La lettre de Simon : la gravure

 

La lettre de Simon : le texte

 

 

Sommaire général du site

Un autre militaire Allassacois :

 

Aymard de Foucauld, une destinée glorieuse

 

SIMON,

un militaire Allassacois du Second Empire,

en garnison au « Fort de Montrouge »

(1er Bataillon de Voltigeurs, du 28ème Régiment de Ligne)

 

OU

 

une « merveilleuse » correspondance illustrée,

datée du 5 Février 1860

                                                                            Cliquez sur la gravure pour l’agrandir

 

 

« (…) Je renvoye cette gravure qui est tiré d'après ma phisionomie et ma belle tenue. j’espere quel seras conservé que je la trouve à mon retour si fraiche comme lorsquelle ma quitté (…) »

 

N’ayez crainte, SIMON !  « Ne portez pas peine ! » comme l’on dit « chez vous » en CORREZE, du côté d’ALLASSAC…

Sachez que cette gravure sous laquelle est inscrit, à la plume, votre patronyme, a été très soigneusement conservée !!! Elle a  traversé les siècles sans guère être altérée par le temps… La gouache qui colore certains des détails du dessin a parfaitement bien résisté aux outrages du temps, et lorsque j’ai déplié fébrilement le feuillet qui la renferme, j’ai tout de suite été fasciné par son excellent état de conservation, de « fraîcheur » même !!!

Désormais par l’intermédiaire magique du formidable vecteur qu’est « internet », { ce site enregistre régulièrement des visites en provenance des 5 continents !!! }, votre « phisionomie », SIMON, est aujourd’hui universellement consultable « en ligne » !!!!

 

 

*            L’identité du Voltigeur SIMOND établie avec certitude !

8 Mai 2007 SIMOND retrouvé

 

 

 

 

Le texte de la correspondance

 

 

La tenue du voltigeur et sa phisionomie

 

 

L’épisode des aigles de 1852

 

 

Un courrier apocryphe ?

 

 

Conscription et réfractaires, en Limousin et à Allassac

 

 

Le tirage au sort

 

 

Au Fort de Montrouge

 

 

Un émigré de l’intérieur

 

Honneur, gloire et fidélité

 

Note bibliographiques

 

 

 

 

Le texte de la correspondance ( avec orthographe d’origine )

 

 

                                                                 Cliquez sur le feuillet pour l’agrandir

 

       Aux fort de Montrouge le 5 Février 1860

 

Chère Mère Bienfaisante  je mets la main

a la plume pour vous écrire ces deux mots de

lettre vous m'excuserez de la liberté que je

prend de vous écrire.

Ainsi c'est pour me rappelé des souvenir qui

mon été fait en ma faveur et à ma présence.

je me rappel des serments du père bienfaisant,

du jour de mon tirage ainsi ci j'ai tardé a

vous remercier d'aprés tous ces bons service c'est dans

laquelle que j'attendais à revoire votre fils Monsieur

Elie qui est avocat dans la rue Dauphine  je lui

rendais quelque visite de temps en temps lorsque

j'était aux chasseurs à pieds huitième bataillon idem encore

lorsque j'était aux bataillons de chasseurs de la Garde Impériale,

étant au 28éme de ligne  encore idem. c'est Monsieur Elie qui

ma apris que mon frère qui restait chez vous qu’ils vous avait quittez.

Moi celas ma contrarié un peut aussi mais comme je m'atendais d'avoir

un semestre cette année dernière je n’ai pas put car mon semestre

ma été rayé mais j'espère que cette année j'irait faire un tour poure

six moi  que je rentreré dans votre maison avec honneur et gloire

et fidellité et j'espère qu’après mes six mois il n'y

aura rien a désiré d'après notre bonne conduite.

Ainsi je renvoye cette gravure qui est tiré d'après

ma phisionomie et ma belle tenue j'espere quel seras

conservé et que je la trouve à mon retour si fraiche

comme lorsquelle ma quitté.

Je termine ma lettre en vous serrant la main

du plus profond du coeur de ma personne

ainsi que tous se qui regarde la fammille qui est

a la maison.

Je suis toujours pour la

vie votre dévoué serviteur

 

SIMON

 

Mon adresse est au 28 ème                  Voisi mon adresse a simon

de Ligne 1er Bataillon Voltigeur         28e de ligne 1er Voltigeur

au fort de Montrouge                           au for de Montrouge

PARIS                                                    Paris  seine

 

 

 

La tenue du voltigeur

 

 

 

« Cette gravure qui est tiré d'après ma phisionomie et ma belle tenue »

 

Il s’agit, dites vous SIMON, de votre « belle tenue »… Vous êtes alors au « 28ème de Ligne » … Je remarque présent sur le collet le symbole du Cor de Chasse ( ici de couleur rouge ), qui caractérise sans conteste l’appartenance au corps des Chasseurs… Sur votre tête vous portez le schako tronconique qui semble être la coiffure « modèle 1845 », héritée de la Monarchie de Juillet, puis qui a été ensuite révisée « Seconde République », puis enfin révisée « Second Empire » …    On remarque en effet, sur la plaque de cuivre, que figure désormais un « aigle Impérial », et non plus soit une « Couronne » soit un « Coq reposant sur soubassement de feuilles de chênes », symboles modifiés au gré des évolutions constitutionnelles que le pays a connues successivement en quelques années seulement... [ 1 ]

 

Le « shako » arbore toujours une cocarde tricolore, il est aussi surmonté d’un « pompon », constitué d’une sphère et d’une flamme…

Votre tunique est ornée d’un collet de couleur « jonquille », qui est de la même teinte que vos épaulettes…

Votre pantalon est en drap garance… Il est semblable à celui de vos Officiers, et ce même si ceux-ci réclament une « bande de drap » qui est jusqu’alors encore l’apanage de la seule « Cavalerie » et des « armes savantes »… [ 2 ]

Vos boutons de tunique, qui sont ici colorés en « jaune », sembleraient symboliser des boutons de laiton, qui seraient plutôt une marque caractéristique de « l’Infanterie Lourde » ! …  Les boutons en étain caractérisaient « l’Infanterie Légère » jusqu’en 1854 …

Cependant si vous portez le ceinturon « Modèle 1845 », sa plaque est bien, elle, en cuivre et donc « dorée »…

Votre ceinturon n’est plus en buffle et ce depuis 1848, mais seulement en cuir noirci, de même que le sont les bretelles de votre havresac… [ 1 ]

Je ne pousserai pas plus loin la description de votre uniforme, ici dessiné, qu’un « figuriste » averti pourra certainement bien mieux commenter que moi, mais j’avais pour seul but d’établir, SIMON, que cet uniforme était bien « à peu près du même type » que ceux que vous avez pu effectivement endosser au cours de vos affectations successives !!!

 

Venons-en à votre « phisionomie »… A votre époque, dans les Régiments d’Infanterie Légère, seuls les Chasseurs qui appartiennent aux compagnies d’Elite, que sont celles des « Carabiniers » et des « Voltigeurs », ont droit au port de la mouche, appelée aussi « Royale » puis… « Impériale » [ 1 ]

Le personnage représenté porte bien, outre une moustache, cette « Impériale » [ La « partie de la barbe qui croît sous la lèvre inférieure seulement » selon les textes officiels ].

En 1868 disparaîtront les Compagnies d’Elite et avec elles les appellations de « Grenadier », « Voltigeur » ou « Fusilier »… Tous les hommes de troupe de la Ligne ne seront plus alors uniformément désignés que sous le terme de « soldat » … [ 2 ]

O ! Temps qui peuvent nous sembler lointains ! Que ceux d’une armée commandée par des Officiers dont la hiérarchie était solidement établie par « l’Ordonnance du 22 Août 1836 » qui permettait de distinguer, du premier coup d’œil, sans même compter les étoiles ou les galons : l’Officier Supérieur qui portait la moustache et la mouche « en royale » de l’Officier Ordinaire ou de l’homme de troupe qui eux n’avaient droit qu’à la simple moustache… Distinction subtile qui étalait publiquement l’abîme social séparant la troupe de ses chefs… [ 3 ]

 

 

Vingt-cinq ou trente ans après l’Ordonnance de 1836, les choses auront déjà un peu évolué puisque les « Voltigeurs » auront droit eux aussi au port de « l’impériale »... Les distinctions pileuses se seront donc un peu atténuées !!!

En Mars 1886 le Général BOULANGER prétendra imposer le port de la barbe à la troupe toute entière, une initiative mal accueillie…

C’est son successeur le Général FERRON qui autorisera les militaires à porter la barbe, la moustache ou la mouche à leur gré ( 1er Juillet 1887 ) [ 4 ] … Encore une trentaine d’années à attendre… puis dans la grande tourmente de la Première Guerre Mondiale, tous les soldats seront finalement des « Poilus »... sans distinction d’armes, de grades ou de milieu social d’origine !!!

 

 

Voltigeur et chasseur

de la Garde Impériale

 

 

Les clichés ci-contre sont issus du site : http://www.military-photos.com/index.htm

Je remercie le webmestre Jérôme Discours de m’en avoir autorisé la libre reproduction.

Je vous encourage à visiter et à découvrir la richesse des pages qui ont été mises en ligne par ses soins…

 

« En 1860, l'uniforme des Grenadiers et des Voltigeurs est modifié. La longue tenue bleue à 9 tresses plates blanches remplaça l'ancien habit et les buffleteries croisées des Grenadiers furent remplacées par un ceinturon blanc. A partie de cette date, les officiers reçoivent aussi les aiguillettes d'or ou d'argent

L'uniforme des chasseurs est resté stable entre 1854 et 1870 ; habit tunique bleu foncé à passepoils jonquille et à épaulettes vertes, pantalon gris de fer foncé ».

 

                              

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Caporal voltigeur ( tenue 1868 ) - miniature

http://www.historex.com/pgeprestige/prestige1.htm

 

 

L’épisode des aigles de 1852

 

 

La gravure illustrant cette correspondance est titrée : « Distribution des Aigles » ( 10 Mai 1852 )…

Un tableau peint par DAVID, du même nom, avait jadis été exposé, à l’instigation de LOUIS-PHILIPPE, dans la Galerie de VERSAILLES, et les visiteurs avaient « intégré » la scène de la « Distribution des Aigles » par NAPOLEON 1er , au même titre que celle des « Adieux de FONTAINEBLEAU », dans la fabuleuse Légende Impériale !!!

 

 

 

Aussi, comme son prestigieux oncle l’avait jadis fait, Louis Napoléon BONAPARTE pris l’initiative de remettre des enseignes aux délégués des Régiments venus de toutes les garnisons de FRANCE et d’ALGERIE…

Il voulait renouer ainsi, par ce fait, avec la grande tradition militaire, arborant lui même, pour l’occasion, un costume de Général … auquel il n’avait pourtant, en principe, nullement droit !!! [ 2 ]

Les médailles qui sont représentées sur la gravure sont parfaitement « anachroniques » par rapport à cet épisode de la « distribution des Aigles » puisqu’il n’est pas encore question ( officiellement ! ) de l’Empire en ce 10 Mai 1852 ... et donc pas encore question en principe de « NAPOLEON III, Empereur » ... Et cela même si le « Coup d’Etat » du 2 Décembre 1851 a déjà bel et bien eu lieu !

C’est le 8 Mai 1852 – deux jours auparavant - qu’aurait du expirer la « fortune présidentielle » de Louis Napoléon BONAPARTE s’il n’avait pris les devants en se gardant de respecter les obligations qui lui étaient imposées par la Constitution de la Seconde République…

Quant à « l’Impératrice EUGENIE », ce n’est qu’à la fin du mois de Janvier 1853 qu’elle épousera le tout nouvel Empereur « plébiscité » par les électeurs à la fin de l’année 1852 !

 

Les promoteurs de ce papier à lettre, avec gravure, « J. NOEL et BOURNAGE, éditeurs, Rue DESCARTES 16, PARIS », n’ont certainement que faire de ces « détails » historiques dont l’importance peut leur paraître vraiment toute relative... En cette fin des années 1850, et au tout début de l’année 1860, les clients, tels Simon, les français en général, s’en étonnera-t-on, n’ont que bien peu de mémoire… et encore moins de culture historique ou politique !!!

Alors, dans son élan, l’illustrateur peut sans hésiter rajouter la Colonne Vendôme, la Colonne de Juillet, l’Arc de Triomphe, un dôme surmonté d’une croix [ le Dôme de l’église Saint LOUIS des Invalides ? ] dans un « joyeux méli-mélo » de symboles architecturaux divers amalgamés pour flatter l’œil du chaland… plutôt que ses incertaines connaissances Historiques contemporaines...

Il serait intéressant de connaître l’étendue du marché que représentaient ces « papiers gravures », et plus précisément cette représentation même, par exemple, ou de savoir aussi « où et comment » SIMON s’en était rendu acquéreur !!! Auprès de « mercantis » ? Dans le « Foyer » de son Casernement à MONTROUGE ? Lors d’une sortie en « Ville », non loin de la « Rue Dauphine » ? Directement Rue DESCARTES ?

 

 

Un courrier apocryphe ?

 

 

Le voltigeur SIMON est-il en fait l’auteur authentique de cette correspondance ? Ce n’est pas certain du tout ! Cependant, sans aucun doute, l’a-t-il inspirée !i

En revanche il est beaucoup moins certain que ce soit lui qui ait tenu la plume et qui ait choisi les formules rédactionnelles employées...

 

Sans être très doué en expertise graphologique, il est aisé de constater, à la fin du texte, pour le libellé de l’adresse de Simon, l’existence de deux écritures qui sont trés différentes…

 

Ne serait-ce donc pas SIMON qui aurait écrit de sa propre main son adresse :

 

« Voici mon adresse a Simon 28e de ligne 1e voltigeur au for de Montrouge Paris seine » !

 

 détail

 

Et ne s’agirait-il pas, dès lors, d’un camarade plus « lettré » qui aurait rédigé l’ensemble du courrier, ( voire, pourquoi pas, d’un professionnel rémunéré, tel un écrivain public … à même d’avoir aussi vendu le papier illustré et d’en avoir composé le texte accompagnateur ) ?

 

C’est ce dernier rédacteur qui aurait indiqué de sa plume :

 

« Mon adresse est au 28ème de Ligne 1er Bataillon voltigeurs au Fort de Montrouge Paris  »

 

 détail

 

lequel, de sa plume, aurait aussi signé « Simon »au bas de la gravure !

 

 détail

 

La qualité du destinataire ( la mère de « Monsieur Elie qui est Avocat... »), la solennité de cet envoi ( « renvoyer cette gravure qui est tiré d’après ma phisionomie » ), le prix même de ce « papier à lettre-gravure », dissuadent peut-être SIMON de se hasarder à laisser courir sa plume [ débutante ? ] tout seul sur ce beau papier illustré qu’il a acquis tout spécialement et dont il espère « qu’il sera conservé »…

On peut remarquer qu’il n’y a guère de ratures sur l’ensemble du document ( à peine deux, très minimes, sur le côté recto du feuillet ) et que le positionnement du texte est très équilibré sur l’ensemble du feuillet…

Les tournures des phrases sont plutôt celles d’un « vieux routier » de l’écriture épistolaire que celles d’un « débutant » : « Vous m'excuserez de la liberté que je prends de vous écrire », « je suis toujours pour la vie votre dévoué serviteur »…

Ne voyez vous pas SIMON « dictant » avec hésitation son texte aussitôt « traduit » puis « retranscrit » pratiquement « en direct » par un tiers installé à ses côtés, lequel interprète par « mère bienfaisante » et « père bienfaisant », la désignation un peu rustre de la « mère DUFAURE » ou du « père DUFAURE » pour ceux que SIMON ne saurait désigner sous d’autres vocables ? …

Ce tiers est d’ailleurs probablement habitué à rédiger tant de courriers de conscrits, en particulier destinés à leurs parents, qu’il sait se satisfaire des expressions verbales approximatives et les retranscrire « savamment » avec plus ou moins de fidélité et de changements sans crainte de détourner trop le sens des propos de ses clients.

 

SIMON doit se savoir ne pas être très doué pour rédiger des correspondances, et s’agissant de celle-ci, il lui faut l’assurance qu’elle sera dans un « français » à peu près intelligible... Qu’elle lui fasse finalement « Honneur »… Et plus encore… puisqu’il a demandé à ce qu’elle soit conservée !!!

 

La Loi de 1818 sur l’Armée a fait dépendre toute promotion de… l’alphabétisation, ce qui a conduit à la création d’Ecoles de Régiments où les soldats pouvaient apprendre à lire, à écrire et à compter et « tout ce que signifiait être un Citoyen Français » … En tant qu’école de langue française, l’armée eût très souvent à lutter avec des recrues fort récalcitrantes et les progrès en la matière semblent avoir été assez lents… En 1849 des Conscrits Bretons avaient refusé de comprendre les ordres donnés en Français… Et cinquante ans plus tard, beaucoup des conscrits de la BRETAGNE, parlaient encore au régiment dans leur langue régionale [ 5 ]

« L’atonie intellectuelle est allée grandissante dans l’armée jusqu’à la fin du Second Empire », écrit GIRARDET, « l’officier qui achète des livres, les lit, les commente, remue les idées générales, est peu prisé de ses camarades, encore moins de ses chefs : c’est un « faiseur » et ce qualificatif risque fort de compromettre définitivement sa carrière » ! [ 6 ]… Les traces d’un esprit critique et les menaces latentes d’insubordinations potentielles induites sont fort peu prisées dans les rangs !!!

Mises à part les difficultés propres à la compréhension « phonétique » du langage, notons ici que le taux d’alphabétisation des conscrits Français, au vu des statistiques officielles, ne cessera de s’accroître dans la deuxième moitié du XIXème Siècle : seuls 38,7 % des conscrits en 1851, 25,5 % en 1866, 21,5 % en 1872 puis 16,1 % en 1881, étaient encore considérés comme étant des analphabètes au moment de leur incorporation… [ 7 ]

« Ah çà ! Point de ces b… de livres dans vos malles ! », pouvait déjà conseiller quelques années avant, sous la plume de STENDHAL, FILLOTEAU à son protégé, Lucien LEUWEN !!!  [ 6 ]

« Ce qu’il y a de plus grand, de plus beau, de plus digne d’admiration dans nos sociétés modernes, c’est certainement le paysan transformé par la Loi en soldat d’Infanterie. Pauvre il protège la richesse ; ignorant, il protège la science. Au moindre signe, il traverse les mers, et va mourir silencieux et résigné, sans connaître même la cause de la guerre », pouvait-on lire aussi dans un ouvrage édité en 1854, c’est à dire à l’époque présumée de l’incorporation de l’Allassacois SIMON, cité également par Raoul GIRARDET [ 6 ].

 

 

 

La conscription et les réfractaires : en Limousin, en Correze, à Allassac

 

 

 

La Conscription en FRANCE remonte à l’année 1798 avec l’adoption de la Loi JOURDAN… Les lignes générales du recrutement seront établies peu de temps après, sous le Premier Empire, lorsque NAPOLEON 1er introduira le tirage au sort et lorsqu’il définira quels seront les motifs possibles d’exemption du Service Militaire…

Chaque Canton Français se devait alors de fournir à la Nation un certain nombre de recrues… Les « lots » étaient « tirés » chaque année et les jeunes gens qui avaient des numéros dont le chiffre dépassait le contingent exigé se retrouvaient exemptés... tout comme l’étaient les hommes mariés, les prêtres… ou encore tous ceux qui pouvaient se payer quelqu’un pour les remplacer !

La longue durée de ce service militaire ( six années après 1818, huit années après 1824, sept années encore entre 1832 et 1868, puis cinq années jusqu’en 1889 ) signifiait en pratique que finalement relativement peu d’hommes étaient incorporés chaque année : 10% voire parfois moins par rapport à l’ensemble des jeunes gens du groupe d’âge annuellement concerné par la Conscription…

Parmi ces 10 % de « recrues » , jusqu’à la fin des années 1850 se retrouvaient au moins un quart, ou plus, de remplaçants : de pauvres garçons qui cherchaient à gagner un peu d’argent, ou bien des vétérans voulant se rengager de toute façon et qui en tiraient ainsi plus de profit ! [ 5 ].

La Loi, dite « Loi SOULT », en date du 14 Avril 1832, qui remplace celle du 10 Mars 1817, dite « Loi GOUVION SAINT CYR », ramène bien le Service Militaire de huit ans à sept ans, prévoit également dix-huit cas d’exemption ou de réforme, mais si au tirage au sort on n’a pas récolté un « bon numéro » et que l’on n’est ni bancal, ni rachitique ou que les moyens manquent pour s’offrir un remplaçant, il faudra alors bien se résoudre à « endurer » sept ans de « misère »… ou s’aventurer à devenir un réfractaire, un insoumis : en un mot un « hors la Loi » !

 

« Donnez moi des soldats et des chevaux Limousins ! » aurait lancé, un jour, l’Empereur NAPOLEON 1er [ 8 ]. Peut-être bien que les jeunes gens du LIMOUSIN, ainsi que leurs familles, se seraient passés d’un tel engouement, d’une telle sollicitude Impériale pour les « produits » locaux, humains ou animaux, issus de la belle province Limousine ainsi élevés au rang de matière première servant de « chair à canon » !

Les besoins constants de « l’Ogre Corse » pour peupler ses armées de recrues nouvelles dépeuplaient les campagnes, notamment celles de la CORREZE, autour de BRIVE, ainsi qu’en attestent les rapports des Sous-Préfets de la Ville, alors que l’agriculture locale semblait manquer de tant de bras pour assurer tous les défrichements nécessaires ou pour procéder à… des plantations de vignes… [ 8 ]

« Pauvre Sous-préfet de BRIVE », écrira Georges-Emmanuel CLANCIER, « sa tâche ne devait pas être des plus faciles, soucieux qu’il était de donner l’impression à PARIS que, dans son Arrondissement, tous les jeunes gens désignés par le tirage au sort partaient gaiement pour l'armée » [ 8 ] ... Car bien entendu il y avait bon nombre de réfractaires ! ... Et ceux-ci étaient poursuivis, avec plus ou moins de zèle et d’efficacité, selon les périodes considérées !

 

Jugements, condamnations ou amnisties se succèderont donc en CORREZE : 108 amnistiés en 1810 mais 332 condamnés la même année, dont 94 par le tribunal d’USSEL, 136 par celui de TULLE ou encore 102 par celui de BRIVE...

En Juillet et Août 1811, c’est une colonne forte de 1.800 Hommes qui traquera des insoumis dans l’Arrondissement de BRIVE : 1.055 jeunes gens seront arrêtés ou se rendront !

Un chiffre particulièrement impressionnant qui démontre que le phénomène de l’insoumission n’était pas un phénomène marginal et que les autorités mobilisaient parfois des moyens très conséquents pour tenter de l’endiguer !

De 1806 à 1810, la Brigade de Gendarmerie de BRIVE arrêtera 104 réfractaires… En trois ans celle de JUILLAC procédera à 94 arrestations et celle de DONZENAC à 44 !

A partir de 1808, une « gratification » de vingt-cinq Francs était accordée aux « capteurs » de déserteurs ou de réfractaires, mais ceux-ci demeuraient encore très largement protégés par les populations !

Pour 1811 on estime que plus de 1.800 réfractaires Corréziens s’étaient réfugiés dans les bois [ 9 ]

Les appels sous les drapeaux, d’Avril à Novembre 1813, ne concernèrent pas moins de 11.000 conscrits Limousins et Marchois…

Le 30 Juin 1813, le Préfet de la CORREZE demandait officiellement à son collègue de la CREUSE d’envoyer quelques Brigades de Gendarmerie pour participer à une vaste opération, où seraient également présents des Gendarmes de la CORREZE et de la HAUTE-VIENNE chargés de traquer des déserteurs et des réfractaires cachés dans les bois non loin de FAUX la Montagne, en plein centre du LIMOUSIN, précisément dans le secteur « frontalier » qui est commun aux trois départements qui composent la Région Limousine…

L’impopularité de la Conscription était devenue telle qu’en Janvier 1814 le Conseil de Révision ne put se tenir, tant à AUBUSSON qu’à FELLETIN [ CREUSE ], que sous la protection de pas moins de cinq Brigades de Gendarmerie [ 10 ]

 

Dans son roman « Le Curé de Village », Honoré de BALZAC abordera ce phénomène de société, qu’était l’insoumission, tant répandu sous le Premier Empire en LIMOUSIN. Le garde COLORAT en vient à dépeindre ainsi le nommé FARRABESCHE à Madame GRASLIN :

« Notre FARRABESCHE donc, quoiqu’il soit brave, se mit dans la tête de ne pas partir… Quand le Sous-préfet l’a demandé en 1811, il s’est enfui dans les bois ; réfractaire, quoi, comme on les appelait. (…) Il s’est souvent battu avec les gendarmes et avec la Ligne aussi ! …

- Il passe pour avoir tué deux soldats et trois gendarmes, dit CHAMPION.

- Est-ce qu’on sait le compte ? Il ne l’a pas dit, reprit COLORAT (…). Jeune et agile, connaissant mieux le pays, il a toujours échappé (…). Il a été forcé de passer l’année 1815 dans les bois (…) »…

Un peu plus tard FARRABESCHE évoquera lui même devant Véronique GRASLIN sa vie de « hors-la-loi » :

« Je me cachais là, madame. Le terrain est si sonore que, l’oreille appliquée contre la terre, je pouvais entendre à plus d’une lieue les chevaux de la Gendarmerie ou le pas des soldats, qui a quelque chose de particulier… » [ 11 ]

Mais comment se faire exempter tout en restant dans la « légalité » ? En prenant femme par exemple...

De 1807 à 1814, le nombre de mariage ne cessera de s’accroître en proportion des appels à l’armée… à tel point que le Préfet de la CORREZE, lui même, jugera alors « prodigieux » le nombre de mariages enregistrés !

En 1812, après douze années de magistrature, le Maire d’ALLASSAC, Jean Baptiste BONNEYLIE, sera révoqué pour avoir accepté de marier des… déserteurs !!! [ 12 ]

Il est vrai que les jeunes gens des environs d’ALLASSAC, à l’instar des autres jeunes Limousins, se montraient souvent insoumis vis à vis des obligations militaires…

Ainsi le 24 Pluviôse An V ( 12 Février 1797 ), les « Conscrits qui étaient regroupés à ALLASSAC, [ qui avait encore son statut de chef-lieu de Canton ], se révoltaient contre les Gendarmes pendant que la population laissait faire » Le 3 Ventôse An V [ soit le 21 Février 1797 ], deux colonnes de Gendarmerie arrivaient à ALLASSAC pour rechercher les déserteurs et elles sillonnèrent les parties Nord et Nord-Est de la Commune… Au village du « VERDIER-HAUT », un jeune homme fut abattu par les gendarmes ! [ 12 ]

 

 

Le tirage au sort

 

 

« Je me rappel des serments du père bienfaisant, du jour de mon tirage »… Le Tirage au sort de SIMON a eu lieu à DONZENAC, au Chef-lieu du Canton [ ALLASSAC chef lieu initial a perdu cette qualité ! ], en présence des Maires du Canton et du Sous-Préfet. Chaque jeune homme a pris dans l’urne un numéro qui a été immédiatement proclamé et inscrit. Les parents des absents, ou à défaut le Maire de leur Commune, ont tiré à leur place…

La procédure du Tirage au Sort est très formaliste. L’article 16 de la Loi du 21 Mars 1832 stipule que « les jeunes gens qui d’après leurs numéros pourront être appelés à faire partie du contingent seront convoqués, examinés, et entendus par le Conseil de Révision »…

C’est ce même Conseil qui, selon l’article 17, statue également sur les substitutions de numéros et les demandes de remplacement…[ 13 ].

« Le Service Militaire semblait une calamité sans nom. Maman disait souvent, en parlant de mes frères, qu’elle préférerait les voir mourir que partir soldats. C’est que les partants, assez rares, victimes du sort et de la misère gagnaient à pied leur garnison lointaine et ne paraissaient généralement qu’à l'expiration de leur congé, après un nombre infini de déplacements et d’aventures. Or, dans nos campagnes, on n’avait pas la moindre notion de l’extérieur. Au delà des limites du Canton, au delà des distances connues, c’étaient des pays mystérieux qu’on s’imaginait dangereux et peuplés de barbares, sans compter que le souvenir persistait des grandes guerres de l’Empire où tant d’hommes étaient restés »… [ 14 ]

 

Pendant la période séparant les Guerres de la fin du Premier Empire et la Guerre de 1870, un, deux ou trois jeunes d’une Commune partaient chaque année au Service Militaire, mais parfois… aucun !

Le Service Militaire était généralement considéré comme un impôt extorqué par l’Etat, comme une sorte de vol... Ceux qui payaient un remplaçant acquittaient effectivement une somme qu’ils apparentaient à une « taxe », la Conscription n’étant pas considérée alors comme un devoir envers une collectivité mais plutôt comme un lourd tribut imposé par un Etat oppresseur et… étranger ! [ 5 ]

Le jeune « SIMON » [ c’est sans doute son nom de famille et j’ignore, si tel est bien le cas, son prénom a été, « malheureusement pour lui », « tiré au sort » puis reconnu apte à l’incorporation par le Conseil de Révision…

Issu d’une famille très modeste, sûrement beaucoup trop modeste pour se permettre de lui assurer les services d’un remplaçant, [ on sait que son frère était domestique, ou journalier, chez les DUFAURE, et que lui même l’avait été sans doute jusqu’à son « tirage » « funeste » ], SIMON ne pouvant bénéficier ni de motifs d’exemption ni de causes de réforme et dans l’impossibilité de « se payer » un remplaçant avait bien été obligé… de partir !

SIMON n’est pas un « remplacé » ! Il n’a pas eu cette « chance »… Bénéficier d’un remplacement constitue une inégalité dans l’existence, un privilège de l’aisance. Le remplacement est sinon un test de la richesse, au moins un critère signifiant de la « Non Pauvreté », qui permet de dégager la ligne de partage entre les misérables, ( les non remplacés - et leurs remplaçants qui sont eux aussi de pauvres bougres ! -), et tous les autres !… Dans les rangs de l’Infanterie se retrouvent seulement ceux qui n’ont pas eu le moyen de débourser 2.300 Francs Or… au « tarif » de la classe 1859 !

Si l’on s’en tient à des statistiques portant sur l’étude du Contingent National de 1868 [ 15 ], donc sensiblement à la même époque, à une décennie près environ, il est « probable » que le jeune SIMON mesurait entre 1 Mètre 60 et 1 Mètre 64, comme plus du tiers des non remplacés [ les remplacés étant majoritairement de taille plus élevée ! ], et qu’il pouvait être qualifié « d’analphabète » comme l’était aussi le tiers de ses compagnons non remplacés [ une proportion deux fois supérieure à celle des remplacés ! ] …

 

« Lorsqu’il ne vit plus, la colline passée, le clocher de l’église de son village, le conscrit Daniel DUFFARD [ !!! ] de PIERRE-BUFFIERE, se mit à pleurer et voulut rentrer chez lui » ... Cet extrait des Archives de la HAUTE-VIENNE a été placé par Jean TULARD en exergue de la première partie d’un ouvrage… [ 16 ]

A peine moins d’un demi-Siècle plus tard, la FRANCE du Second Empire n’a encore guère évolué, surtout dans les zones rurales enclavées… « Dans une FRANCE immobile dont l’horizon reste limité au clocher de l’église il faut soudain bouger, quitter le « pays » pour aller, non pas à la ville voisine, ou même dans une autre région de France, mais dans des contrées étrangères... pour s’y faire très probablement tuer d’ailleurs ! », écrit encore Jean TULARD, qui poursuit « pour le village celui qui a tiré un mauvais numéro à la Conscription est - par avance - un homme ... mort » !!! [ 16 ]

Or pas plus que le Premier Empire, même si dans des proportions moindres, le Second Empire ne sera l’Empire de la Paix. Même s’il ne sera peut-être pas appelé à participer à des campagnes extérieures, le jeune SIMON ira quand même déjà presque au bout du monde, surtout vu d’ALLASSAC… Songez donc !!! … Il ira jusqu’aux portes de PARIS !

 

 

Au Fort de MONTROUGE

 

 

 Plan actuel de situation du Fort de Montrouge

 

 

SIMON a donc adressé à Jeanne DUFAURE ( la mère de Maître Elie DUFAURE ) une lettre en date du 5 Février 1860, calligraphiée très exactement depuis : « Aux fort de MONTROUGE » ( sic )…

 

Les « fortifications » de PARIS, dues à Adolphe THIERS datent de 1844.

Doublées par seize forts détachés ( tel le fort de MONTROUGE ou celui du Mont VALERIEN ), formant un anneau non constructible de 300 mètres de large, les « fortifs » englobent les villages entourant PARIS ( MONTMARTRE, BELLEVILLE... ) et deviennent la limite officielle de PARIS en 1860.

    les « fortifs » Parisiennes « à travers les temps » { le fort de Montrouge est au sud }

                                                                                                           Les enceintes de Paris -  http://www.parisbalades.com/Voc/vocabulaA-G.htm

                                                                                avec l’aimable autorisation de Claudia Renau - http://www.parisbalades.com

 

 

Se révélant inutiles en 1870 face à la longue portée des canons allemands, les fortifications de THIERS, commenceront à être détruites à partir de 1919…

 

Proche de PARIS, élément important dans le dispositif des fortifications défensives du sud de la Capitale, on peut se faire une idée de la « physionomie » du Fort de MONTROUGE à partir des quelques illustrations reproduites ci-dessous :

 

 cour et bâtiment du fort de Montrouge vers 1870-1871

                                                           Merci au Webmestre de : http://www.fortifs.org

 

 plan général du fort et de son glacis

                                                                  http://www.fortifs.org

 

 

 

Un  merci particulier à Patrick Bertin, webmestre du site http://montrouge.cheny.net/index.html

                                                                      

                                                                   

 

 

 

En 1860, voilà certainement déjà plusieurs années que SIMON a été incorporé puisqu’il a déjà été, écrit-il, au « Huitième Bataillon de Chasseurs à Pieds », puis au « Bataillon des Chasseurs de la Garde Impériale » …

 

En ce mois de Février 1860, il est « Voltigeur », au « Premier Bataillon du 28ème Régiment de Ligne » qui se trouve en garnison au « Fort de MONTROUGE »…

 

Ce Régiment s’est particulièrement distingué en CRIMEE, devant SEBASTOPOL en 1855…

 

 

 

Drapeau du 28ème de Ligne en 1860

 

Reproductions avec l’aimable autorisation du Webmestre, Arnaud Bunel

http://www.drapeaux.org/Accueil.htm

 

 

 

On notera l’inscription « SEBASTOPOL 1855 »

 

 

Le fanion du 1er Bataillon est de couleur rouge

 

 

Sous le Second Empire, l’organisation militaire s’est inscrite dans un souci de continuité par rapport au régime Républicain précédent… NAPOLEON III avait été auparavant Président de la République !

La seule rupture qui prévaut consiste « logiquement » en la création de la « Garde Impériale », en Mai 1854, et SIMON fera un temps partie du « Bataillon des Chasseurs de la Garde Impériale »

Il s’agira cependant non d’innovations mais plutôt de réminiscences du 1er Empire, mises au goût du jour… Indispensables au « decorum » du Régime, les troupes de la Garde se signaleront à l’attention des Parisiens par des tenues brillantes [ 2 ], mais, dans un souci tactique, cette Garde permettra aussi au Souverain de disposer de réserves utilisables sur le champ de bataille [ 4 ]

 

Un émigré de l’intérieur

 

 

Au milieu du dix-neuvième Siècle, le sens de l’identité nationale n’est pas encore assez fort pour atténuer le sentiment d’hostilité de la population vis à vis des troupes... exceptées parmi les classes moyennes qui, dans les zones urbaines, comprennent le profit qu’elles peuvent tirer de la présence d’un Régiment !

Eugen WEBER rapporte à titre d’exemple que dans les LANDES en 1843, « les autochtones considéraient les soldats comme des étrangers qu’ils étaient forcés de recevoir chez eux », et WEBER indique aussi que les documents suggèrent que les soldats étaient traités comme une « armée d’occupation » puisqu’on ne considérait pas qu’ils représentaient quelque chose de National et de Commun ! … [ 5 ]

« On entendra partout crier contre les garnisons, contre la fainéantise des troupes dans leurs casernes, contre les officiers qui étaient des piliers de café qui ne faisaient rien » écrira, plus tard, le Général de CISSEY… [ 2 ]

Un autre observateur notait : « partout les jeunes officiers demeuraient des étrangers »… [ 6 ]

Alors, exilé en garnison aux abords de la Capitale, bien loin de sa CORREZE natale, SIMON est bien tel un émigré… Cet émigré fut-il pourtant un « émigré de l’intérieur »…

SIMON n’a donc sûrement que plus de plaisir à pouvoir « rendre quelque visite de temps en temps » à « Monsieur Elie qui est Avocat dans la Rue Dauphine »… « C’est Monsieur Elie qui m’a appris que…. » et aussi tant d’autres nouvelles d’un intérêt plus ou moins futiles...

Ces quelques rencontres, c’est l’occasion surtout de se voir, de se revoir, même brièvement, entre compatriotes Allassacois et de pouvoir parler du « Pays »... du « petit Pays », en abolissant un instant les différences de classe et de statut social…

Ces rencontres, pour SIMON, c’est aussi l’occasion en fermant juste les yeux de pouvoir s’imaginer transporté dans le « Barri de la Grande Fontaine » à ALLASSAC, de retrouver « virtuellement » les horizons de son enfance et de son adolescence... de se retremper dans une sorte de langueur nostalgique… dans ce « monde » qui aura basculé pour lui le « jour de mon tirage »…

 « Je me rappelle les sermons du père bienfaisant du jour de mon tirage »… Ce père « bienfaisant » pour SIMON, c’est vraisemblablement Pierre DUFAURE… Ce dernier est décédé dans le courant de l’année 1854, aussi on peut penser que SIMON a pu être incorporé juste avant ou peu après ( vers 1855 ? ) [ L’année civile est alors retenue comme base du décompte du temps passé sous les drapeaux ]… SIMON en serait donc, en 1860, à sa sixième année sous les drapeaux, ce qui n’est pas incompatible avec le nombre des affectations successives qu’il évoque, ni avec son désir ardent d’avoir son « semestre », un long congé de six mois, « qui lui a été déjà rayé », pour pouvoir s’en retourner – enfin ! – un temps à ALLASSAC !!! … Et aussi dans l’espoir de pouvoir rentrer, un jour, dans la Maison des DUFAURE « avec honneur et gloire »... Ah ! S’en retourner faire un séjour au « Pays » !!!

C’est bien là l’aspiration simple mais nostalgique et obsédante… d’un véritable « émigré de l’intérieur »…

Jacques VINGTRAS, alias Jules VALLES, au tout début des années 1850, étudiant désargenté, venu de NANTES à PARIS et résidant un temps Rue Dauphine comme Elie DUFAURE, nous conte qu’il « passe de bonnes soirées sous ce hangar de la Rue de la Pépinière, à MONTROUGE, où il y avait des barriques sur champ et qui était devenu notre Café PROCOPE (...) » … [ 17 ]

Il nous confie : « quand on revenait, la mélancolie du soir nous prenait et nos masques de bohèmes se dénouaient : nous redevenions nous, sans chanter l’avenir, mais en ramenant silencieusement nos réflexions vers le passé. A dix minutes du cabaret on criait encore, mais un quart d’heure après, la chanson elle même agonisait, et l’on causait - on causait à demi voix du pays ! (…) »… [ 17 ]

VALLES-VINGTRAS poursuit : « On se mettait à deux ou trois pour se rappeler (...) en échangeant le souvenir de ses émotions. On était simples comme des enfants, presque graves comme des hommes, on n’était pas poète, artiste ou étudiant, [ ou soldat !!! ], on était de son village » !  [ 17 ]

 « On était de son village » : les sentiments du Voltigeur SIMON pouvaient ils vraiment être différents de ceux du potache Jacques VINGTRAS ? Ne rejoignent ils pas dans leur simplicité la nostalgie que connaissent tous les hommes exilés, « au delà des limites de leur canton », qu’ils soient des exilés d’hier ou... d’aujourd’hui ???

 

 

Honneur, gloire et fidélité

 

 

« Je rentreré dans votre maison avec honneur et gloire et fidéllité » ( sic ! ) écrit SIMON à Jeanne DUFAURE…

La notion d’honneur personnel est toujours très forte au XIXéme Siècle, et dans certains milieux on se bat encore en duel même pour des faits en apparence, pour nous aujourd’hui, extrêmement véniels voire complètement futiles...

« L’Honneur », c’est certainement une valeur qui a aussi un sens pour le « simple » Voltigeur qu’est SIMON ! …

Le jeune COIGNET ne promettait-il pas pour sa part : « je vous promets que je reviendrai avec un fusil d’argent, ou je serai tué » ? [ 18 ]

SIMON pourrait-il en arriver faillir à « son honneur » ? …

Reprenons ici la consultation des statistiques relatives au Contingent de 1868...

Que constate-t-on ? Le taux de délinquance, mesuré parmi les seuls Conscrits des classes populaires est de 3,19 % chez les non remplacés, contre 0,54 % chez les remplacés…

« Celui qui naît très pauvre est donc bien davantage exposé à devenir un jour délinquant, à être un migrant, un déraciné, à n’atteindre qu’une taille rabougrie, à ne même pas avoir accès au savoir de « l’ABC », écrit Alain PLESSIS, tout en rappelant que BLANQUI avait affirmé que l’Empire plaçait d’un côté l’opulence et l’instruction… et de l’autre : la misère et l’ignorance… [ 15 ]

Les sanctions étaient très sévères pour les militaires qui se rendaient coupables de « fautes » fussent-elles considérées aujourd’hui comme plus ou moins « mineures »…

J’ai la possibilité de me référer à la documentation juridique conservée et fort complète de Maître Elie DUFAURE [ 13 ] dans laquelle il y a place pour les « Lois Pénales applicables dans les Armées de Terre et de Mer »… Je peux citer, à titre d’exemple, le premier alinéa de l’Article 6 de la Loi du 15 Juillet 1829 : « tout militaire qui vendra ou mettra en gage, en tout ou en partie, ses effets de petit équipement, sera puni de deux mois à un an de prison »... La tentation d’améliorer un maigre ordinaire par de menus larcins était dévorante !!!

Il y avait aussi de quoi, pour un simple soldat, risquer de perdre son honneur dans une rixe ou un affaire un peu « louche » et si fréquente…

C’était pourtant en prenant la « Discipline » pour principe de base que la Monarchie Constitutionnelle avait voulu compléter, par celle des esprits et des mœurs, sa réforme des Institutions Militaires… « L’obéissance passive », le respect absolu qui lui est du, tel serait désormais l’impératif le plus strict, le mot d’ordre essentiel !!!

CASTELLANE [ Colonel sous la Restauration, Général sous la Monarchie de Juillet, Maréchal sous le Second Empire ] a, d’après son Journal, la préoccupation de pourchasser toutes les « irrégularités » militaires, que celles-ci concernent le service de place, la coupe de barbe, le port de la capote ou encore celui du sabre… Tout doit être « à l’uniforme » « se ployer à l’obéissance », « se soumettre à l’ordonnance » : « Il ne faut pas même qu’un soldat puisse croire à la possibilité d’agir autrement qu’on lui a prescrit » !!! [ 6 ]

 

SIMON affiche clairement son intention de ne pas s’écarter des chemins de « l’Honneur » ... « il n’y aura rien à désiré [ redire ? ] de notre bonne conduite »… Et ce, ni sous les drapeaux, ni plus tard dans le monde civil… Est-il pour cela particulièrement « fort des sermons du père bienfaisant » ?

« Je rentreré dans votre maison avec (...) gloire »…

Le Voltigeur SIMON rêverait-il de pouvoir se flatter, lors de son retour, d’une « gloire » toute militaire ?

La « Garde Impériale », à laquelle il a appartenu un temps, avait été reconstituée en Mai 1854, et, composée des meilleurs éléments de l’armée. Immédiatement elle avait été envoyée en CRIMEE pour participer à la Campagne qui venait de débuter.

C’est ainsi que la Gendarmerie d’élite, deux régiments de Grenadiers, deux de Voltigeurs, ainsi qu’un bataillon de Chasseurs partirent en Orient à ce titre [ 3 ]

C’est vraisemblablement durant, ou à l’issue, de la Campagne de CRIMEE, ( compte tenu de la date probable de son incorporation ), que SIMON intègrera le « Bataillon des Chasseurs de la Garde », ce qui sera déjà très certainement pour lui déjà un « Honneur » et une grande « Fierté »… Mais il est peu probable que la « recrue » SIMON fut du voyage de CRIMEE…

En 1860, d’après son courrier, SIMON est au « 28ème de Ligne »... Est-ce pour lui un changement d’affectation qui est consécutif à la réorganisation des troupes qui a été opérée après la toute récente Campagne d’ITALIE ??? Je ne sais…

 

 

J’ignore tout de ce que fut l’existence de SIMON au-delà de cette correspondance du 5 Février 1860…

 

 

Par contre le Fort de MONTROUGE connaîtra des destructions importantes avec le siège de Paris de 1870, puis la Commune…

 

L’état major du Fort de Montrouge en 1870

Un des nombreux trésors à découvrir sur http://www.military-photos.com/index.htm

 

Le 19 septembre 1870 l'artillerie du fort couvrait la retraite des forces engagées sur le plateau de CHATILLON. Malheureusement un feu allumé par des francs–tireurs masque la cible aux guetteurs. 79 coups sont tirés, 38 au canon rayé de place, 12 au canon de 12, 5 au 12 rayé de siège, un au 16 lisse de siège et 23 au canon de 16 rayé de marine… la bataille de CHATILLON, le 19 septembre 1870, laisse le champ ouvert pour le siège de PARIS (18 septembre 1870 - 27 janvier 1871).

 

 

 

Pendant le siège de PARIS, Alphonse DAUDET était dans la garde nationale. Il racontera dans un de ses "Trois souvenirs" ( Au Fort-Montrouge, A la Salpêtrière, Une Leçon ) comment fut annoncée au Fort de MONTROUGE, le 31 octobre 1870, la capitulation du Maréchal BAZAINE qui venait d'avoir lieu à METZ, le 27 octobre, et il relatera ensuite un tragique événement lié à l'évacuation du fort le 26 janvier 1871. [ On peut trouver ce texte en ligne : http://montrouge.cheny.net/daudet_01.html ]

 

 

Echappant à la destruction totale, restauré puis rénové, tant la brève détention du Maréchal Philippe PETAIN, que les exécutions de Robert BRASILLACH, Jean HEROLD PAQUIS, Fernand de BRINON, ou autres BONY et LAFONT, dans son enceinte, à la Libération, projetèrent brièvement une dernière fois le Fort de MONTROUGE sous les « feux » de l’actualité et de l’Histoire…

Mais il y avait déjà bien longtemps que le souvenir de SIMON, l’Allassacois, s’était éteint !!!

 

 

 

 

 

Notes Bibliographiques

 

 

[ 1 ] Revue « Uniformes »   Numéro 77    Novembre-Décembre 1983

[ 2 ] Dictionnaire du Second Empire     sous la direction de Jean Tulard       FAYARD 1995

[ 3 ] Le Second Empire    Pierre Miquel      PLON  1992

[ 4 ] De la Crimée à la Grande Guerre    Louis Delperier     LAVAUZELLE  1985

[ 5 ] La Fin des Terroirs    Eugen  Weber     FAYARD  1983

[ 6 ] La Société Militaire de 1815 à nos Jours     Raoul Girardet      PERRIN 1998  POCKET 2001

[ 7 ] Histoire de la France Rurale      sous la direction de Georges Duby       Le SEUIL 1976     POINT SEUIL  1992

[ 8 ] La Vie Quotidienne en Limousin au XIXéme siécle     Georges-Emmanuel Clancier     HACHETTE 1976

[ 9 ] Le Guide de la Corrèze      Claude Latta       Editions La MANUFACTURE  1996    

[ 10 ] Histoire du Limousin       Georges Cerbelaud-Salagnac       FRANCE-EMPIRE  1996

[ 11 ] Le Curé de Village    Honoré de Balzac       POCKET-CLASSIQUES  1999

[ 12 ] Allassac en Bas-Limousin, un Pays- une Histoire       Jean Louis Lascaux      FOYER CULTUREL ALLASSAC  1992

[ 13 ] Code Général des Lois Françaises    Durand & Paultre    Editions COSSE & MARCHAL  1858    ( ouvrage qui fut propriété d’Elie Dufaure )

[ 14 ] La Vie d’un Simple      Emile Guillaumin      STOCK  1932   Le Livre de Poche  2001

[ 15 ] De la Fête Impériale au Mur des Fédérés       Alain Plessis   Le SEUIL 1979   POINT SEUIL  1992

[ 16 ] La Vie Quotidienne des Français sous Napoléon 1er     Jean Tulard     HACHETTE 1978  Le Livre de Poche  1982

[ 17 ] Le Bachelier       Jules Valles     J’ai Lu  1995

[ 18 ] Les Cahiers du Capitaine Coignet        HACHETTE  1968   Le Livre de Poche  1972

 

 

 

 

 

 

La plupart des développements, repris en extraits sur cette page, figurent dans une petite étude personnelle consultable en ligne :

 

 

« Dans le sillage des trois couleurs… »

Servitudes militaires et horizons lointains

Bertrand Dufaure, Aymard de Foucauld,

Simon… et bien d’autres encore aussi !

Soldats de la République et de l’Empire

 

 

 

 

 

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