-huant qui vient », relate Marcelle DELPASTRE qui poursuit, « un soir la chouette vint se percher à côté d’elle sur le pommier et elle chantait : Cou-vi ! Ma-ri ! Mou-rir ! Elle chantait et la marraine eût beau taper dans ses mains, elle ne s’en allait pas. Et mon arrière grand mère qui s’appelait Marie, mourut. On appelait la chouette la co-vi, convit ( invitation ). On disait d’elle « devine malheur » et non « porte malheur » parce qu’elle était le messager de la mort » [ 7 ]…

COISSAC en 1913 signale qu’à la campagne, en LIMOUSIN, « la chouette est un oiseau de mauvais augure, quelque chose comme un allié des ténèbres, un suppôt de SATAN, et conséquemment un être néfaste. Voyez, dit-on, ces grands yeux tout ronds, ce nez, crochu comme celui d’une sorcière, qui porte deux larges cercles pareils à des besicles ; écoutez ce cri sinistre, véritable crécelle (...) » [ 13 ]…

La chouette, un « Suppôt de SATAN » ? Ancienne élève des Ursulines, Françoise DUFAURE adhérait-elle, elle aussi, à ce genre de superstitions « païennes » ?

CLANCIER évoque le LIMOUSIN comme étant un « vieux pays celte aux nuits mystérieuses » !!! [ 8 ] …

Françoise avait-elle entendu la chouette - à moins que ce ne soit le chat huant ! -, au MONS, plusieurs fois en ces années « soixante » ? Et si oui qu’en déduire au juste ??? Car des événements heureux ( naissances successives de quatre garçons ) alterneront avec des décès nombreux dans son très proche entourage familial ( sa mère, Jeanne en 1862, son frère, Elie en 1865, son conjoint Auguste en 1868… ).

TAINE a écrit : « ce n’est pas le malheur, c’est le bonheur qui est contre nature » !!!

En moins de dix ans, Françoise DUFAURE est passée du statut de fille à marier à celui de… jeune veuve ( elle a juste trente cinq ans ! ) chargée de famille nombreuse… qui plus est désormais orpheline, de ses parents ainsi que du « tuteur » de la branche « DUFAURE », son frère aîné Elie…

A l’évidence : de grands malheurs se sont abattus !!!

C'est pourtant le moment pour elle d’avoir « la Foi » et de conserver pleine confiance en la « Providence »… Si cela lui est encore humainement possible !!!

VALADE a intitulé l’un des chapitres de son étude sur VOUTEZAC : « Encore de la misère au sein d’un monde rural toujours rude ». On peut  lire : « dès lors, le malheur qui vient de frapper ici, comme là, explique la fréquence du veuvage » [ 22 ]

« En effet la durée du mariage peut être fort brève. Rien que pour la seule année 1863, la mort met fin à six unions dont le conjoint à moins de 35 ans. Pour beaucoup ce célibat contraint constitue un handicap : la survie de trop d’exploitations agricoles ne peut se concevoir sans la force de travail du conjoint. C’est pourquoi les remariages, eux aussi sont assez fréquents. La plupart d’entre eux s’effectuent dans un délai n’excédant pas un veuvage de cinq ans ? Les liens du mariage semblent donc particulièrement adaptés à la rudesse de la vie » ! … [ 22 ]

Marcelle DELPASTRE raconte qu’il y avait eu un énorme orage… « C’est à cette occasion que mon arrière grand mère insulta le curé. La pauvre femme ne put s’empêcher de se plaindre. Il y avait de quoi : - Voyez, Monsieur le Curé ! Mon beau-père mort, celui qui m’aidait si bien depuis que je suis veuve. Mes enfants si petits encore… et le mauvais temps qui ne nous a rien laissé…  - Eh bien... eh bien... faisait le Curé. Peut-être que le Bon Dieu vous le devait. - Eh bien ! Répondit la femme en colère, s’il me le devait, il me l’a bien donné. Nous voilà quittes, Monsieur le Curé, nous voilà quittes. Elle n’avait pas parlé de ses autres misères, ni de son enfant mort, l’aîné, ni de sa belle mère, ni de la vieille, ni du père CHATENET qui étaient morts en si peu de temps, ni des chicanes de ses beaux-frères, ni… Pour autant elle n’était pas mécréante. Le Curé, c’était le Curé. Pas le Bon Dieu ! » [ 7 ]…

 

UNE REGENTE… EN « DIGNE PARENTE » DU CARDINAL DUBOIS…

 

Françoise DUFOUR, désormais veuve et mère de quatre enfants en bas âge, ne se remariera pas, et vraisemblablement n’aura-t-elle même jamais envisagé cette occurrence !!!

Je ne sais si elle avait des connaissances historiques aussi approfondies que celles de son frère Elie, mais il est plus que probable qu’elle ait lu avec une grande attention la « Notice sur les familles Du FAUR et Du BOYS », rédigée par son aîné, dans laquelle il est question d’un lien de parenté de sa branche familiale maternelle avec celle du Cardinal DUBOIS, celui-la même qui « sous le gouvernement du Régent, pendant la minorité de LOUIS XV, a administré le pays (…) » [ 61 ]…

Françoise a-t-elle reçu un enseignement sur l’histoire d’un niveau suffisant pour se souvenir, ou savoir, que Catherine de MEDICIS, veuve de HENRI II fut régente pendant la minorité de ses fils FRANCOIS IX et CHARLES II, ou qu’Anne d’AUTRICHE, veuve de LOUIS XIII, fut aussi Régente pendant la minorité de son fils LOUIS XIV …

Des périodes « charnières » importantes et pourtant très souvent éludées dans l’enseignement de notre Histoire Nationale… d’autant qu’elles ont permis d’assurer l’indispensable continuité du pouvoir pour des familles dynastes parfois fort fragilisées conjoncturellement …

En 1868, le petit Elie DUFOUR, qui deviendra mon arrière grand père, le fils aîné de Françoise, n’est âgé que de sept ans…

Le bon sens permet de mesurer qu’il lui faudra encore une bonne dizaine d’années avant qu’il puisse disposer de la force physique d’un jeune homme capable d’assumer une grande partie des tâches indispensables à la conduite du « domaine »... sans oublier le temps qui lui sera nécessaire à l’acquisition de la maturité intellectuelle indispensable !

Françoise DUFOUR a la chance d’être une « femme instruite », une situation peu courante… A VOUTEZAC, à cette époque, de 1863 à 1870, seules 21,39 % des femmes pouvaient apposer leur nom au bas des registres de l’Etat Civil et pas plus de 31,43 % pour la CORREZE toute entière en 1866 [ 22 ]… Les moyens intellectuels dont elle dispose, et vraisemblablement déjà une force de caractère qui se révèle face aux événements néfastes contraires qu’elle doit « encaisser » vont lui permettre de se « débrouiller » seule et de « régenter » l’avenir de la famille… DUFOUR, dans laquelle elle n’était pourtant « intégrée » que depuis un laps de temps très récent, non sans avoir pu lui procurer une « descendance mâle » conséquente…

Certes on conviendra avec VALADE que bien souvent « l’utilité du savoir s’efface derrière l’impérieuse nécessité de disposer de tous les bras disponibles afin de mener à bien les travaux des champs »… [ 22 ], mais on comprendra aussi que le « savoir » ne peut que conférer à sa détentrice une certaine « autorité » ainsi que la capacité de défendre au mieux ses intérêts majeurs face aux éventuels profiteurs, ou aux accapareurs de toute espèce, qui pourraient avoir la tentation de profiter de la situation …

Sans doute Françoise n’a-t-elle guère hésité à conclure un « bail à métairie ou à moitié fruit (...), en nature de bâtiments, jardin, pré, terre, bois et autres fonds (...) [ sur ] un corps de biens situés au Mons, commune d’ESTIVEAUX [ sic ! ], dit domaine de POUYADE »…

Ce bail est un acte juridique important et déterminant lui permettant d’assurer la sauvegarde des intérêts patrimoniaux essentiels de ses enfants et d’assurer aussi les quelques moyens élémentaires de subsistance pour sa « petite famille » !!! En bref, de remplir les devoirs essentiels d’une « Régente » !!! …

 

CHOIX DU METAYAGE : ALLIANCE TRAVAIL/CAPITAL OU MODE D’OPPRESSION ?

 

« Devant nous Maître BARDON, licencié en Droit, notaire à la résidence d’ALLASSAC (…) comparait les trente Août et trois Octobre mil huit cent soixante huit, Madame Suzanne Françoise DUFAURE, veuve de M. Léonard Auguste DUFOUR, sans profession, demeurant au MONS, Commune d’ESTIVEAUX [ sic ! ] laquelle déclare donner à titre de bail a métairie ou à moitié fruit, à Pierre GOUNET, cultivateur au PILOU, commune d’ESTIVAUX [ nom bien orthographié, cette fois-ci ! ] (…) un corps de biens situés au Mons (…). Le présent bail est fait pour une année à compter du vingt cinq Novembre - [ Le 25 Novembre, la « Sainte-Catherine » … Une date classique retenue souvent pour les baux ruraux dans les provinces Françaises, de nos jours encore !!! ] - et se continuera par tacite reconduction d'année en année (…) ».

Le métayage se présente comme « une sorte d’association »… Dans celle-ci le propriétaire apporte son bien foncier terres et bâtiments, le preneur son expérience et son travail… De cette communauté d’intérêts découle le partage des fruits et corrélativement des dépenses. Le partage est l’essence même du contrat …

Mais pour TURGOT, le métayer n’était qu’un salarié, un manœuvre, un valet touchant une partie des fruits à titre de gages…

Pour le Comte Adrien de GASPARIN, en charge de l’Agriculture sous la Restauration, le métayage était une transition naturelle de l’esclavage et du servage vers l’exploitation libre … Si ce mode de faire valoir ne développait pas l’esprit d’entreprise, il assurait une grande sécurité et, par suite, de GASPARIN estimait que le métayage était un mal nécessaire dans les régions pauvres [ 62 ].

WEBER, quant à lui, considère que le métayage dans le Sud-Ouest avait des effets sur l’agriculture généralement négatifs ! Il estime que l’exploitant était peu enclin à procéder à des améliorations du fonds compte tenu d’un bail souvent verbal ou parfois écrit mais d’une durée très limitée dans le temps ( une année… ) et le propriétaire était, lui, peu enclin à investir… [ 10 ]

D’autres auteurs voient en revanche dans le métayage le point de départ de toutes les améliorations, un « instrument de progrès », une « alliance du capital et du travail », les propriétaires résidant sur leurs terres ( spécialement après 1852 ) commençant à les améliorer et leurs métayers suivant lentement leur exemple… La tête et les bras !!! Une étude de BARRAL à la fin du XIXème Siècle sur l’agriculture en HAUTE VIENNE, fondée sur des constatations « de visu » et sur des études menées dans les années 1870, montre le rôle déterminant du capital, de l’entreprise scientifique, des méthodes de gestion rationnelles ( elles-mêmes inspirées par, et basées sur, le capital ) dans le développement et les progrès de la région… « De nos jours disait BARRAL, en 1870, pour cultiver avec profit, il faut savoir beaucoup de choses »... [ 10 ].

Cependant, il reste que, de manière générale, le « métayage aura longtemps mauvaise presse pour des raisons historiques qui tiennent en grande partie aux abus du XIXème Siècle et au comportement inhumain de certains propriétaires de l’ALLIER, d’autant qu’entre ceux-ci et le métayer interfère un personnage d’une rare âpreté le fermier général. Ce n’est pas un hasard si le syndicalisme agricole est né dans cette région du Bourbonnais…» [ 62 ].

Les souvenirs du père Tiennon témoignent de la précarité de la situation des métayers… Il raconte que son père s’apercevant être financièrement lésé dans les comptes se risqua un jour à une observation : « Monsieur je croyais pourtant avoir à toucher davantage », et de s’entendre répliquer : «(…) tu sais les laboureurs ne manquent pas » !!! [ 58 ]

Constatant à nouveau un peu plus tard qu’il a été « grugé », le père d’Etienne BERTIN en le faisant remarquer est menacé d’un procès et doit quitter rapidement et dans de mauvaises conditions le domaine sur lequel il travaille… « Mon père fut redevable à la sortie d’une somme qu’il ne put fournir, le maître alors s’empressa de faire mettre une saisie sur notre récolte en terre qu’il garda toute. C’est à lui seul que profita notre travail de la dernière année » ! [ peu avant 1848 ] [ 58 ].

Même constatation également par « Jacquou le Croquant », constatation mise en scène par Eugène Le ROY, une quinzaine d’années auparavant, sous la Restauration au moment du décès de son père… Constat de la précarité sociale et de « l’exploitation de l’homme par l’homme » ...

« L’estimation faite, ma mère comptait qu’il nous devrait revenir dans les dix écus. Mais lorsqu’elle fut pour régler il se trouva que c’était le contraire, que nous autres redevions une quarantaine de Francs (…). Il nous fallu donc quitter COMBENEGRE soi-disant dans les dettes des Messieurs » [ 18 ]…

Par la suite la mère de Jacquou ne sera plus que journalière ( une situation encore plus précaire que celle de métayère ou de bordière !!! ) et elle s’épuisera à la tâche en ruinant sa santé…

L’option retenue en 1868 par Françoise DUFAURE en faveur du métayage, au delà de tout éventuel calcul spéculatif - ( peut-être Auguste DUFOUR avait-il déjà eu recours à ce type de contrat sur quelque partie de son « domaine » ? ) - , était sûrement la seule position de « bon sens » qu’il convenait pour elle d’adopter compte tenu de sa situation de veuvage, de ses charges de famille, de son relatif éloignement géographique d’ALLASSAC rendant difficile le « coup de main » occasionnel de Baptiste … et plus encore celui de Bertrand en résidence à UZERCHE !

Encore fallait-il pour la jeune veuve prendre la décision de la retenir, se décider à « s’accrocher » « fidèlement » au MONS en ne se « repliant » pas immédiatement sur ALLASSAC avec ses jeunes enfants…

Une fois le « bail à métairie » passé devant Maître BARDON, ce contrat va pouvoir rendre de grands services à la « petite famille » DUFOUR…

 

« CAILLEES, VELEES, CHAPONS » : CHACUN SES « VEAUX VACHES COUVEES » !

 

Le « contrat » de métayage signé par Françoise DUFOUR lui assure tant des subsistances minimales qu’une participation physique du co-contractant pour des travaux qu’elle serait bien en peine de pouvoir réaliser par elle-même…

Au delà de son caractère d’inventaire « à la PREVERT » et de sa rédaction aux formules parfois surannée, cet acte juridique mérite attention et il présente même un évident interêt sociologique, à mon sens…

Qu’on en juge donc sur pièce en reprenant plus en détail les principales stipulations qu’il contient…

Celles-ci sont les suivantes :

« (…) 1° Le preneur devra jouir et cultiver en bon père de famille, faire tous travaux en temps et saisons convenables et respecter les assolements établis »…

On trouve ici la fameuse notion de « bon père de famille », si chère au Code NAPOLEON, et on peut noter avec interêt que c’est « Madame DUFAURE, Veuve DUFOUR » qui est la contractante, et celle qui sera tout au long du corps de l’acte dénommée « la bâilleuse »… C’est la reconnaissance de la capacité juridique « pleine et entière » d’une femme, certes une mère de famille d’enfants mineurs légitimes et une veuve « respectable » … Reconnaissance de sa capacité pour contracter tout de même !

« 2° Tous les fruits et produits, les croits et bénéfice des bestiaux seront partagés par moitié sauf ce qui va être dit »…

Le partage… Partager par moitié, c’est l’essence même de ce type de contrat !!! Etymologiquement le terme « métayage » vient de médius, medietas, medietarius, termes donnant dans la vieille langue française : moitai, moitoyage, moiturie ... [ 62 ] « En Italie, l’institution du « métayage » est qualifiée de mezzeria ou mezzadria, ce qui fait sans doute allusion au fait que le métayer consacre la moitié de son temps de travail à la récolte du propriétaire l’autre moitié étant pour la sienne propre » [ 62 ]

« Les pommes de terre ne se partageront point : elles seront consommées dans le domaine et serviront notamment à l’engrais des cochons (…) » …

La culture de la pomme de terre s’est propagée lentement… En 1789 PARMENTIER a publié son « Traité sur la Culture et les Usages de la Pomme de Terre » … En 1812, autour de DIJON il n’y a que 312 Hectares consacrés à cette culture… mais il y en aura tout de même 3. 600 en 1837… Quant à l’élevage porcin il progresse fortement sous le Second Empire [ 55 ].

« (…) mais le preneur devra en donner un tombereau à la bâilleuse »… Et voilà le premier exemple d’une quasi prestation - alimentaire - en nature par la fourniture d’un tombereau de pommes de terre !!!

« Le blé noir tardif appartiendra au preneur en totalité »…

Sans doute le rendement escompté pour cette culture est-il aléatoire car seul le blé non tardif se partagera !

« Annuellement le preneur donnera à la bailleuse quatre hectolitres de châtaignes vertes de première qualité et la moitié de celles dites sauvages de quart »…

On aurait été fort surpris qu’il ne fut pas question, ici, au MONS, de châtaignes !!! … Et encore une prestation à finalité alimentaire « en nature »…

« il lui donne encore un kilog de beurre par vélée, vingt cinq caillées, deux paires de chapons, une paire de poulets, cent œufs dont soixante à Pâques et quarante à la St Michel, le tout annuellement »…

Produits ou sous-produits laitiers, « Beurre, Œufs, Fromages », et production de basse-cour, voilà une autre composante classique de l’alimentation rurale « autarcique » qui n’est pas oubliée dans le contrat entre les parties ! … Par ailleurs, la « Saint Michel », fixée le 29 Septembre, est encore, de nos jours, une date fort usitée en matière de baux ruraux !

« Si le preneur ne donnait point les vingt cinq caillées ci dessus il n’aura point droit à l’agneau dont il sera parlé ci-après (…) il sera donné chaque année au preneur un agneau pour la bergère, le second du troupeau en valeur, cet agneau devra être vendu à la Saint Georges à VIGEOIS »…

La « Saint Georges » se situe le 23 Avril. C’est la pleine période des fêtes de Pâques, période traditionnelle de vente d’agneaux à leurs meilleurs cours eu égard à la demande… Je n’ai cependant pas connaissance que cette date soit toujours usitée, de nos jours, en matière de baux ruraux…

« La foire, c’est la faiblesse du paysan Limousin » écrira CLANCIER [ 8 ]… « Il les connaît toutes à vingt lieues à la ronde : la foire des bovins, la foire des moutons et brebis [ … celle du 23 Avril à VIGEOIS ? ], celle des chevaux ou celle des ânes, ou celle encore des petits cochons, les « nourrains »… » !

En 1866, RATEAU dans son étude sur la CORREZE signale que « les champs de foire et les marchés du Département de la CORREZE se couvrent à chaque saison des productions naturelles du sol les plus riches et les plus variées » [ 25 ].

RATEAU précise : « on y trouve à profusion des animaux pour la boucherie, d’une qualité supérieure, des oies, des canards et des dindes, dans un état d’engraissement parfait (…) »... et de rappeler le calendrier des foires où l’on trouve bien répertoriées celles d’ALLASSAC, de VIGEOIS ou même… du SAILLANT, parmi les plus importantes.

Baptiste semble avoir été un habitué des foires, à lire ses correspondances… Il est vrai que c’est en ces moments à la fois l’occasion de négocier ou d’acquérir quelques productions agricoles mais aussi de rencontrer frère ( Bertrand ), parents plus ou moins éloignés et connaissances diverses : un lien social à l’évidence !

« 4° Le preneur aura droit de tenir un cochon pour lard chaque année du 13 Décembre jusqu’à Carnaval »…

Carnaval :  « ceux qui ont à peine rassasié leur faim pendant toute l’année vont pouvoir enfin faire bombance à s’en rendre malade. Ceux qui ne connaissent au long des jours que peine et travail vont pouvoir rire, faire les fous, boire et chanter et danser », signale CLANCIER [ 8 ], après ce sera un long Carême puis, enfin, l’agneau de Pâques !!! …

« Un cochon pour lard » : le jour où l’on tue « ce cochon », « le » cochon, c’est « une grande fête », disait l’enfant au Curé [ 10 ]… Fête pour l’enfant, certes... mais pour l’adulte aussi !!! Elle a lieu en hiver, généralement entre la Saint Martin et le Mercredi des Cendres, car les travaux des champs peuvent alors attendre, et on en profite par conséquent pour « tuer le cochon » ! [ 18 ].

« Il lui sera donné chaque année cinq kilogs de fer et une pelle à bûcher » …

Cinq kilogrammes qu’il pourra faire travailler par « lou faure », le Maréchal-ferrant ou le forgeron…

« 5° On prélèvera chaque année sur le bénéfice des bestiaux cent vingt francs pour impôts fonciers (...) »…

« 6° Si le berger trouvait quelque brebis, agneaux ou moutons, il devrait en être donné immédiatement connaissance à la bailleuse et si les demandes faites pour découvrir le propriétaire de l’animal trouvé demeuraient infructueuses, cet animal serait vendu à la foire qu’indiquerait la bailleuse ou considéré comme appartenant au troupeau (...) » … L’une des premières causes du mouvement qui sera hostile au métayage résidera dans l’absentéisme du propriétaire, devenu citadin, joint à sa prétention inchangée de diriger, voire de contrôler l’exploitation [ 62 ]… Ici, dans ce cas précis, c’est Françoise DUFAURE-DUFOUR qui a la possibilité de choisir, et elle seule, la foire au cours de laquelle aurait lieu la vente de cet animal égaré potentiel !

« 8° Le preneur sera tenu d'ensemencer chaque année au moins 50 litres d'avoine »… « L’avoine est l’alimentation des chevaux par excellence (…), la paille d’avoine est bien supportée par l’estomac des ruminants » [ 69 ]. Il ne faut pas négliger l’importance du « carburant » végétal pour le cheval [ ou pour le bœuf ] puisque le cheval n’est pas encore « cheval-vapeur » !!!

 

DES CHARGES ET DES OBLIGATIONS REPARTIES AVEC PRECISION…

 

Le contrat de métayage dispose aussi pour de nombreuses charges et dépenses :

« 9° Les batiments et les pêcheries seront entretenu [ sic ] d’une manière convenable (…), pour la confection et l’entretien des charrettes, harnais, outils aratoires, le preneur nourrira les ouvriers, la bailleuse les paiera et fera toutes fournitures toutefois les ferrements seront payés par moitié »…

« La pêcherie, pescheria, c’est une mare, une vaste réserve d’eau où l’on peut laver, ou élever du poisson, mais qui sert le plus souvent à l’irrigation » : telle est la définition lexicale donnée dans l’ouvrage de Marcelle DELPASTRE et qui correspond bien à la réalité couramment définie par le terme de « pêcherie » dans le langage courant du secteur, tel que je pouvais l’entendre au cours de mon enfance…

« Mon père » écrit encore Marcelle DELPASTRE « cura une pêcherie, fit une nouvelle bonde et consolida la chaussée. Il installa deux pierres à laver, l’une en micaschiste bleu et l’autre, toute polie déjà par l’usage, en granite rose » [ 7 ]… Baptiste emploie, lui, le terme de « Gourgue » pour ce qui doit correspondre, peu ou prou, à la même réalité… Un « trou d’eau », plus ou moins aménagé voire doté d’une petite chaussée, dans une pâture !

« Le forgeron et le vétérinaire seront payés par moitié » … Pour dédommager de l’entretien de leur matériel ( socs, instruments aratoires divers ) les paysans Limousins, fermiers ou métayers, payaient souvent le forgeron en nature, et surtout en pommes de terre et en châtaignes, c’était l’affevadis ! [ 8 ].

« Le châtreur sera payé par la bailleuse mais celle-ci recevra du preneur annuellement pour cet objet soixante quinze centimes »… C’est lou sannaire qui châtre veaux et cochons… Souvent il sait aussi guérir les bêtes et les vêler… On le prend aussi pour un guérisseur ou un... sorcier, parfois ! [ 8 ]

« 10° Annuellement le preneur devra planter greffer ou bêcher cinquante chataigners » Il n’est pas question seulement dans ce contrat du produit - les châtaignes - mais aussi de leurs supports ! La pérennité des châtaigneraies nourricières, dans l’intérêt commun, doit être assurée !

« 11° Le preneur ne pourra point prêter les bestiaux ni faire des charrois sans l’autorisation de la bailleuse »… Le métayer n’a pas la pleine jouissance du cheptel… « Le métayage n’est en fait qu’une forme de contrat de louage », c’est l’analyse classique tant de la majorité de la doctrine de notre ancien Droit ( DOMAT, Gui COQUILL… ) que pour celle de l’école civiliste classique ( RAU, AUBRY, DUVERGIER, BAUDRY-LACANTINERIE ) du XIXème Siècle… [ 62 ]

« 11° Le preneur ne pourra point refuser les bestiaux à la bailleuse lorsqu’elle en aura besoin et sera tenu de lui aider à conduire le bois et la vendange lorsqu’il y aura lieu. Il devra également lui aider à faucher et à rentrer le foin mais la bailleuse lui fournira un homme pour battre les blés (…) »

Numéroté également 11°, comme le paragraphe précédent - par erreur ? - cet alinéa présente grand interêt pour « la bailleuse », compte tenu de son veuvage et de l’absence de « bras » en sa « possession » !!!

Ce n’est pas au MONS qu’il pouvait y avoir vendange abondante… Cependant Françoise contrôlait vraisemblablement, à l’époque encore, quelques surfaces de vignes sur ALLASSAC, héritées dans le cadre des successions paternelle, maternelle et fraternelle confondues et toutes assez récentes ! … Et même si tel n’était pas le cas, on peut penser que pour le notaire d’ALLASSAC une stipulation relative à la « vendange » ne pouvait qu’aller de soi dans un contrat rural !!!

A une époque où le machinisme agricole n’est qu’à peine balbutiant et où les grands travaux agricoles atteignent des seuils de pénibilité importants, la « fourniture » « d’un homme pour battre les blés » n’est pas une clause inutile ! La moisson nécessite en effet une main d’œuvre abondante et se fait à la faux ou à la faucille, les gerbes sont liés avec le liadour. La récolte principale est celle du seigle que l’on bat au fléau sur l’aire à battre ou sur le plancher de la grange… La batteuse à vapeur ne s’imposera que progressivement, on en comptera une centaine en CORREZE vers 1900… [ 11 ]

« 12° Si la bailleuse voulait faire des améliorations dans la propriété (…) le preneur (…) devrait lui donner huit journées »…

La comptabilisation précise du « temps de travail » n’est pas le propre de nos seules préoccupations contemporaines… Mais la philosophie de l’époque s’avéraient – par nécessité - fort éloignée de celle de « l’Aménagement et la Réduction du Temps de Travail » !!!

« 13° Si le preneur défrichait des bois ou des bruyères il aurait droit à toute la récolte en grains qui serait faite sur le terrain défriché mais la paille resterait dans la propriété » …

Tout doit profiter, en tout circonstance, au fonds ! Même la paille…

« Fait et passé à ALLASSAC en l’étude et lu aux parties en présence de MM. Baptiste VIDALIE, menuisier, et Etienne ROUHAUD, taillandier, demeurant à ALLASSAC, témoins instrumentaires, qui signent, avec Mme DUFOUR et nous notaire, GOUNET requis nous a déclaré ne savoir », « Ont signé à la minute MM VIDALIE, ROUHAUD, DUFAURE Baptiste, DUFOUR et BARDON, ce dernier notaire »

Après un aussi large tour d’horizon des droits et devoirs respectifs de chacune des parties, il peut être enfin passé à la signature du contrat, « Dont acte »…

Deux témoins « instrumentaires » sont présents : un menuisier et un… taillandier, un autre personnage de la société artisanale Allassacoise, qui se nomme ROUHAUD…

Baptiste DUFAURE est présent aussi, auprès de sa sœur, chez le Notaire BARDON… C’est sûrement une grande fierté pour lui que de se sentir « utile » et « important », en un mot « reconnu » ! … Sans doute joue-t-il un rôle informel de « conseiller agricole » auprès de sa sœur et se sent-il investi de responsabilités familiales élargies depuis le décès de leur aîné, Elie…

Pierre GOUNET, le co-contractant, est présenté comme étant « Cultivateur au PILOU ». Ce n’est donc pas un « inconnu », métayer migrant de « hasard » ou de « passage »... Sans doute a-t-il de « bonnes références » ? Peut être aussi était-il lié ou très estimé de « feu » Léonard Auguste DUFOUR… et ce indépendamment de son « analphabétisme », une « tare » à laquelle Françoise DUFOUR pourrait suppléer aisément en cas de nécessité !

 

UNE FEMME DE « TETE » A LA TETE D’UN PATRIMOINE FONCIER SAUVEGARDE !

 

Instruite – redisons le ! -, Françoise DUFOUR mesure certainement tout l’intérêt pratique de pouvoir se faire délivrer par le Maire d’ESTIVAUX, DUMOND, le 28 Juillet 1870, un « Extrait de la Matrice Cadastrale de la Commune d’ESTIVAUX - Folio 4 bis et suivant - DUFOUR Auguste Jean Léonard ( mutation de 1860 pour 1861 ) »…

Il s’agit d’un document « de base » qui détaille dénomination, situation, superficie, et revenu cadastral, des quelques 200 parcelles recensées ( 203 exactement ! ) qui constituent la « Propriété DUFOUR », sise Commune d’ESTIVAUX, pour un total général de 86 Ha 00 a 50 ca, soit une superficie moyenne de 42 ares 36 par parcelles !!! Ce morcellement cadastral est très caractéristique, tant du caractère de « bocage » du plateau Corrézien, que des modes culturaux du temps pour lesquels les paramètres liés à la mécanisation ne sont pas - encore - à prendre en considération…

De ce document, délivré en 1870, il ressort, selon l’exploitation que j’en ai faite, que la nature des parcelles en propriété se répartit de la manière suivante :

 

NATURE                SUPERFICIE          %tage        dont « Surface Agricole Utile »

 

Terres                 27 Ha 35 a 10 ca      31,80 %     27 Ha 35 a 10 ca     38,12 %

Prés, Pâtures     22 Ha 69 a 70 ca      26,39 %     22 Ha 69 a 70 ca     31, 63 %

Châtaigneraies  21 Ha 71 a 00 ca      25,24 %     21 Ha 70 a 00 ca     30,25 %

Taillis, futaies    04 Ha 43 a 90 ca        5,16 %

Bruyères            09 Ha 35 a  80 ca     10,88 %

Autres (*)           00 Ha 45 a 00  ca        0,52 %

 

                 TOTAL            86 Ha 00 a 50 ca      100,00 %    71 Ha 75 a 80 ca      100,00 %

 

(*) Bâtiments divers, écuries, réservoirs, jardin…

 

La Superficie qui serait aujourd’hui globalement dénommée comme « Superficie Agricole Utile » ( S.A.U. ) représente 83,43 % de l’ensemble de la propriété…

On pourrait - ( grossièrement ) - résumer que la S.A.U. est divisée en trois tiers : 1/3 de terres labourables, 1/3 de surfaces en herbe et 1/3 de châtaigneraies… même si les « Terres Labourables » ont une importance quelque peu supérieure au tiers du total général « cultivé » ( 38,12 % ) ...

L’agriculture est alors essentiellement une agriculture de subsistance - ( production de céréales et de pommes de terre et importance des châtaignes qui doivent être considérées comme une véritable production agricole… ) - et non une agriculture spécialisée dans l’élevage, en particulier bovin, ou les cultures « spéculatives » ( par exemple les vergers ), comme nous la connaissons de nos jours, où il n’y a plus guère ni bruyères ni châtaigneraies dans ce secteur…

Déjà, en 1868, l’on parlait de « défricher bois et bruyères » : « 13° Si le preneur défrichait des bois ou des bruyères… » !

Ce patrimoine foncier, « l’héritage des DUFOUR », Françoise saura le conserver puis le transmettre à son fils aîné, Elie, qui l’adaptera bientôt aux réalités et aux conditions « modernes » de son temps…

Ce fait, symbolique et essentiel de conservation et de transmission, à lui seul démontre les capacités de Françoise et son caractère de « femme de tête » ; « femme de tête » une caractéristique qui était restée dans la mémoire de son petit-fils, Pierre Henri DUFOUR, mon grand père…

On est très loin de l’image d’une paysanne arriérée, rustique, soumise à outrance, ne sachant pas prendre d’initiatives…

Elle saura préserver, au moins, les acquis qui avaient été ceux de feu son mari Auguste Jean Léonard DUFOUR, dans cette « petite Patrie » que constitue le « domaine » du MONS d’ESTIVAUX !!!

Mais la « grande » Patrie, où en est-elle en ces mêmes périodes ???

L’extrait cadastral qui a été délivré à Françoise est tamponné « MAIRIE D’ESTIVAUX - CORREZE » et il porte, au centre du cercle du tampon officiel apposé, la figuration d’un aigle couronné ( … un aigle Impérial … et Napoléonien )…

Le document est daté du 28 Juillet 1870 par le Maire d’ESTIVAUX, DUMOND.

Comment ce dernier, en tant qu’autorité locale officielle, analyse-t-il la récente déclaration de guerre de la FRANCE à la PRUSSE le 19 Juillet 1870, il y a alors moins de dix jours ?

Le Maire d’ESTIVAUX est-il dans un état voisin de celui d’Edmond GONCOURT qui notait : « j’éprouve à l’état continu, au creux de l'estomac, ce sentiment nerveux de vide que donnent les grandes émotions et que fait plus douloureux encore l’anxiété de cette grande guerre qui va s’ouvrir » [ 18 Juillet 1870 ] [ 64 ]…

Edmond GONCOURT se trouve alors presque « comme veuf », il vient en effet de perdre récemment son frère tant aimé, son double littéraire quasi-gémellaire, Jules, né en 1830 et décédé à l’âge de quarante ans…

Le 28 Juillet 1870, jour de la certification de la matrice cadastrale, NAPOLEON III et son fils, le Prince Impérial, auquel on a taillé un uniforme à la mesure de ses quatorze ans, quittent PARIS en train, par la petite gare de Saint-CLOUD, pour se rendre « aux armées ». L’Empereur a prévu que ce conflit serait « long et difficile » [ 65 ]…

Ne croit-il donc pas à ce qu’il a pu entendre de la part de ROUHER qui lui assurait : « Sire, grâce à vos soins, la FRANCE est prête », ou encore de la part du Maréchal LEBOEUF en charge du Ministère de la Guerre : « Quand la guerre devrait durer un an il ne manque pas un bouton de guêtre » ? [ 67 ]…

On connaît tous la - triste - suite… Une accumulation de défaites… WISSEMBOURG, le 4 Août, FROESCHWILLER, le 6 Août… Et d’autres encore bientôt…

L’ALSACE est évacuée par MAC-MAHON, BAZAINE se laisse enfermer dans METZ, le reste de l’armée Française est encerclé dans la cuvette de SEDAN, où, le 1er Septembre il ne lui reste plus qu’à déposer les armes…

NAPOLEON III est fait prisonnier... La République est proclamée le 4 Septembre 1870… Le Gouvernement capitule le 28 Janvier 1871…

Le Traité de FRANCFORT, le 10 Mai 1871, s’avère désastreux : il exige de la FRANCE la cession de l’ALSACE et de la LORRAINE et le paiement d’une indemnité de cinq Milliards de Francs…

Si Françoise DUFOUR a su garder les possessions du MONS, tel n’est pas le cas du régime Impérial, s’agissant du… Pays !

La perte de l'ALSACE et de la LORRAINE constitue une amputation conséquente du territoire national… Une humiliation qui va entretenir durant les cinquante années à venir un ineffable sentiment de revanche, et autour duquel va alors se greffer la plus importante part de la politique étrangère de la Troisième République naissante…

C’est en quelque sorte ce « problème territorial » qui conduira le petit-fils de Françoise, Pierre Henri DUFOUR, mon grand père, à accomplir trois longues années de Service Militaire… puis à vivre quatre années d’un terrible conflit qui marquera de fait « l’achèvement du XIXème Siècle »…

L’hécatombe du premier conflit mondial conduira des millions de combattants de toutes nationalités à la mort…  une mort avec ou…  sans sépulture !!!

 

« CONCESSION A PERPETUITE » : DEUX METRES ET… QUATRE VINGT CINQ CM2

 

« Je me souviens du retour au village sous une pluie insinuante », écrit Denis TILLINAC, dans son ouvrage « Dernier Verre au DANTON », « j’ai marché jusqu’au cimetière avec mon chien noir. Il ne pleuvait plus, le vent du Nord chassait les nuages, on distinguait les croix au dessus des tombes (…). Les heures sonnaient au clocher, mais je ne les comptais pas, elles étaient réversibles : chaque bosquet, chaque murette, chaque croix de pierre ressuscitait un des morts qui dorment au cimetière en habit de sapin, que je revoyais en galoches sur la place inanimée »… [ 68 ]

Les cimetières sont « lieux de mémoire » ! Celui d’ESTIVAUX l’est donc aussi…

Le 16 Novembre 1870, le Maire d’ESTIVAUX « prend un arrêté », pour répondre à la demande « présentée par Madame DUFOUR du MONS, née DUFAURE Françoise, veuve de feu M. DUFOUR, ancien Maire, à ESTIVAUX et tendant à obtenir la concession perpétuelle de deux mètres quatre vingt cinq centimètres carrés superficiels de terrain dans le cimetière de cette Commune pour y fonder, à perpétuité, la sépulture particulière de ses descendants »…

Cet arrêté dispose en son article premier : « il est fait concession à perpétuité à partir de ce jour, au profit de l’impétrante susnommée de deux mètres superficiels 85 centimètres de terrain dans le cimetière de la Commune d’ESTIVAUX pour y fonder la sépulture perpétuelle et particulière de la famille DUFOUR du MONS, ci-dessus dénommée »…

L’article deuxième précise : « la dite concession est prise moyennant la somme de cent vingt huit Francs vingt cinq centimes (…) ».

Cet Arrêté Municipal est d’abord approuvé le 20 Novembre 1870 par le Sous-Préfet par Intérim, Guy Le CLERE, puis il est enregistré à VIGEOIS le 28 Novembre 1870, et enfin un extrait conforme est délivré à « Madame DUFOUR concessionnaire » le 15 Décembre 1870.

C’est cet extrait que j’ai sous les yeux et qui porte le tampon « CORREZE - ESTIVAUX - MAIRIE » avec en son centre maintenant la figuration d’une couronne de lauriers… République oblige ! Désormais plus d’aigle Napoléonien ni de couronne impériale !!!

Au cours des mois de Novembre et de Décembre 1870, la guerre est devenue une réalité, et elle concerne même les contrées au Sud de la LOIRE…

Sous l’impulsion de GAMBETTA, qui était parvenu le 7 Octobre 1870 à quitter la Capitale en ballon, la « levée d’hommes » a été proclamée par la Délégation de TOURS… Le Décret du 7 Novembre « décidait » de la formation d’un premier ban de 570 000 hommes parmi les célibataires de vingt et un à quarante ans…

De nouveaux combattants sont jetés dans la tourmente…

En Décembre 1870, quelque part dans la CREUSE de SOUMY, « le fils COURSELLE, de CHAUSSADIER, un beau garçon qui aimait danser la bourrée était revenu de BEAUNE la Rolande [ LOIRET ], une jambe arrachée par un obus Prussien » [ 60 ] … Et encore un mutilé s’en sortait-il bien n’ayant pas perdu la vie ! Car cette guerre de 1870 est déjà une guerre très meurtrière…

Trois tués, au titre de la guerre de 1870, figurent sur le « Nécrologe des anciens élèves de l’Ecole BOSSUET de BRIVE » [ 68 ]…

Sept tués sont recensés pour la Commune de DONZENAC au titre de la « Guerre Franco-Allemande ( 1870-1871 ) », dont deux ROUSSELY - Bernard et Zacharie - ( deux frères ou deux cousins ? ), du même hameau de « MAZIERES » [ 26 ] ...

Le père Tiennon se souvient bien de la Déclaration de la Guerre de 1870 : « la moisson s’était faite de bonne heure, nous étions en train de mettre en meule ou « plonjon » nos dernières gerbes quand vers dix heures du matin le 10 Juillet M. LAVALLEE vint nous annoncer que le Gouvernement de BADINGUET avait déclaré la Guerre à la PRUSSE. Et il me prit à part pour me dire que notre aîné serait appelé sans doute sous peu »…

Il se souvient aussi qu’à la fin de la guerre : « on nous rendit nos enfants. Tous revinrent, moins ceux des dernières classes qu’on gardait pour leur temps de service - et Charles fut du nombre - moins aussi hélas ! ceux qui étaient morts là-bas, et les disparus dont on ne savait rien. Aucune nouvelle n’était parvenue depuis Novembre d’un homme de Saint PLAISIR que nous connaissions un peu. Et le printemps ne le ramena pas. Trois ou quatre ans plus tard, sa jeune veuve convolait à nouveau. Mais voilà qu’on lui dit après que des soldats de 70 arrivaient toujours (…). Alors cette jeune femme vécut dans la terreur de voir revenir son premier époux. Il ne parut jamais » [ 58 ] …

 

SEPULTURES MILITAIRES … L’EVOLUTION DES MŒURS FUNERAIRES…

 

Cet homme de Saint PLAISIR « était-il tombé dans l’Est », dans un lieu « bucolique » et charmant, tel le « Dormeur du Val » évoqué par Arthur RIMBAUD ?

 

« Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,

Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,

Dort. Il est étendu dans l’herbe, sous la nue,

Pâle dans son lit vert où la lumière pleut… »

« (...) Les parfums ne font pas frissonner sa narine.

Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine

Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit »  [ 70 ]

 

Le Département de la Haute-MARNE [ qui sera par contre « miraculeusement » épargné durant le conflit de 1914-1918 ] a vu se dérouler sur son territoire des combats notoires fin 1870 et début 1871…

« L’An 1871, le 28 Janvier à une heure du soir [ 13 Heures ] nous nous sommes transportés sur le lieu indiqué (…), nous avons trouvé (…) le corps d’un homme couché sur son dos, les pieds contre la rivière, la tête contre le talus, le corps légèrement incliné (…). On a trouvé sur lui une blague à tabac et un porte monnaie vide. Il portait un costume militaire »… constatera le Maire de CUSEY, Julien Hippolyte BALLAND, qui a rencontré « son » « Dormeur du Val », un « cavalier-guide » apparemment exécuté après avoir été fait prisonnier et portant selon le médecin ayant examiné sa dépouille : « deux coups de feu à la poitrine » !!! [ 71 ].

« Les restes des Français tués à PRAUTHOY [ Haute-MARNE - Combats du 28 Janvier 1871 ] furent (…) déposés sous le Monument où ils reposent aujourd’hui dans le cimetière Communal (…). Les morts Prussiens, eux, ont subi une série de vicissitudes avant de trouver le repos final… Enterrés, après le combat au lieu dit « Le Songe Vert » [ on se retrouve ici en pleine inspiration Rimbaldienne ! Cela ne s’invente pas ! ] (…), le 30 Janvier 1877 leurs restes furent transportés dans le cimetière de MONTSAUGEON où ils reposent encore »… [ 71 ].

Ces indications, données en 1901, par TROCHON sont forts intéressantes… car très caractéristiques… en particulier le fait que les dépouilles des soldats Français avaient été déposées sous un monument…

Avant la Guerre de 1870, il existait une dissociation très importante entre la sépulture du soldat et la commémoration militaire… Par souci d’hygiène, en effet, les soldats morts au combat étaient inhumés rapidement ou brûlés, sur place…

L’inhumation en fosse commune se poursuit durant la Guerre de 1870, mais alors que le souvenir de l’homme de troupe n’était, jusqu’alors pas entretenu ( seules les statues des chefs militaires érigées dans les grandes villes marquaient un souci de mémoire… sélective ), apparait, dès 1871 la première manifestation d’une volonté de « mémoire globale »… [ 72 ]

Par le Traité de FRANCFORT du 10 Mai 1871, en son article 6, les Gouvernements Allemands et Français s’engagent désormais à entretenir réciproquement les tombes de guerre qui existent sur leur territoire respectif…

Dans de nombreuses communes des monuments ossuaires sont alors érigés, financés le plus souvent par des Associations qui se fondent, dès 1887, en particulier au sein du « Souvenir Français »…

Face à cette évolution nouvelle des mentalités, l’Etat est encore hésitant…

Le 4 Avril 1873, une Loi ambiguë définit la « Propriété Nationale » des tombes et ossuaires de la Guerre de 1870, en en remettant l’entretien aux Communes, mais sans leur donner les moyens nécessaires à cette mission nouvelle… [ 72 ]

Durant les premiers mois de la Guerre de « Quatorze », la « tombe individuelle » est déjà la norme pour l’ensevelissement des soldats Allemands, une norme qui s’applique aussi aux soldats Français qu’ils inhument [ - par exemple, au Cimetière de GUISE, lieu d’une bataille fort méconnue fin Août 14, qui vit la Victoire de LANREZAC… hélas éclipsée immédiatement par la retraite, puis les combats de la MARNE en Septembre 1914 - ] …

En revanche la « fosse commune » reste la norme de l’armée Française, qui l’applique également aux soldats Allemands qu’elle inhume [ - par exemple, sur les champs de bataille de l’OURCQ et du MULTIEN durant ce même mois de Septembre 1914 - ], et seuls les officiers ont « droit », lorsque les circonstances le permettent à une sépulture individuelle [ … Mais tel n’est pas le cas, par exemple, pour le Lieutenant de Réserve Charles PEGUY inhumé à VILLEROY en fosse commune ]…

Les pratiques militaires Françaises démontrent alors un important retard sur les mœurs sociales civiles…

Depuis 1870, en effet, le caveau familial s’est en effet généralisé dans l’ensemble de la société Française… La fosse commune est progressivement devenue de plus en plus réservée seulement aux très pauvres ou aux vagabonds… [ 10 ]

Alors face à l’évolution des conceptions funéraires, une Loi du 29 Décembre 1915 avalise enfin la « sépulture militaire individuelle et perpétuelle »… Cette Loi, qui rassure l’arrière [ ? ! ], marque la prise en compte de « l’individualisme » du Citoyen sous les armes… La sépulture perpétuelle devient une « récompense », et l’Etat se substitue même à la famille pour l’achat de la Concession [ 72 ]…

 

SEPULTURES CIVILES … L’EVOLUTION DES MŒURS FUNERAIRES…

 

En matière de mœurs funéraires civiles, le XIXème Siècle a marqué un véritable tournant par rapport aux « us et coutumes » antérieures…

Des considérations sanitaires et hygiéniques font alors passer les cimetières du centre des Paroisses ( généralement autour des lieux de culte ) vers des zones non peuplées situées plus en périphérie… [ 10 ].

Auparavant les cadavres revêtus d’une simple chemise, ou enveloppés dans un suaire, se décomposaient rapidement et cela permettait une rotation rapide des concessions qui répondait aux besoins des Paroisses…

Puis une plus grande prospérité dans les campagnes et le désir de rivaliser avec le standing bourgeois firent apparaître des cercueils ouvragés : les villageois ne se contentaient plus de quelques planches grossièrement assemblées…

Les « consommateurs » insistaient dorénavant pour avoir des cercueils cirés, de préférence capitonnés et ornés de dorure…

[ Charles BOVARY ] « s’enferma dans son cabinet, prit une plume, et, après avoir sangloté quelque temps, il écrivit : « je veux qu'on l’enterre dans sa robe de noces, avec des souliers blancs, une couronne. On lui étalera ses cheveux sur les épaules ; trois cercueils : un de chêne, un d’acajou, un de plomb. Qu’on ne me dise rien, j’aurai la force. On lui mettra par dessus tout une grande pièce de velours vert. Je le veux. Faites-le ». Ces messieurs s’étonnèrent beaucoup des idées romanesques de BOVARY, et aussitôt le pharmacien alla lui dire : « ce velours me paraît une superfétation. Les dépenses, d’ailleurs… - Est-ce que cela vous regarde ? s’écria Charles. Laissez-moi ! Vous ne l’aimiez pas ! Allez vous en ! »…  [ 27 ].

« Des investissements de cet ordre exigeaient un lieu fixe où reposer. Et on commença à acheter ou à louer les tombes pour de longues périodes », explique WEBER… En même temps les tombes devinrent de plus en plus luxueuses permettant de différencier les morts et de marquer leur rang social… [ 10 ].

Avant que les cimetières ne soient déplacés loin du village, les fidèles s'arrêtaient et disaient une prière sur la tombe d’un parent. Le Dimanche le cimetière pouvait être le principal lieu de rassemblement. Avant et après la messe des groupes se formaient pour discuter et passer un peu de temps ensemble… mais aussi avec les morts, devant la tombe desquels on s'agenouillait…

« Le déplacement des morts traduit désormais le rejet accéléré d’un passé qui paraissait aussi de plus en plus lointain. Ceci exprimait aussi le doute quant à la survivance de l’âme et à l’autre monde », estime WEBER, « les testaments qui autrefois faisaient en partie référence à l’avenir du mort - en recommandant messes et prières - se préoccupaient désormais plus de la propriété terrestre et de son mode de transmission », note-t-il encore avec pertinence [ 10 ] ...

Mais les morts restèrent importants, et la Toussaint, « jour de leur fête » [ … même si ce n’est en principe que le lendemain… ] ramenait dans les églises même ceux qui n’y mettaient pas les pieds en d’autres occasions. L’Evêque de LIMOGES savait bien ce que cela signifiait quand il apostrophait ainsi ses ouailles en 1862 : « le culte des saints et des morts est toujours votre trait dominant » [ 10 ]…

« Le culte des morts - la fidélité à la lignée et à la terre - est grand, et les « vieux » font la chaîne entre ces ancêtres disparus et la famille active, jouissant d’un prestige indiscuté », remarque CLANCIER, à propos du LIMOUSIN du XIXème Siècle [ 8 ]…

Sans doute ce culte s’estompe-t-il quelque peu de nos jours, cependant dans les zones rurales les visites aux cimetières à l’approche de la Toussaint demeurent encore des réalités bien tangibles !!! … Mais pour combien de générations encore ?

Nostalgique et grave, Denis TILLINAC écrit à ce propos en 1999, dans « les Masques de l’Ephémère » : « (…) ces inconnus immatriculés dans un département étranger qu’on croise à la Toussaint, devant une tombe, un pot de chrysanthème sous le bras. Ils ne sont plus d’ici mais ils ont des « attaches ». On croit les reconnaître, on finit par les identifier vaguement, on leur serre la main. Des souvenirs affleurent, trop imprécis, trop lointains pour justifier l’échange d’un numéro de téléphone. « Si tu passes à BEAUVAIS… ». On ne passe jamais à BEAUVAIS. Si le hasard nous y amenait, on n’irait pas les voir et cependant il nous semble que ces retrouvailles si brèves ne sont pas anodines… » [ 4 ]

 

INVESTISSEMENTS REPETES POUR DES PERPETUITES « RENOUVELEES »…

 

Compte tenu de l’évolution générale des mœurs et des mentalités, Il n’est pas surprenant dès lors que, dès l’automne 1870, Françoise DUFOUR puisse en venir à se préoccuper de l’acquisition d’une concession funéraire « familiale »…

L’arrêté du Maire d’ESTIVAUX, en date du 16 Novembre 1870, vise l’avis récent de son Conseil Municipal « en date du 3 Avril 1870 fixant le tarif des concessions de terrain pour sépulture »…

L’arrêté dispose en son article deuxième que « la dite concession est faite moyennant la somme de cent vingt huit Francs vingt cinq Centimes, dont celle de quatre vingt cinq Francs cinquante centimes sera versée immédiatement dans la main du Receveur de cette Commune et celle de quarante deux Francs soixante quinze Centimes sera également versée dans la Caisse du Bureau de Bienfaisance »…

Le reçu du versement des deux fractions est daté du 20 Janvier 1871, 85 F 50 représentent « 2/3 attribués à la Commune », et 42 F 75 « 1/3 attribué au Bureau de Bienfaisance », sommes reçues par le percepteur de la part de « Mme DUFOUR Veuve née DUFAURE », comme cela a été consigné avec soin…

Avec le timbre sur la minute, le droit d’enregistrement et le timbre de la quittance, Françoise DUFOUR déboursera au total 135 F 11 …

Ce même Vendredi, 20 Janvier 1871, Edmond GONCOURT note dans son journal qu’il a vu sautiller « deux amputés d’une jambe qui promènent sur leurs béquilles leurs croix toutes fraîches et qu’on regarde longtemps par derrière avec émotion », puis il se rend « au cimetière. Il y a aujourd’hui sept mois qu’il est mort [ son frère Jules ]. Est-ce singulier que dans la situation où je suis, dans le chagrin qui me dévore, il existe encore chez moi un lâche désir de vivre et que l’obus qui siffle à côté de moi et qui peut me délivrer, je cherche à l’éviter en rentrant chez moi » [ PARIS est l’objet d’un siège en règle de la part des Prussiens, siège très éprouvant pour la population en particulier en matière alimentaire, qui sera immédiatement après suivi par les événements de la Commune qui constitueront encore une nouvelle épreuve pour la population Parisienne ... ]… [ 64 ]

Le lendemain, 21 Janvier 1871, Edmond GONCOURT a devant lui : « en omnibus, deux femmes en grand deuil : la mère et la fille. A toute minute, les gants noirs de la mère ont des crispations nerveuses et se portent machinalement à ses yeux rouges, qui ne peuvent plus pleurer, tandis qu’une larme, lente à couler, se sèche de temps en temps sur la cernée de l’œil, levé au ciel, de la fille »… Et un peu plus tard Edmond entend : « une phrase curieuse et symptomatique. Une fille clapotant derrière moi, dans la Rue Saint Nicolas, me jette : « Monsieur, voulez vous monter chez moi pour un morceau de pain »… [ 64 ] …

Où peut mener la misère !!! Revenons-en donc à nouveau à la maxime de TAINE : « ce n’est pas le malheur, c’est le bonheur qui est contre-nature » !!!

La mort et la pauvreté qui lui est associée, par le biais du versement au « bureau de Bienfaisance » d’une partie du prix de la concession funéraire d’ESTIVAUX, forment un tandem éloquent qui peut illustrer la sentence lucide mais pessimiste de TAINE !!! D’autres malheurs ne manqueront pas de survenir dans la famille DUFOUR… Car la mort fait partie de la vie !!!

Le 16 Janvier 1916, Henri CHATRAS, Adjoint au Maire de la Commune d’ESTIVAUX, délivre un « Acte de Concession perpétuelle de terrain dans le cimetière » à la demande de « Mme Veuve DUFOUR Juliette Pétronille »…

Depuis le 24 Juin 1915, il y a en effet une autre veuve DUFOUR au MONS, la belle fille de Françoise, l’épouse d’Elie DUFOUR, qui avait été Maire de la Commune d’ESTIVAUX, comme l’avait été son père avant lui…

Contrairement à « l’extrait conforme » qui avait été délivré le 15 Décembre 1870, celui de 1916 est établi sur un formulaire pré-imprimé, sur lequel quelques mentions seulement sont rajoutées de façon manuscrite…

La « Veuve DUFOUR ( Juliette Pétronille ) » à la qualité de « Propriétaire, domiciliée au MONS »… Il lui est « concédé à perpétuité, avec garantie de tous troubles (…), une superficie de cinq mètres carrés quinze décimètres carrés de terrains [ sic ! ] dans le cimetière communal, soit deux mètres de long sur deux mètres de large [ ! ] pour y fonder la sépulture des membres de sa famille »…

Le tarif applicable est établi « vu la délibération du Conseil Municipal en date du 3 Avril 1870 portant fixation d’un « tarif pour les concessions de terrains dans le cimetière Communal », c’est à dire sur les mêmes bases financières que celles qui avaient été appliquées à sa belle-mère quelques quarante-six ans plus tôt !!!

Il en coûte à Juliette Pétronille « Deux cent trente et un Francs 75 » [ Le mètre-carré étant concédé à 45 Francs ] que « Mme DUFOUR est tenue de verser immédiatement dans la Caisse du Receveur Municipal, le tiers de cette somme sera, conformément aux instructions sur la matière employé au soulagement des pauvres »…

Avec les taxes et timbres divers, il en coûtera au total 258 F 40 à Juliette mais la concession DUFOUR passera de 2 m2 85 à… 5 m2 15, sur les mêmes lieux d’établissement initial très vraisemblablement…

Se voyant appliquer à des années d’intervalle, le même « tarif » que sa belle-mère, Juliette se retrouve aussi dans un contexte assez similaire, ce qui me frappe… Certes ses enfants ne sont plus en bas-âge et au lieu de quatre elle n’en a eu que deux, mais l’absence de « bras » [ ou d’épaule sur laquelle s’appuyer ! ] est patente… Son mari est décédé, son fils est au front, son gendre prisonnier de guerre quelque part de l’autre côté du RHIN… On n’est plus en 1870, mais en ce 16 Janvier 1916 on est en pleine « Grande Guerre », laquelle n’en est - qui le croirait ? – qu’à son premier tiers calendaire… et dans un mois à peine, le 21 Février 1916, ce sera le déclenchement de la gigantesque et dantesque « Bataille de VERDUN » !

« Ils ne passeront pas ! »… A quel prix !!! la mort… La mort encore et toujours ! …

Du 21 Février 1916 à Décembre 1916, date à laquelle les Allemands seront ramenés sensiblement sur leurs positions de départ, ils n’auront pas réussi, malgré le sacrifice de... 240 000 Hommes [ ! ] à « saigner à blanc » l’Armée Française, selon l’expression révélatrice employée par VON FALKENHAYN… Et en face les 260 000 morts Français témoigneront de l’engagement de toute l’armée Française, grâce à la noria des régiments organisée par le Général PETAIN qui prit le commandement de ce secteur du front au moment le plus critique… [ 73 ]

L’ancien combattant Allassacois Henri MARTIN, devenu Notaire de son état, fera « parler » le Monument aux Morts d’ALLASSAC, qui symbolise pour lui « le Souvenir », dans une petite « pièce » en vers intitulée « les Trois Ombres » :

 

« Vivants ! Tristes vivants ! Et triste humanité,

Combien faut-il de morts pour que « Fraternité ! »

Ne soit pas qu’un vain mot sur de vains édifices,

Combien de pauvres pleurs et de durs sacrifices »… [ 1 ]

 

Avec l’évolution des mœurs funéraires, chaque « concession » nouvellement « concédée » dans un terrain communal pourra devenir en quelque sorte « le monument aux morts familial » de chaque lignée attributaire…

En son article 3, l’acte de concession du 16 Janvier 1916 dispose que le concessionnaire « pourra élever sur le terrain tel monument funèbre que bon lui semblera, pourvu toutefois qu’il n’empiète en aucune manière sur les terrains environnants, et sauf l’action de la police en ce qui concerne les signes et inscriptions qui pourraient être contraires à la morale et à l'ordre public. Dans aucun cas et quelle que soit la forme du monument, le corps ne pourra être placé au dessus du sol »…

Nonobstant quelques limites, la société « civile » se trouve en droit de se permettre un peu plus de fantaisies que la société « militaire » en matière de sépultures et de « variantes d’arts funéraires »…

C’est par touches successives, et avec l’enchaînement des conflits de 1870 et de 1914, que s’imposera par contre une image « uniforme » des nécropoles militaires Françaises… Une image qui se fixera autour de trois points forts : l’emblème individuel ( une croix qui est destinée à toutes les tombes sur lesquelles les familles n’ont pas impérativement demandé un autre emblème ), la décoration paysagère homogénéisée ( clôture en haie, portail en pierre, rosiers sur les tombes ), l’intégration dans le site ( panneau indicateur, notice descriptive )… [ 72 ]

Tout Cela donne une image au résultat ambigu. La symbolique qui la sous-tend marque une première contradiction entre la volonté d’un message de paix pour les générations futures et la militarisation apparente donnée par des alignements uniformes de croix regroupés en carrés ( comme des troupes à la parade ! ) avec le mat des couleurs…

Deuxième contradiction : l’individualisation des tombes et une nationalisation marquée par l’interdiction des témoignages familiaux sur les tombes. L’idée d’égalité dans la mort, vertu Républicaine, a banalisé le deuil… Les drames individuels doivent s’effacer derrière l’épopée collective… [ 72 ]

Les Maires d’ESTIVAUX entre 1914 et 1918 se seront faits les porteurs de très nombreuses, sombres et funestes dépêches… Les familles redoutaient de voir passer, et surtout s’arrêter devant la porte de la maison ou la cour de la ferme le Maire endimanché porteur du télégramme macabre...

La première victime Voutezacoise Henri SOULIER tombe le 28 Août 1914 dans les ARDENNES… Puis c’est au tour de huit autres jeunes de la commune dès le mois suivant dans le cadre des combats dits de la « Bataille de la MARNE » [ 22 ]…

Dans le village de fiction qu’est Saint LIBERAL, créé par Claude MICHELET, le premier mort est le « fils CHANLAT le 24 Août ». « Presque tous les habitants de la Commune étaient là pour le service funèbre, célébré par le vieux curé d’YSSANDON à la mémoire d’André CHANLAT. Sa mort avait été accueillie par tous avec consternation. Aussi malgré l’absence du corps et du cercueil, absence qui conférait à la cérémonie une sorte d’irréalité, le Maire et le Conseil Municipal avaient décidé d’honorer le sacrifice du jeune père de famille (…). [ Puis le Maire ] en l’espace de quinze jours dut faire trois autres visites et laisser à chaque fois un foyer dans les larmes. La commune comptait neuf morts quand l’année s’acheva »… [ 74 ].

Je me souviens, pour ma part, des longues cérémonies de la Toussaint ou du Jour des Morts dans les Paroisses de PERPEZAC, ESTIVAUX ou de SAINTE-FEREOLE, et de la lecture « interminable » du Nécrologe des morts de chaque Paroisse en particulier de la liste nominative de ceux qui étaient « Morts pour la FRANCE » en « 14 »…

A VOUTEZAC, le 1er Novembre 1915 [ Jour de la Toussaint… ], lors de la séance du Conseil Municipal, une proposition du conseiller CHEYROUX tendant à ce que des concessions soient gracieusement offertes pour les sépultures des soldats de la Commune, morts pour la FRANCE, sera rejetée… « Les intérêts financiers et l’opprobre l’ont donc emporté ce jour là sur la conscience humaine et la rigueur morale », estime aujourd’hui Jean-Marie VALADE… [ 22 ]

La Commune de VOUTEZAC perdra au front durant la Grande Guerre 4,54 % de sa population totale d’alors ( soit 87 victimes ! ), celle d’ALLASSAC un pourcentage un peu moindre 3,79 % ( mais 177 victimes ! [ 2 ] ), JUILLAC 4,37 %, OBJAT 4,88 % … Etc. Le village du SAILLANT ( coté VOUTEZAC ) comptera à lui seul onze morts pour la FRANCE entre 1914 et 1918…

Pierre Henri DUFOUR, mon grand père, reviendra des champs de bataille de la Grande Guerre, sur lesquels il aura été présent de la première bataille de la MARNE en Septembre 1914, du côté de NANTEUIL LE HAUDOIN, jusqu’à le  « seconde bataille de la MARNE » en Juillet 1918, sur les plateaux du TARDENOIS... Il ne sera ensuite démobilisé que courant 1919… Marié après la [ sa ] « première » guerre, il perdra sa première épouse, Marcelle CHAPOUX, quelques années plus tard…

Mon grand père fera enregistrer à VIGEOIS, le 17 Avril 1926, un « Acte de Concession Perpétuelle » délivré par le Maire d'ESTIVAUX, Alexis CHATRAS, lequel visera à nouveau l’avis du Conseil Municipal rendu le… 3 Avril 1870, en matière de tarification applicable ! Henri DUFOUR obtient « la concession perpétuelle de quatre mètres superficiels de terrain (…) pour y fonder la sépulture particulière des membres de sa famille »… Il acquittera à ce titre la somme de « Cent quatre vingt Francs dont les deux tiers au profit de la commune et le dernier tiers au profit des pauvres », selon des modalités qui nous sont désormais bien connues !!!

 

ENTRE FOUGERES ET BRUYERES...  SUR LE REBORD DU PLATEAU ...

 

C’est le cycle éternel des vivants et des morts…1870, 1916, 1926… et plus près de nous encore, la « sépulture particulière des membres de [ la ] famille » DUFOUR aura été établie, maintenue, entretenue puis rénovée par des générations successives, dans le petit cimetière d’ESTIVAUX, sur le rebord du plateau, à l’amorce de la plongée par la route en lacets vers les gorges encaissées de la VEZERE…

ESTIVAUX, comme le village cher à TILLINAC, demeure une sorte de « paradis dans son genre, mais dont l’accès exige le concours d’une carte MICHELIN. Deux cent mortels d’âge canonique [ ou à peine un peu plus ! ] s’y récapitulent autour d’un clocher qui a vu passer des siècles en sonnant les heures avec une obstination monotone. Il sonne aussi l’angélus et le glas quand un villageois trépasse. Il a cessé de sonner la messe, faute de curé pour la dire et de Paroissiens pour l’entendre (…). Le village est juché sur un plateau qui surplombe une gorge. Des buses planent autour, des bois le cernent de partout » [ 68 ] ...

Et quand venant d’ORGNAC, ayant passé la VEZERE au pont de COMBORN, on remonte par une petite route sinueuse vers ESTIVAUX sur le rebord du plateau, la première trace « d’urbanisation » qui se présente alors aux yeux du voyageur est le cimetière qui s’inscrit dans la verdure… « entre fougères et bruyères » :

 

« Nous aurons des lits pleins d’odeurs légères

Des divans profonds comme des tombeaux

Et d’étranges fleurs sur des étagères

Eclose pour nous sous des cieux plus beaux (...)

Et plus tard un ange entr’ ouvrant les portes

Viendra ranimer, fidèle et joyeux,

Les miroirs ternis et les flammes mortes »… [ 75 ]

 

Le cimetière s’est agrandi au fil du temps, là comme ailleurs… « Il a fallu agrandir le cimetière où la tombe nouvelle pousse comme du chiendent » explique TILLINAC [ 4 ]. « La mort a encore l’avenir devant soi. Signe des temps : le périmètre ancien est une forêt de croix ; sur le nouveau on voit des stèles de marbre, abstraites et en plan incliné. Double déficit de symbolique Chrétienne et de verticalité »… « Quatre générations dorment dans cet enclos ceint de quatre murs et adossés à un bois de bouleaux. Avant, les cimetières entouraient les églises, les enfants et les chats jouaient sur les morts qui pendant des siècles furent jetés dans les fosses communes. La IIIème République a déquillé la croix plantée au milieu de chaque cimetière avant d’expédier les morts aux confins des bourgs à la fin du siècle dernier et d’instituer leur culte en le soustrayant aux curés » ! [ 4 ].

« Ici, dans ce village du vieil Occident, les morts ne sont pas occultés. Pas encore. Pas complètement. Certains trépassent dans la chambre où ils sont nés. Ca relativise le périple extra-utérin ; une parenthèse se referme, le gisant a cessé de vagir après avoir pris quelques centimètres et remué un peu de vent… » ! [ 4 ]

 

LA VIE CONTINUE… LA MORT AUSSI ! 

 

Restée seule au MONS, Françoise DUFOUR voit grandir ses enfants… Elle veille sur leur éducation, mesurant toute l’importance de cette question… Puis il deviennent bien vite des hommes… L’aîné, Elie DUFOUR, prend la tête du « domaine » dès qu’il le lui est possible… Gabriel s’installe à quelques centaines de mètres, en contre-bas du MONS, à BOUNAIX… Joseph devient exploitant agricole dans une commune voisine… Et Henri fait négoce de vins au BURG…

Elie DUFOUR prend pour épouse Juliette Pétronille JUGE… Une jeune fille de l’autre bout du Canton, de TROCHE, de l’autre côté de la VEZERE… [ Y avait-il un lien de parenté entre ces JUGE de TROCHE et la belle famille de Bertrand DUFAURE, les JUGE d’UZERCHE ? Ou s’agissait-il d’une homonymie très possible car le patronyme JUGE est courant dans le secteur ? ]…

Souvent les familles accueillaient à contre-cœur dans leur cercle protégé et protecteur quelqu’un qu’elles ne connaissaient pas parfaitement et les jeunes préféraient épouser un proche ou un voisin dont les faits et gestes étaient connus et familiers…

« Se marier en dehors était affreux [ sic ! ] », selon WEBER… Pénétrer dans un foyer étranger constituait en soi une déchirante expérience… La bru ou le gendre n’étaient acceptés qu’en partie… Et surtout du bout des lèvres…

 

« El o écri su lou cu di chi

Qe jémâ janr n’o évu bï

El o écri su lou trou di cu

que jémâ bel mer m’éma bru »

 

Les brus et gendres étaient des étrangers : « Janr è bru son jan d’ôtru », « ma fille est morte, adieu mon gendre »… Dans le cimetière de MINOT [ COTE D'OR ] les couples dont les familles possédaient des tombes séparées finissaient par rejoindre leurs ascendants respectifs : mari et femme étaient ainsi séparés dans la mort… [ 10 ]

Sur les photos dont je dispose Juliette Pétronille m’apparaît comme une jeune femme douce… Elle restera - paradoxalement - pour mon père « sa grand mère d’ALLASSAC », car après la guerre de Quatorze, elle s’établira à ALLASSAC non loin de sa fille « Marie Jeanne Rosalie » épouse MOUSSOUR, laquelle s’était retrouvée en propriété des restes du fonds DUFAURE à ALLASSAC - mon grand père, son frère, « Pierre Henri Auguste » conservant le fonds DUFOUR au MONS - suite à un partage en date du 9 Décembre 1919, passé devant Maître Philippe Ludovic BARDON, Notaire à ALLASSAC…

Avait-elle pu jadis s’accommoder sans trop de difficultés d’une cohabitation avec cette « régente » qu’étaient Françoise DUFAURE, … demeurée dans l’esprit de son petit-fils une « maîtresse femme »… , qui avait « régné » si longtemps sans partage sur son « petit monde » masculin au MONS ?

Au MONS, Françoise DUFAURE aura veillé aussi à l’entretien du souvenir de son frère, « l’oncle Elie », dont le portrait surveillera durant des lustres les visiteurs, et dont une partie du mobilier meublera la maison [ une commode, toujours présente de style Louis Philippe et un secrétaire - de même style - qui disparaîtra dans le cambriolage du MONS, fin Décembre 1991 ! ]…

Plus tard la sœur de Françoise, Marie DUFAURE, viendra finir ses jours au MONS… perdant progressivement la vue… et se faisant « chiper » son chocolat par son petit-fils… Elle décédera au MONS le 29 Avril 1913 à l'âge de quatre vingt sept ans…

Son neveu « Elie DUFOUR, propriétaire au MONS, Maire de la Commune d’ESTIVAUX » renseignera alors une « Formule de Déclaration de Mutation »… Par le biais de cette « Déclaration », on pourra mesurer les « chagrins » et les « grands malheurs » que Françoise DUFOUR aura connus au cours de son existence jusqu’à la fin de sa vie… Françoise en 1913 a déjà perdu ses fils Henri et Gabriel… Elle a perdu aussi ses frères Elie, Baptiste ( « décédé depuis dix ans » [ 1903 ? ] ), Bertrand et la fille de celui-ci, sa nièce, Emilie épouse SAGNE…

Cependant des petits-enfants seront nés, « Marie Louise » et « Henri » chez Elie, « Henri » chez Joseph, « Elie-Georges » chez Henri… Un arrière petit-fils « Jean », également …

La ronde éternelle des vivants et des morts… Vie et mort entrelacées !!! … Il y a, contre un pan du mur clôturant le jardin du MONS, une large et fraîche « banquette » en granit, constituée par ce qui fut jadis une pierre tombale de la famille DUFOUR… Elle peut servir aujourd’hui d’assise confortable aux vivants que nous sommes…

 

« VIVRE TOUT HUMBLEMENT »...          SILENCE…

 

BAUDELAIRE a composé un poème « Les Petites Vieilles », inséré dans le recueil des « Fleurs du Mal »… Je me demande si Françoise et Marie s’y seraient reconnues :

 

« Ces yeux sont des puits faits d’un million de larmes

Des creusets qu’un métal refroidi pailleta

Ces yeux mystérieux ont d’invincibles charmes

Pour celui que l’austère Infortune allaita ! "

Ruines ! Ma famille ! Ô cerveaux congénères

Je vous fait chaque soir un solennel adieu

Où serez vous demain, Eves octogénaires »

Sur qui pèse la griffe effroyable de Dieu ? » [ 76 ]

 

Mais j’en reviens, pour finir, de nouveau à Henri MARTIN et à sa « grand mère » :

 

« Vivre tout humblement, sans orgueil ni colère

Sans grands mots, sans vain bruit, passer semant le bien

Laisser un souvenir tout baigné de lumière

Lorsque des vanités il ne restera rien

Plus d’un riche orgueilleux a quitté cette terre

Aussi vite oublié, parfois, qu’il fut puissant

Voilà déjà longtemps qu’est morte ma grand mère

En nous, son souvenir est encor palpitant » [ 1 ]

 

Je pense alors à Françoise DUFOUR…

Elle aurait pu passer une vie entière à manger debout, à servir les hommes et à finir son repas, plus tard, avec ce qui restait… Bref être l’incarnation de cette soi-disant « femme idéale de l’ancien temps » ! Sa vie aura été bien plus que tout cela !

Françoise DUFOUR aura assumé un rôle de veuve « Régente »… telle Catherine de MEDICIS, celle qu’on appelait « la Reine noire »… « moins noire que ces éternels voiles de deuil » , et dont HENRI IV dira d’elle « une pauvre femme ayant par la mort de son mari quatre petits enfants sur les bras [ ! ] (…). Fallait-il pas qu’elle jouât d’étranges personnages pour (…) cependant garder comme elle l’a fait ses enfants qui ont successivement régné par la sagesse d'une femme si avisée… »... [ 77 ]

Certes le « Domaine du MONS » n’était pas - ce serait prétention suprême ! , le « Royaume de FRANCE » !!! … Mais dans la « saga » et la grande « chaîne familiale » « DUFAURE-DUFOUR », l’existence et l’action de Françoise DUFAURE n’auront pas été vaines !!!

C’est le sentiment profond qui est le mien en achevant ces quelques pages en forme de biographie, lesquelles ne restent cependant qu’une modeste somme bien lacunaire…

 

 

 

 

 

« SILENCE. Mon œuvre. Ce mur d’écriture. Ce rempart, cette citadelle de papier. Un aquarium rempli d’ombres où les choses glissent sans se heurter. De loin en loin à la lumière de mes lampes nait un objet dans le silence. Rien ne peut couvrir la voix de l’ombre et celle de la grande horloge paysanne là bas, qui bat mon temps »… [ 78 ].

 

 

 

 

 

 

 

ANNEXE

 

TEXTES INTEGRAUX DE DIVERSES CORRESPONDANCES EVOQUEES

 

 

 

De Françoise à Elie

 

ALLASSAC, le 21 Avril 1860

 

Mon cher Elie

Après avoir reçu d’hier ta lettre, ma mère m’a chargé de t’écrire pour te prier d’envoyer 300 F à Berty ; comme il te les a demandé pour pouvoir faire honneur à ses affaires, il ne peut pas acheter ce qui est indispensable sans argent et emprunter ces choses là se serait honteux, ma mère désire donc ainsi que nous que tu les lui envoie, nous t’en seront très reconnaissantes ; tu te le retiendras sur ce que tu lui dois. Toutes les personnes qui nous ont parlé de la famille JUGE nous en ont parlé dans les meilleurs termes ; il n’y a pas de bien c’est vrai ; mais peut être il sera plus heureux dans le commerce que dans une grande propriété. Nous voyons tous ce mariage avec plaisir parce que quoique Berty ne dépense pas beaucoup tu vois que l’argent s’en va peu à peu et une fois établie je crois qu’il en gagnera au lieu d’en dépenser. Allons nous comptons sur ta bonne volonté pour l’envoie des 300 F

Adieu cher Elie je t’aime et t’embrasse et suis toujours ta dévouée sœur

Françoise DUFAURE

 

De Françoise à Elie

 

ALLASSAC, le 2 Mai 1860

 

Mon cher Elie

Ma mère est très étonnée de n’avoir pas reçu une lettre de toi, d’après celle que nous t’avons envoyée dans laquelle elle te fesait demander 300 F pour Berty en sus des 1000 F que tu dois lui envoyer, on les attends avec impatience, veuilles donc être assez bon pour les lui envoyer sans retard ; car je crois que la résolution de Berty est inébranlable là dessus je te remercie beaucoup des pastilles que tu m’as envoyé ainsi que des offres que tu m’a faites ; quand à l’affaire dont je t’avais parlé personne ne m’en a plus dit cependant Baptiste a été à VIGEOIS pour acheter une vache et Mme VAYNE lui a dit de me dire d’aller la voire, si j’y allais je voudrais ne faire qu’une visite comme je t’ai déjà dit et revenir, j’ai dit à ma mère d’envoyé Baptiste chercher un pain de sucre , elle m’a répondu que le peu d’argent quelle avait lui fessait besoin pour payer les journées puis il me faudrais habiller complettement et en ne sortant pas puis m’en passer. 

Adieu mon cher Elie je t’aime et t’embrasse de grand cœur et suis toujours ta dévouée sœur

Françoise DUFAURE

Si tu veux tu peux écrire à M VAYNE tu verras ce qu’il t’en dira sinon laisse y faire, il m’arrivera que ce que le bon Dieu voudra, je ne tiens pas plus à cela qu’à lieux et à lieux que là, si j’y tiens c’est que cela convient à ma mère et à toi et à mes frères et sœur, car tu sais que la fortune ne me fera jamais agir, sependant si Dieu le veut moi aussi je ne demande qu’une chose c’est de faire sa volonté. Je ne sais si jamais je pourrai te dédomager des ennuis que je te donne ; mais si je le pouvais il me semble que je serai bien heureuse.

Adieu encore tout à toi

 

 

De Françoise à Elie

 

 

ALLASSAC, le 10 Mai 1860

 

Mon cher Elie

 

 

Ma mère m’a chargé de t’écrire pour te prier d’envoyer à Berty les 1000 F convenu, voilà deux [ oubli du mot « fois » ] qu’il a manqué à sa parole pour cet argent que tu avais promis de lui envoyer le 15 du mois dernier il serai désagréable que qu’il la manquera une troisième fois Berty dit qu’il trouve le chiffre que tu lui indiquais un peut trop élevé pour te répondre la dessus qu’ensuite il ne s’en rappelait pas et qu’aux vacances vous règleriez tout jusqu’à un centime et qu’aux besoin vous prendriez une tierces personne et  vous vous raporteriez à ce qu’elle ferai, ma mère dit que lorsque nous avons fait notre arrangement tu lui a promis 1000 F et tu lui a dit que ce qu’il avait reçu ne serai pas compté elle espère donc que tu ne reviendra pas sur ta parole. Nous désirerions tous qu’il fit ce mariage parce qu’il serait placé et comme je te l’ai déjà dit il serait chez des gens honnêtes . D’après ce que nous en disent toutes les personnes qui nous en parlent et qui les connaissent de longue dâte on ne peut pas assez nous dire les bonnes qualité de Maria.

Berty nous a dit que si dans 15 jours tu ne lui avais pas envoyé ces 1000 f qu’il irrai à BRIVE pour faire enregistrer son acte.

Tu comprends combien il serait désagréable pour moi et pour tous que notre peu d’avoir se dépense chez les avocat les avoués ou les notaires, ne vaut-t il pas mieux que ça reste dans la famille, ALLASSAC ne demanderai pas mieux que de voir notre maison en décadence.

J’espère bien qu’il n’en sera pas ainsi, j’ai la douce confiance que le bon Dieu et sa Ste mère  répandront sur nous leur bénédiction et que tout se terminera le plus tot possible et de la manière que je le désire.

Mme VAYNE est venu le 3 de ce mois elle n’a pu assez me recommander d’aller la voir, elle m’a dit qu’elle ne me voulait pas pour un jour ; mais pour plusieurs, elle m’a témoigné la plus vive affection, du reste elle a toujours était très bonne pour moi, des qu’elle m’a connue. Elle ma reparlait de Melle LAVERGNE pour Baptiste d’ont elle t’avait parlait l anné dernière, elle m a dit que cela te convenait beaucoup et que si ça convenait à Baptiste qu’elle croyait que ça pourrait se faire

Adieu mon cher Elie je t’aime et ‘embrasse de cœur et suis toujours ta dévouée sœur

 

Françoise DUFAURE

 

 

De Françoise à Elie

 

 

Au MONS le 18 Décembre 1863

 

Mon cher Elie

 

Pardonne nous si nous avons mi du retard à répondre à ta lettre ; mais auguste avait dit à M RELIER de la garder jusqu’à ce que lui irrai la chercher et il n’y est allé que le 13 jour auquel M BRUNOT vendait ses biens ; ils se sont vendus si cher qu’auguste n’a pas eu le moyen d’acheter le domaine ; il a pris seulement un bois qui lui coute 3000 F.

Quant à la paille dont tu avais chargé Auguste d’acheter il en a pris 17 quintaux le q 16

Baptiste en a payé qu’il a reçu il t’achetera l’autre le plus tot possible le prix de celle ci est de 1 F 90 le quintal.

Pour le blé que tu lui avais pris le domestique est venu en chercher un sac c’est moi même qui le lui ai donné d’où nous le prenons pour nous et conne nous le vendons, on ne le trouve pas assez propre, auguste me charge de te dire qu’il qu’il ne demande pas mieux que de te le ceder s’il leur convenait que dès qu’il ne leur convient pas que cela ne lui fait rien à lui.

Auguste m’a dit que Baptiste revenait chez FANTHOU je crois qu’il finira par si laisser prendre.

Adieu mon cher Elie auguste se joint a moi pour t’embrasser et te souhaiter toute sorte de bonheur le petit Elie t’embrasse aussi ; il se porte bien en ce moment

Françoise DUFOUR

Tu trouvera le billet joint à la lettre montant de la valeur que tu a renvoyé a auguste

 

 

 

De Françoise à Marie

 

[ non daté ]

 

Bonne soeur

 

Je te prie d’avoir la bonté de m’acheter chez GIBELLE une aune et demi d’étoffe bleu pour faire une petite robe pour mon plus petite tu lui prendras aussi la pointe que la métayère voulais lui acheter ; je crois qu’elle est de 12 sous et la robe je pense qu’elle te la laissera pour 2 francs l’aune

Je te prie aussi de me demander ma chemise à Jeanneton et de lui dire qu’elle m’envoie celles qui sont prêtes surtout celles d’auguste je tiens beaucoup a ce qu’il l’ai aux fêtes de paques. Dis aussi  à BOUTAUX de me faire mes serviettes le plus tot possible parce que je veux les blanchir sitot que je l’ai aurai .

Bonjour a mon cher Baptiste que je n’ai pas encore remercié du joli petit bonnet qu’il m’a envoyé.

Adieu chère sœur toute à toi

F  DUFOUR

Quand il n’y aurai que 5 quart pour la robe il y en aura assez

 

 

 

De Sœur Louise à Elie

 

 

De notre monastère de Ste Ursule de BRIVE    Le 21 Avril 1855

 

Monsieur,

 

Il serait à souhaiter que toutes les personnes qui nous doivent fussent aussi exactes et en même temps aussi honnêtes que vous. Nous n’aurions pas besoin de faire tant de réclamations qui nous deviennent quelque fois pénibles. Votre lettre, Monsieur, si polie et si reconnaissante pour les soins que nous avons donnés de tout notre cœur à votre bonne sœur, nous a bien dédommagées du petit retard que vos chers parents ont mis pour le paiement de la pension de Melle Françoise. Mais soyez bien convaincu que nous n’avons eu à ce sujet aucune crainte ; ce n’est qu’à cause des charges de notre maison que nous avons demandé ce qui nous est dû. Toutefois nous ne voulons pas vous imposer l’obligation de nous envoyer aussitôt notre lettre reçue ce qui reste encore à payer. Nous laissons à votre délicatesse et à votre exactitude, le soin d’en fixer l’époque étant bien certaines que cette somme nous sera acquittée aussitôt que cela vous sera possible. Le chiffre de la pension ou des avances faites s’élevait à 414 F nous avons reçu la dessus 200 F le 21 avril.

Nous sommes enchantées, monsieur, que vous soyez content du progrès de notre bonne et chère élève

Nous avons toujours trouvé dans cette jeune personne les plus heureuses dispositions tant à la vertu qu’à l’éducation que vous avez désiré trouver en elle.

Je vous salue, Monsieur, avec considération

Sr Louise  Supérieure

 

 

De Sœur Stanislas à Françoise

 

 

J M J       +         Vive Jésus dans nos cœurs

 

De notre monastère de Ste Ursule      Le 18 Xbre 185-5 ?

 

Ma bonne Françoise

 

Depuis le mois de septembre, les jours se sont succédés rapidement et chacun a emporté le regret de n’avoir pas rempli la promesse que je vous avais faite de vous adresser une longue épître ; la pensée m’en est venue assez souvent mais vous avez dû apprendre par Anaïs dans quel état j’ai été pendant fort longtemps depuis je l’aurais pu mais je ne sais quelle paresse s’empare de moi lorsqu’il faut que j’écrive. Pardonnez moi, ma bonne Françoise en faveur de la franchise et ne m’accusez pas d’oubli à votre égard parce que j’en ressentirais trop de peine surtout ce serait une bien mauvaise pensée si vous aviez l’idée que je ne vous aime plus oubliez le passé, bonne amie, et demeurez bien persuadée que Sœur Stanislas vous aime et a pour vous la même affection que lorsque vous étiez à Ste Ursule je voudrais que vous puissiez me mettre à l’épreuve et vous verriez que je ne [ ? ].

Vous devez savoir sans doute que je suis occupée cette année aux classes pauvres. Que ma joie est grande, ma bonne Françoise lorsque je me trouve au milieux de ces enfants il me semble voir notre bon Sauveur tout pauvre, dénué de tout : oh ! alors que je suis heureuse ! J’aime ces enfants de tout mon cœur et je voudrais qu’il me fut permis de finir mes jours parmi elles mais, bonne amie, voilà déjà trois mois de passer l’anné s’écoule rapidement et qui sait si le bon Dieu m’accordera encore la grâce de garder mon emploi un an de plus. Que puis-je me permettre avec la maladie que j’ai ; aujourd’hui je vais bien et demain je ne pourrai peut être rien faire. Vous vous rappelez, sans doute encore l’état dans lequel j’étais lorsque j’avais ces crises et bien cela n’était rien en comparaison de ce que j’éprouve maintenant j’ai des crises de trois de quatre heures pendant lesquelles je demeure comme une personne à l’agonie. Voilà dix ans que je souffre que la ste et adorable volonté de mon Dieu soit faite s’il veut que je porte tout le reste de ma vie la croix qu’il en soit bénit la seule chose que je lui demande est la patience et la résignation car enfin a quoi nous servirait de nous raidir contre sa volonté ; n’est il pas la pas le maître de nous frapper quand il lui plait et comme il lui convient, il est un bon père il sait ce que je souffre j’aime mieux porter ma crois avec mon Sauveur que de jouir de la santé puisqu’il ne le veut pas.

Je suis si égoïste que je ne vous parle que de moi ce n’est pas cependant que je ne m’occupe de vous. Quand nous reverrons nous ? Je pensais que ces vacances ne se passerait pas sans que vous vinssiez dans votre cher couvent où vous retrouverez encore tant de figures amies elles sont passées ma bonne Françoise et nous ne vous avons pas vue maintenant plus d’espoir jusqu’à l’année prochaine. SI vous veniez dans ce moment vous trouveriez bien des figures nouvelles toutes nos anciennes ont disparues et elles ont été remplacées par de nouvelles enfants que je ne connais pas. N’étant plus au pensionnat jamais je ne vais avec elles de sorte que celles à qui j’ai fait la classe l’année dernière prétendant que je ne les aime plus et vous bonne amie qui connaissez mon cœur vous savez s’il m’est possible de ne pas aimer les enfants que j’ai soignés.

Si vous pouviez sans que cela dérange votre famille je vous engagerais à venir assister à la retraite plusieurs de nos anciennes élèves ont obtenues cette permission et sans difficulté vous pourriez obtenir la même faveur Voyez ce que vous devez faire et croyez que je serais bien heureuse si je vous revoyais encore dans cette sainte maison.

Ma lettre est commencée depuis longtemps je vous l’envoie tout de même prenez vous en à ma névralgie qui la interrompue. Quoique l’année soit commencée depuis huit jours je ne veux pas vous laisser ignorer tous les vœux que je fais pour votre parfait bonheur. Ma longue épître calmera votre rancune contre mon éternel silence et je suis sûre que ma bonne Françoise loin de m’en vouloir priera le Seigneur pour celle qui se dit en Jésus et Marie.

Toute à vous

Sr Stanislas

Mes amitiés à Mme votre mère et a votre bonne Sœur

7 Janvier 185-6 ?

 

 

 

BIBLIOGRAPHIE ET SOURCES :

 

 

[ 1 ] Corrèze, ô mon Pays et autres Poèmes  Henri MARTIN  Librairie LACHAISE- BRIVE  1934

[ 2 ] Allassac en Bas Limousin Un Pays - Une histoire  J.L. LASCAUX  FOYER CULTUREL 1992

[ 3 ] Spleen en Corrèze   Denis TILLINAC    ROBERT LAFFONT 1984  La Table Ronde 1997

[ 4 ] Le Miroir des Limbes - Antimémoires  André MALRAUX  GALLIMARD 1972   FOLIO 1972

[ 5 ] Les Masques de l’Ephémère  Denis TILLINAC      La Table Ronde 1999    FOLIO 2001

[ 6 ] L’Ecole de Brive - son Histoire, ses Acteurs  J. PEUCHMAURD ROBERT LAFFONT 1996

[ 7 ] Les Chemins Creux - Une Enfance Limousine  M. DELPASTRE PAYOT 1993 POCKET 1998

[ 8 ] La Vie Quotidienne en LIMOUSIN au XIXème Siècle     G-E CLANCIER    HACHETTE 1976

[ 9 ] L’Orange de Noël   Michel PEYRAMAURE  ROBERT LAFFONT  82  Le Livre de Poche 1996

[ 10 ] La Fin des Terroirs, modernisation de la Fr. rurale  E. WEBER  STANFORD 76 FAYARD 83

[ 11 ] Le Guide de la Corrèze     Claude LATTA   La MANUFACTURE 1991

[ 12 ] Le Cheval d’Orgueil    Pierre-Jackez HELIAS   PLON 1975   POCKET 1982

[ 13 ] Mon Limousin  G.M. COISSAC    1913     Réédition Les Editions du BASTION 1999

[ 14 ] Léonard, Maçon de la Creuse    Martin NADAUD  MASPERO 1976 La DECOUVERTE 1998

[ 15 ] Le Bas-Limousin BOURGOIN FOROT PIFFAULT 1912  Réédit. Editions du BASTION 2000

[ 16 ] Les Moissons Délaissées  Jean Guy SOUMY  ROBERT LAFFONT 1992  J’AI LU 1994

[ 17 ] Archaïsme et Modernité en Limousin au XIXème  Alain CORBIN  RIVIERE 1975 PULIM 1998

[ 18 ] La Vie Quotidienne en Périgord au temps de Jacquou  G. FAYOLLE  HACHETTE  1977

[ 19 ] Site Web  Musée de Brive – Hôtel de Labenche

[ 20 ] Site Web  « page perso » - Costume Limousin

[ 21 ] Site Web  « Groupe Folklorique La Crouzade »

[ 22 ] Voutezac et son Pays au XIXème Siècle    J. M. VALADE   LEMOUZI N° 140 Bis  1996

[ 23 ] La Société Française au XIXème Siècle   Collectif-     FAYARD 92  PLURIEL 1995

[ 24 ] Histoire Sociale de la France au XIXème Siècle  Christophe CHARLE  SEUIL-POINT 1991

[ 25 ] La Corrèze     P. RATEAU       Léon LALANDE-BRIVE     L.HACHETTE & Cie   PARIS 1866

[ 26 ] Donzenac  Aujourd’hui-Autrefois       Ad. ULRY     Imprimerie Catholique  BRIVE 1913

[ 27 ] Emma Bovary       Gustave FLAUBERT        J’AI LU   1967

[ 28 ] Dictionnaire du Second Empire   Direction Jean TULARD    FAYARD 1995

[ 29 ] Jules Valles – L’Irrégulier       Daniel ZIMMERMANN      Le Cherche Midi Editeur 1999

[ 30 ] Julie-Victoire Daubie première bachelière B. THEVENY in « Haute-marne dimanche » 21/06/98

[ 31 ] Site Web –  Site universitaire Nancy-Metz

[ 32 ] Balzac       Henri TROYAT     FLAMMARION 1995       J'AI LU 1997

[ 33 ] Histoire de Juliette ou les Prospérités du Vice  SADE Œuvres Tome III La PLEIADE  1998

[ 34 ] Anthologie des Lectures Erotiques, de Sade à Fallières PAUVERT GARNIER-SUGER 1982

[ 35 ]Journal des Frères GONCOURT  T.1  (1851-1865)      ROBERT LAFFONT  BOUQUINS 1989

[ 36 ] La Nonne      Comte d’IRANCY      Editions Blanche 2001

[ 37 ] Régine Deforges – L’inconduite - Biographie    Marc Emile BARONHEID    STOCK 1995

[ 38 ] Les Non-Dits de Régine Deforges - Entretiens     Lucie WISPERHEIM       STOCK 1997

[ 39 ] « Madam » - Madame Claude raconte  Claude GRUDET  Michel LAFON 1994 J'ai Lu  1995

[ 40 ] Le Meilleur c’est l’Autre       Claude GRUDET        BALLAND 1986

[ 41 ] Les Filles de Madame Claude    E. ANTEBI / A. FLORENTIN   JUILLARD 1975

[ 42 ] Le Refus ou la Leçon des Ténèbres - 1992-1994 -   J.E. HALLIER    RAMSAY 1994

[ 43 ] L’Enfant          Jules VALLES            Le Livre de Poche - Classiques  1995

[ 44 ] Blanche et Lucie       Régine DEFORGES    FAYARD 1977  FRANCE LOISIRS 1985

[ 45 ] Le Cahier Volé     Régine DEFORGES          FAYARD 1977  FRANCE LOISIRS 1985

[ 46 ] Le Manifeste du Parti Communiste  MARX ENGELS Union Générale d'Editions 10/18 1977

[ 47 ] Je suis comme une Truie qui Doute     Claude DUNETON      Le SEUIL 1973

[ 48 ] Le 18 Brumaire de Louis Napoléon BONAPARTE  Karl MARX  MILLE ET UNE NUITS  1997

[ 49 ] La Honte          Annie ERNAUX           GALLIMARD  1997     FOLIO  1999

[ 50 ] Napoléon III et le Second Empire  HISTORIA Spécial  Numéro 37 Septembre/Octobre 1995

[ 51 ] Le Bêtisier du XXème Siècle  Jérôme DUHAMEL  LATTES 1995   Le Livre de Poche 1996

[ 52 ] De Sac et de Corde   Juliette BENZONI    Editions du TREVISE  1979

[ 53 ] L’Amour à l’Arsenic    Laure ADLER    DENOEL 1986

[ 54 ] Le Fait Divers au XIXème Siècle    Pierre DRACHLINE   Editions HERME 1991

[ 55 ] Le Procès de Madame Lafarge    J. HERISSAY   Editions EMILE PAUL FRERES 1929

[ 56 ] La Putain de la République  Ch. DEVIERS-JONCOUR  CALMANN LEVY 1998 J’AI LU 1999

[ 57 ] Histoire de la France Rurale  T.3  « de 1789 à 1914 »   Le SEUIL 1976   POINTS SEUIL 1992

[ 58 ] La Vie d'un Simple       Emile GUILLAUMIN      STOCK 1943     Le Livre de Poche 1990

[ 59 ] Dictionnaire  Petit Robert 1     Le ROBERT     Edition de 1977

[ 60 ] Les Fruits de la Ville    Jean Guy SOUMY     ROBERT LAFFONT 1993  POCKET 1996

[ 61 ] L’Ecolier Corrézien  THAUZIES-VERDIER   JOUCLA imprimeur-éditeur  PERIGUEUX 1904

[ 62 ] Droit Rural - Droit de l’Exploitation Agricole - Précis     Joseph HUDAULT    DALLOZ 1987

[ 63 ] Larousse Agricole   Tome 1      1922          Editions LAROUSSE   1932

[ 64 ] Journal des Frères GONCOURT  T.2 ( 1866-1886 )  ROBERT LAFFONT BOUQUINS 1989

[ 65 ] Louis Napoléon Le Grand    Philippe SEGUIN    GRASSET 1990  Le Livre de Poche 1996

[ 66 ] Le Second Empire  1852/1870   2.000 ans d’images  Catherine SALLES  LAROUSSE 1985

[ 67 ] De la Fête Impériale au Mur des Fédérés   A PLESSIS   Le SEUIL 1979  POINT SEUIL 1992

[ 68 ] Dernier Verre au Danton      Denis TILLINAC       ROBERT LAFFONT 1996

[ 69 ] La Chanson de nos Pierres   Abbé L. DELCROS    Imp. CHASTRUSSE   BRIVE 1933

[ 70 ] Le Dormeur du Val    Arthur RIMBAUD     in Littérature XIXème  NATHAN 1999

[ 71 ] Souvenirs d’un Franc-Tireur en 1870-1871    P. TROCHON     PLON-NOURRIT & Cie 1901

[ 72 ] Le Culte du Souvenir  In HISTORIA Hors Série « 1918 la Victoire » Numéro 501 Sept. 1988

[ 73 ] La Grande Guerre  S.AUDOIN-ROUZEAU  A. BECKER    « Découverte »-GALLIMARD 1998

[ 74 ] Des Grives aux Loups    Claude MICHELET      ROBERT LAFFONT  1979      POCKET 1982

[ 75 ] La mort des Amants      in « Les Fleurs du Mal »     Charles BAUDELAIRE      LIBRIO  1994

[ 76 ] Les Petites Vielles      in « Les Fleurs du Mal »     Charles BAUDELAIRE      LIBRIO  1994

[ 77 ] Catherine de Medicis      Jean ORIEUX        Biographies - FLAMMARION   1986

[ 78 ] Le Biographe       Philippe BEAUSSANT        GALLIMARD  1978    FOLIO 1995

 

 

 

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